Statactivisme : Des chiffres en lutte

Deux ouvrages font ressortir l’importance de la quantification dans les technologies de pouvoir contemporaines et les formes de résistance à celle-ci. Pourtant, l’activisme en faveur d’un usage émancipateur et non asservissant des chiffres est-il une réalité ou un horizon souhaitable?

L’utilisation de nombres pour définir les contours de l’action publique n’est pas chose nouvelle: l’étymologie même du mot « statistique » en est une illustration notoire [1]. De même, leur invocation dans le cadre de débats publics n’est pas chose récente, Theodore M. Porter fait ainsi remonter aux années 1830 « la déferlante de chiffres qui a englouti tant d’aspects de la vie sociale, gouvernementale et scientifique » (S, p. 249).

Depuis maintenant plusieurs années, les travaux de sociologie de la quantification se sont multipliés pour étudier les principes et les effets de cette mise en nombres du monde social qui accompagne bien souvent sa mise en ordre.

Parus à une année d’intervalle dans la même collection et initiés par les deux mêmes auteurs (I. Bruno et E. Didier) qui cosignent le premier et codirigent (avec J. Prévieux) le second, Benchmarking. L’État sous pression statistique (B) et Statactivisme. Comment lutter avec des nombres forment un diptyque (S) qui entend à la fois présenter une série d’études empiriques et fournir des outils à des mouvements militants [2], en les familiarisant avec certaines démarches de sciences sociales, en particulier celles initiées par A. Desrosières et L. Boltanski [3], qui tous deux contribuent au second des deux ouvrages.
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S’opposer à la fabrication du nouvel individualisme de l’”Homme nouveau” néolibéral

Note des administrateurs de Fortune : L’équipe de Fortune tient à préciser qu’en aucun cas son équipe est en lien ou cherche à assurer la promotion du M’PEP en relayant un de ces textes. Le choix de relayer ce texte est exclusivement du à l’intérêt que le sujet présente en vue d’offrir un regard éclairant sur le monde contemporain et ses évolutions. 

Rien n’est plus urgent que d’assimiler correctement les ressorts de l’hégémonie acquise par le néolibéralisme. Il faut donc bien comprendre la rupture que signifie « néo » dans « néolibéralisme ». Le libéralisme classique prône le « laisser faire » au motif que le marché serait un mécanisme « naturel ». Le néolibéralisme, quant à lui, ne considère absolument pas le marché comme étant naturel, mais comme étant une construction institutionnelle, façonnée par la loi, et qui nécessite une intervention permanente de l’État. Pour le néolibéralisme, l’économie doit être dirigée, soutenue et protégée par la loi, les institutions et l’État.

Couverture de la première édition du Léviathan de Thomas Hobbes

Pour construire cette marchandisation généralisée, la vie des individus doit être intégralement réglée par et sur le marché. C’est pourquoi le néolibéralisme ambitionne de créer un « homme nouveau » : l’ « homme néolibéral ». L’ « homme néolibéral » est un être froid. Calculateur. Rationnel. Qui procède en permanence à des arbitrages résultant de calculs d’optimisation et de maximisation. L’ « homme néolibéral » est une petite entreprise à lui tout seul.

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Isabelle Stengers : « Les sorcières néopaïennes et la science moderne »

Scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, Isabelle Stengers désigne les paroles sorcières dont usent le système capitaliste et « la science » pour justifier leur emprise. Des siècles de culture ultra-rationaliste et d’industrie ont éradiqué et discrédité tout ce qui relevait du commun, nous laissant vulnérables et impuissants. Pour récupérer une puissance de penser, d’agir et de coopérer, Isabelle Stengers convoque les activistes du « reclaim » et autres sorcières néo-païennes, qui nous invitent à résister à l’envoûtement capitaliste, au-delà de l’alternative entre réformisme et révolution.

Dans La sorcellerie capitaliste(1), écrit avec Philippe Pignarre, vous décrivez le capitalisme comme un « système sorcier sans sorcier ». Entendez-vous par là que le système économique et social dans lequel nous sommes plongés relève d’un ordre magique ?

Quand il n’est pas réduit à une simple métaphore, le mot « magie » ne sert plus guère qu’à établir des oppositions entre nous – qui vivons un monde où la rationalité est censée prédominer – et les autres peuples qui « croient encore en la magie ». J’ai pour ma part voulu prendre au sérieux la magie, sans me poser la question d’y croire ou de ne pas y croire. Avec Philippe Pignarre, nous parlons de « système sorcier » (c’est-à-dire d’un système utilisant une magie malveillante) pour dramatiser ce qui devrait nous faire penser aujourd’hui : le maintien, voire même l’intensification de l’emprise capitaliste, alors que ces dernières décennies, avec le déchaînement de la guerre économique, la référence au progrès a perdu toute évidence.

Dans les années 1970, on pouvait imaginer qu’en critiquant la notion de progrès, on s’attaquait à l’idéologie qui assurait l’emprise capitaliste. Or aujourd’hui, sauf pour quelques illuminés, la notion de progrès semble n’être plus qu’un réflexe conditionné, une ritournelle. Pourtant, l’emprise n’a pas faibli, bien au contraire.

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Annie Bussière : La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique

La question du patrimoine engage celle du Père et de la transmission symbolique. Or, il se trouve que, de nos jours, la figure du Père est fortement contestée.D’où les questions : le Père assure-t-il encore la Transmission ? Si oui, que transmet-il ?

En passant de l’économie industrielle du XIXè siècle à l’économie financière du néolibéralisme, nous sommes passés d’une économie de la névrose, bâtie sur le refoulement, à une économie de la perversion fondée sur la jouissance.

L’économie industrielle s’achève en août 1971 avec la fin de l’étalon or et l’auto-régulation du Marché. Simultanément, on constate au niveau sociétal un effacement de l’étalon phallus – cette instance symbolique qui régule le manque et permet la subjectivation de l’individu – dont le déclin, il convient de le dire, s’est amorcé au siècle des Lumières ; l’individu doit désormais s’auto-réguler en dehors de toute référence symbolique, ce qui génère une nouvelles économie psychique donnant libre cours à la jouissance aux dépens du désir. On constate que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans l’économie financière et dans la nouvelle économie psychique, soit le déni du réel au profit du virtuel et de l’imaginaire.

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Economistes atterrés : la transition écologique au cœur de leur nouveau manifeste

Quatre ans après leur premier manifeste, les Economistes atterrés reviennent à la charge. Cette fois, ils veulent dépasser le constat de l’échec des politiques libérales, pour mettre en avant leurs solutions alternatives. Au cœur de leurs propositions, la question de la transition écologique et les leviers pour la mener à bien.

“Nos sociétés sont à un carrefour, il faut reconstruire nos économies sur un nouveau socle.” A ce titre, “l’écologie ne doit plus être un supplément d’âme. Elle constitue la nouvelle frontière de nos sociétés et donc de nos économies”, estiment les Economistes atterrés dans leur “Nouveau manifeste” (1).

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De l’utopie numérique au choc social

Quarante-cinq ans après les premiers pas de l’homme sur la Lune, la course technologique emprunte une voie singulière : en janvier dernier, un réfrigérateur connecté à Internet envoyait inopinément des rafales de courriels indésirables… Au-delà de son folklore, la numérisation de la vie quotidienne engendre un modèle économique qui contraste avec les promesses mirifiques de la Silicon Valley.

Dans la « salle de bains connectée », la brosse à dents interactive lancée cette année par la société Oral-B (filiale du groupe Procter & Gamble) tient assurément la vedette : elle interagit — sans fil — avec notre téléphone portable tandis que, sur l’écran, une application traque seconde par seconde la progression du brossage et indique les recoins de notre cavité buccale qui mériteraient davantage d’attention. Avons-nous brossé avec suffisamment de vigueur, passé le fil dentaire, gratté la langue, rincé le tout ?

Mais il y a mieux. Comme l’affiche fièrement le site qui lui est consacré (1), cette brosse à dents connectée « convertit les activités de brossage en un ensemble de données que vous pouvez afficher sous forme de graphiques ou partager avec des professionnels du secteur ». Ce qu’il adviendra par la suite de ces données fait encore débat : en conserverons-nous l’usage exclusif ? Seront-elles captées par des dentistes professionnels ou vendues à des compagnies d’assurances ? Rejoindront-elles le flux des informations déjà engrangées par Facebook et Google ?

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Équateur : « Opération Correa – Les ânes ont soif »

Découvrez la première partie du nouveau film de Pierre Carles en accès libre, avec la collaboration de Nina Faure et Aurore Van Opstal.

En novembre 2013, le président équatorien Rafael Correa était en visite officielle en France. Le 6 novembre 2013, il donna une conférence à la Sorbonne pour décrire le modèle économique en train de se développer dans son pays, en rupture complète avec les dogmes néo-libéraux et les mesures d’austérité imposées par le FMI.

Dans le premier épisode de sa saga « Opération Correa », Pierre Carles tente de percer les mystères du « miracle équatorien » et de comprendre pourquoi la visite officielle et la conférence du président équatorien furent superbement ignorées de la quasi-totalité des médias français.

Économiste de formation, Rafael Correa a étudié en Belgique et aux États-Unis et dirige l’Équateur depuis 2007. Parfaitement francophone, sa conférence à la Sorbonne fut couverte par seulement 2 journaux, « Le Monde diplomatique » et « L’Humanité », quand tout autre Président en visite officielle rameute des dizaines des médias.
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La gentillesse, vertu de perdants ou signe de santé mentale ?

Alors que c’est aujourd’hui la Journée de la gentillesse (13 novembre), force est de reconnaître que cette qualité n’a plus la cote à l’ère du chacun pour soi. En 2009, un psychanalyste et une historienne britanniques nous invitaient déjà à réhabiliter cette disposition d’esprit si précieuse.

La gentillesse, disait l’empereur et philosophe romain Marc-Aurèle, est “le plus grand plaisir” de l’être humain. Penseurs et écrivains ont abondé dans ce sens pendant des siècles, mais aujourd’hui beaucoup de gens trouvent ce plaisir incroyable ou du moins hautement suspect. On en est venu à penser l’être humain comme étant dépourvu de générosité naturelle. Nous sommes pour la plupart convaincus qu’en tant qu’espèce nous sommes profondément et foncièrement hostiles les uns aux autres, que nos motivations sont égoïstes et nos élans d’affection des formes de protection. La gentillesse – et non pas la sexualité, non pas la violence, non pas l’argent – est aujourd’hui notre plaisir interdit.

En un sens, la gentillesse est périlleuse parce qu’elle repose sur une sensibilité aux autres, sur une capacité à s’identifier à leurs plaisirs et à leurs souffrances. Se mettre à la place de l’autre peut être très inconfortable. Mais les plaisirs que procure la gentillesse, comme tous les grands plaisirs humains, ont beau être par nature périlleux, ils sont parmi les plus choses les plus gratifiantes que nous possédions.

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L’empowerment ! De quoi s’agit-il ?

Dans ce premier article consacré à l’empowerment, nous vous proposons un panorama des différentes acceptions de ce mot importé du monde anglo-saxon au début des années 2000. Difficile à traduire en français, il recouvre en effet différentes pratiques et peut, selon la définition qu’on lui donne, cautionner des interventions de natures très différentes. Le concept d’empowerment est par ailleurs assez proche de celui d’émancipation. La comparaison des notions deux fera l’objet d’un autre article. Petit tour d’horizon d’un concept déjà ancien et pourtant encore mal appréhendé par ceux à qui il s’adresse.

Traduction : “TOUS ENSEMBLE NOUS POUVONS LE FAIRE”

(…) Au cœur de la définition du concept d’empowerment, réside la notion de « pouvoir ». L’empowerment, c’est l’accroissement d’un pouvoir exercé à titre individuel ou collectif. Ce pouvoir est autant un état (avoir du pouvoir) qu’un processus d’apprentissage (acquérir du pouvoir) ou qu’une dynamique au sein de rapports de force (exercer du pouvoir). L’accroissement du pouvoir concerne à la fois des individus et des groupes ou des « communautés ». Le pouvoir peut s’exprimer dans le domaine économique, dans celui des rapports humains et dans celui des institutions sociopolitiques. (…)

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Des Patrons et des Hommes

Comment est-on passé du capitalisme familial au néolibéralisme financier et aux patrons surpuissants ? Soixante ans d’une mutation vertigineuse vue des coulisses. Les secrets d’une économie mondialisée. C’est l’histoire d’un glissement inexorable vers l’économie de marché.

Partie 1: En 1950, le plan Schuman ouvre les frontières et construit l’Europe. Tandis que le pays amorce un passage progressif d’une économie rurale à une industrialisation intense, la concurrence s’impose à tous. La France reste une “économie administrée“, mais ses dirigeants comprennent qu’il faut exporter et attaquer les États-Unis sur le plan commercial.

Le film décrit les mécanismes qui se mettent en action dans les plus hautes sphères du pouvoir grâce aux témoignages inédits d’hommes politiques, de conseillers et de grands industriels. Il montre l’émergence d’une nouvelle race de patrons plus puissants, comme Marcel Dassault, qui n’hésitent pas à financer la vie politique sous le manteau.

Pourtant, si la France est en plein essor, elle prend du retard sur une Allemagne renaissante qui compte vite dix ans d’avance en termes de productivité. Établissant un parallèle entre les politiques industrielles des deux pays, cette première partie permet de comprendre pourquoi la France n’était pas la mieux armée pour faire face aux chocs pétroliers des années 1970.

Partie 2: En 1981, l’élection de François Mitterrand fait naître de nombreux espoirs d’avancées sociales. Mais deux ans plus tard, la France déchante. Le gouvernement s’aperçoit que “les caisses sont vides” et met en place un plan de rigueur. “On a quitté le socialisme à ce moment-là“, commentent les déçus du président.
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De l’utopie numérique au choc social

Quarante-cinq ans après les premiers pas de l’homme sur la Lune, la course technologique emprunte une voie singulière : en janvier dernier, un réfrigérateur connecté à Internet envoyait inopinément des rafales de courriels indésirables… Au-delà de son folklore, la numérisation de la vie quotidienne engendre un modèle économique qui contraste avec les promesses mirifiques de la Silicon Valley. Objets connectés, humains chômeurs…

Dans la « salle de bains connectée », la brosse à dents interactive lancée cette année par la société Oral-B (filiale du groupe Procter & Gamble) tient assurément la vedette : elle interagit — sans fil — avec notre téléphone portable tandis que, sur l’écran, une application traque seconde par seconde la progression du brossage et indique les recoins de notre cavité buccale qui mériteraient davantage d’attention. Avons-nous brossé avec suffisamment de vigueur, passé le fil dentaire, gratté la langue, rincé le tout ?

La prise de conscience soudaine que les données personnelles enregistrées par le plus banal des appareils ménagers — de la brosse à dents aux toilettes « intelligentes » en passant par le réfrigérateur — pouvaient se transformer en or a soulevé une certaine réprobation vis-à-vis de la logique promue par les mastodontes de la Silicon Valley.

Mais il y a mieux. Comme l’affiche fièrement le site qui lui est consacré. cette brosse à dents connectée « convertit les activités de brossage en un ensemble de données que vous pouvez afficher sous forme de graphiques ou partager avec des professionnels du secteur ».
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Une société sans croissance: la politique à l’heure de la «grande stagnation»

L’entrée des démocraties occidentales dans une ère sans croissance paraît de plus en plus crédible. Or, le triomphe de l’Etat nation libéral-démocratique et social a été profondément lié aux «Trente Glorieuses». Que peut-on en attendre pour l’avenir de nos régimes politiques?

Nicolas Sarkozy se faisait fort d’aller la «chercher avec les dents», tandis que François Hollande la guette désespérément. En son nom, Pierre Gattaz prétend «tout renégocier»: aucun sacrifice ne serait de trop pour précipiter son retour, du Smic aux seuils sociaux dans les entreprises. Au niveau de l’Union européenne (UE), une stratégie baptisée «Europe 2020» lui a été dédiée, en l’affublant des adjectifs «intelligente, durable et inclusive».

L’expansion en volume du produit intérieur brut (PIB), soit la fameuse «croissance», a fini par bénéficier dans nos sociétés d’une adoration quasi religieuse. Et pourtant, nous allons peut-être devoir nous en passer, ce qui constitue un élément majeur à prendre en compte pour tout essai de prospective politique.

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La crise au pays des merveilles (Rediff)

Depuis le choc pétrolier de 1973, la France ne cesse de se penser en crise. Les époques changent mais les discours restent étonnement semblables : pour sortir de la crise, il faut accepter l’effort, renoncer aux privilèges et supporter les réformes. Sans aucun interview ni commentaire, mais en puisant dans quarante ans d’archives télévisuelles, où se mélangent discours politiques, débats, journaux télévisés, clips musicaux, reportages, émissions humoristiques, ce documentaire fait apparaître des constantes, des schémas de raisonnement et un nouvel imaginaire qui s’impose durablement dans la société.

1973 – 2013 : le capitalisme dans sa forme néolibérale ne serait-il pas la crise permanente ?

La Chaîne Parlementaire, 2 décembre 2012

Novlangue, LQR : La propagande du quotidien (Rediff)

De modernité à gouvernance en passant par transparence, réforme, crise, croissance ou diversité : la Lingua Quintae Respublicae (LQR) travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les «20 heures» des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du néolibéralisme s’installe : plus elle est parlée, et plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité.

Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, reprise par les politiciens, la LQR est devenue l’une des armes les plus efficaces du maintien de l’ordre. Ce livre décode les tours et les détours de cette langue omniprésente, décrypte ses euphémismes, ses façons d’essorer les mots jusqu’à ce qu’ils en perdent leur sens, son exploitation des «valeurs universelles» et de la «lutte antiterroriste».

Désormais, il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C’est ainsi que la LQR substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission.

Le capitalisme est entré dans des logiques de destruction

Pour Saskia SASSEN, sociologue à Harvard, les chômeurs radiés, les classes moyennes chassées des centres-villes et les écosystèmes dévastés subissent un même phénomène : l’ « expulsion »

Aujourd’hui à Bilbao, la veille à New York, le lendemain au Royaume-Uni : entre deux avions, Saskia Sassen, professeure de sociologie à l’université Columbia, à New York, discourt, débat, provoque. Depuis vingt ans, elle scrute la mondialisation dans toutes ses dimensions – économiques, financières, politiques, sociales et environnementales. Cosmopolite, cette polyglotte née aux Pays-Bas, en 1949, a grandi à Buenos Aires avant d’étudier en France, en Italie et aux Etats-Unis. Elle publie ces jours-ci, aux Etats-Unis, Expulsions (Harvard University Press).

Dans votre nouveau livre, vous avancez que la mondialisation est entrée dans une phase d’ « expulsion ». Qu’entendez-vous par là ?

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L’effondrement de la civilisation occidentale

Après Les Marchands de doute, Erik M. Conway et Naomi Oreskes se livrent à un essai de prospective. Dans “L’effondrement de la civilisation occidentale” (LLL Les liens qui libèrent, 128 p., 13,9€), un historien de 2093 tente de répondre à la question suivante: pourquoi sommes-nous restés inactifs, alors que nous disposions d’informations scientifiques robustes sur le changement climatique et que nous savions quels terribles événements allaient suivre.

Nous sommes en 2093, avènement de l’ « Âge de la Pénombre », et deux historiens futurs se retournent sur leur passé – qui est notre présent et notre avenir probable. Tout avait pourtant bien commencé avec la création du GIEC en 1988.

Mais rapidement le « déni » se répand en faisant valoir l’incertitude des données scientifiques. Les effets du changement climatique s’intensifient, et en 2023, l’année de l’« été perpétuel », il y a 500.000 morts et 500 milliards de dollars de perte.

Puis la loi dite de « négation de la hausse du niveau de la mer » est adoptée par certains états. Mais rien n’y fait. La nature se déchaîne sans que les mesures nécessaires ne soient prises. Pendant l’été 2041, des vagues de chaleur sans précédent détruisent les récoltes.

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Frédéric Lordon : « Nous avons une occasion de mettre le système bancaire et financier à terre, il ne faut pas la louper »

« Sortir de l’euro est une opération qui n’a vocation qu’à transformer l’état présent des structures du capitalisme, sans nous faire sortir du capitalisme lui-même. »

« J’envisage la possibilité d’un défaut [de paiement] comme d’un levier, c’est à dire l’instrumentalisation politique du défaut qui conduirait à mettre à terre l’intégralité des systèmes bancaires et financiers. »

France Inter (Le 7/9 du 17/04/2014)

David Bollier : « Les communs nous aident à sortir du carcan de l’économie néolibérale, à travers des alternatives concrètes »

La notion de « biens communs » attire de plus en plus l’attention et l’intérêt des militants et d’autres acteurs du changement social. David Bollier, chercheur indépendant et militant américain, se consacre depuis une douzaine d’années à l’enjeu des biens communs (ou ’communs’), dialoguant aussi bien avec les pionniers du logiciel libre ou des licences Creative Commons qu’avec des groupes de paysannes indiennes ou des représentants de peuples indigènes. Dans un livre qui vient de paraître en France [1], il propose une « brève introduction » aux communs. Entretien.

Enluminures illustrant les travaux des champs au Moyen-Âge. Extraites des Très Riches Heures du duc de Berry (BNF).

Qu’il s’agisse d’écologie, de défense des services publics, de culture, de science ou de technologie, les biens communs – ou, plus simplement, les « communs » – ont pour principal attrait de dessiner une alternative pratique aux logiques de commerce et de contrôle, mettant l’accent sur la coopération et le partage, et redonnant du pouvoir et de l’autonomie aux simples citoyens. D’un autre côté, la notion de « biens communs » est invoquée à propos de choses extrêmement différentes entre elles, depuis la préservation des traditions indigènes jusqu’à Linux et Wikipédia, en passant par la gestion collective des ressources naturelles, les services et infrastructures publics, les coopératives et l’économie solidaire, les jardins partagés et les AMAP… Difficile parfois de trouver un fil conducteur.

Dans son nouvel ouvrage, David Bollier entend expliquer ce qui rapproche les pratiques et les initiatives disparates que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de « communs ». Et en quoi elles dessinent ensemble une alternative pratique au néolibéralisme et au pouvoir sans cesses croissant des grandes entreprises – mais aussi à une partie de la tradition progressiste.

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Le devenir-nègre du monde

L’historien et politiste Achille Mbembe invite à penser le monde contemporain à l’aune de ce que fut la «condition nègre» depuis la traite atlantique, tout en dessinant une réflexion critique sur les potentielles dérives du capitalisme néolibéral.

Serons-nous tous «nègres» demain? C’est sur cette question que s’ouvre l’ouvrage Critique de la raison nègre. Son auteur, l’historien camerounais Achille Mbembe, le présente comme «un style de réflexion critique sur le monde de notre temps».

Achille Mbembe voit ainsi dans ce devenir de l’individu à l’ère néolibérale «une universalisation tendancielle de la condition nègre». Une telle société conduit finalement à une relégation des individus à une humanité superflue, livrée à l’abandon, dont le capital n’a guère besoin pour son fonctionnement.

Ces deux moments –la traite atlantique et l’ère du néolibéralisme– sont entrecoupés par celui de la lutte pour l’émancipation –marqué par exemple par le mouvement pour les droits civiques, ou plus récemment la fin de l’apartheid.

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Méridien Zéro : « Démondialisation, pourquoi les élites n’en veulent pas » (Audio)

Ce vendredi 07 mars, Méridien Zéro retrouve l’équipe d’Éléments pour évoquer avec eux le dossier du numéro 150 de la revue consacré à la démondialisation.

Avec Patrick Péhèle, Pascal Eysseric et Xavier Eman. A la barre et à la technique Jean-Louis Roumégace. Cette émission a été enregistrée en studio volant. Nous remercions les camarades d’Éléments pour leur accueil.

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Michéa face à la stratégie Godwin

Récemment associé à la galaxie lepéniste par un dossier du “Point”, le philosophe Jean-Claude Michéa, auteur d’”Impasse Adam Smith”, répond à ses détracteurs et se défend face à la tentative d’annexion de sa pensée antilibérale par l’extrême droite.

Marianne : Un hebdomadaire faisait sa une, il y a quelques semaines, sur les «néocons», vous bombardant comme l’idéologue le plus emblématique d’une véritable lame de fond identitaire, souverainiste et protectionniste, et amalgamant votre nom à celui de Marine Le Pen, soi-disant admirative de vos écrits. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Jean-Claude Michéa : N’exagérons rien ! Le magazine de François Pinault a d’ailleurs bien pris soin – sans doute pour brouiller un peu plus les pistes – d’inclure également, dans sa liste noire des «néoconservateurs à la française», des personnalités telles que Régis Debray, Arnaud Montebourg, Natacha Polony, Benoît Hamon ou Yves Cochet.

Liste dont l’absurdité devrait sauter aux yeux puisque la nébuleuse «néoconservatrice», telle qu’elle a pris naissance aux Etats-Unis, est plutôt connue pour son soutien constant aux politiques de Reagan et de Bush père et fils – trois présidents qu’il est difficile de tenir pour de farouches contempteurs du capitalisme ! Naturellement, la pratique qui consiste à inverser délibérément le sens des mots afin de rendre plausibles les amalgames les plus fantaisistes n’a rien de nouveau.

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Frédéric Lordon : « Cette crise entrera dans les livres d’histoire »


Frédéric Lordon est interrogé par Laure Adler dans l’émission Hors-Champs (France Culture, 26 novembre 2013) (émission intégrale ici)

Frédéric Lordon sur France Culture ? C’est tellement rare que j’ai décidé de retranscrire une partie de son entretien avec Laure Adler, en laissant de côté le début de l’émission qui traite du dernier livre de Lordon « La société des affects ».

C’est d’ailleurs principalement pour discuter de philosophie et de Spinoza que Laure Adler avait invité Lordon. Mais à partir d’une réflexion autour de l’absence de révolte des peuples européens aujourd’hui, malgré la crise et la violence des mesures prises par la Troïka dans certains pays, la discussion bascule vers l’économie, les marchés financiers et l’échange devient particulièrement savoureux quand on en vient à l’euro et à l’éventualité d’un retour aux monnaies nationales.
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Anomie néolibérale et suicide au travail

Les gestes suicidaires en lien avec le travail se sont multipliés dans le monde ces dernières décennies et risquent d’augmenter dans les années à venir. On peut les considérer comme l’expression extrême d’une gamme de pathologies individuelles et sociales nourries par la compétition généralisée qui est au cœur du «  nouvel esprit du capitalisme ».

L’entreprise hypermoderne, illustrée ici par le cas de France Télécom-Orange, représente un microcosme dans le contexte plus large d’une nouvelle « gouvernementalité néolibérale » œuvrant « pour le marché  » (selon les expressions de Michel Foucault). Les individus atomisés y deviendraient les simples particules élémentaires de la machine concurrentielle. Ils sont niés dans leur altérité et contraints, sous peine de sanctions, à une obéissance aveugle. Placés au quotidien dans des situations tragiques de conflits de devoirs sans autre règle que l’injonction à la performance, les sujets perdent leurs capacités de jugement, l’estime de soi et la confiance en soi. L’expérience clinique tend à montrer que les plus vulnérables aux pulsions suicidaires sont les travailleurs les plus attachés à une éthique professionnelle et personnelle.

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David Graeber : “La dette est la principale cause de contestation et de désordre”

Professeur à la London School of Economics, « grillé » aux États-Unis pour son rôle majeur dans le mouvement Occupy Wall Street, l’anthropologue David Graeber publie aujourd’hui en français son monumental Dette. 5 000 ans d’histoire, un voyage passionnant dans les arcanes de notre système financier.

Le Vif/L’Express : Est-il vrai que l’idée de ce livre vous est venue par hasard ?

David Graeber : Ce fut à la suite d’une conversation avec une jeune femme, lors d’une soirée à Londres. Elle travaillait dans une organisation humanitaire où elle avait vu tous les malheurs de la planète, mais, lorsque nous avons abordé la question de la dette du tiers-monde, cette personne extraordinairement bien intentionnée m’a répondu : « Mais… il est normal de rembourser ses dettes ! » Je me suis alors demandé quelle autre obligation, à ses yeux, pourrait justifier la mort de milliers de bébés faméliques. Je n’en ai trouvé aucune. D’où ma question : qu’est-ce qui fait du remboursement de la dette un devoir moral si impérieux ?

Le Vif : Devoir autrefois contesté par l’Église elle-même, d’ailleurs…

Je consacre quelques pages à l’acharnement de l’Église catholique contre les usuriers, au Moyen Âge, quand elle avait de quoi s’insurger face à bien d’autres scandales, comme le servage, par exemple. En fait, l’Église considérait la dette comme une concurrence déloyale, car cette obligation semblait supérieure à toutes les autres, y compris aux devoirs dictés par la religion. D’après moi, le pouvoir moral de la dette provient du fait qu’elle est une promesse librement consentie, un acte de civilité inscrit dans nos rapports sociaux. Mais cette promesse peut être pervertie par un mélange de violence et de froides mathématiques financières.

Le Vif : La violence ?

Tout va bien, en principe, tant que la dette est contractée entre humains de même niveau. Les riches, entre eux, savent se montrer compréhensifs, trouver des arrangements à l’amiable. Il en va de même pour les pauvres.

Le problème commence lorsque cette dette s’ajoute à un rapport d’inégalité préexistant entre le créancier et le débiteur. Là, elle prend comme par hasard son caractère le plus sacré, qui justifie alors les dominations les plus terribles et les actes les plus injustes du créancier. C’est la loi du plus fort, mais déguisée en contrat entre prétendus égaux, ce qui rend la déchéance par l’endettement plus douloureuse et humiliante encore.

Le Vif : Comment a-t-on érigé la dette en dogme moral ?
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Portugal : Un pays qui va à vau-l’eau

Par Sejo Vieira

Actuellement, des 5.800.000 actifs, presque 3 millions sont des précaires ou travaillent irrégulièrement pour des salaires qui peuvent descendre à 2 euros de l’heure. Des 900.000 chômeurs, 750.000 ne reçoivent aucune allocation de chômage. On répertorie plus de 3 millions de personnes dont les revenus se situent entre 7 euros et 15 euros par jour.

La corruption du monde avant le déluge, par Cornelis Cornelisz van Haarlem

Depuis fort longtemps, les alertes et les critiques prédisaient la mort de la nation. La stagnation de l’économie portugaise commença longtemps avant l’éclatement de la crise actuelle. Ayant été un des pays où la CEE injecta plus d’argent per capita, le Portugal est celui qui profita le moins de cette manne. Pendant les vingt-six années d’« aides » reçues afin de le préparer et adapter aux exigences de la communauté européenne, les fonds furent entièrement dilapidés au fur et mesure qu’ils entraient dans les coffres de l’État. Ils servirent, essentiellement à créer une classe de parasites qui firent main basse, en toute impunité, sur des sommes colossales.

Les fonds structurels d’aide au développement eurent comme contrepartie l’endettement des gouvernements portugais auprès des banques du centre de l’Europe (Allemagne, Benelux et Autriche). En effet, le financement des fameux projets, élaborés par Bruxelles obligeait le Portugal à participer avec des fonds propres (entre 15 et 25% de la totalité) obtenus, évidemment, à des taux usuraires. Une manière très astucieuse d’amener le pays à s’endetter auprès des banques. À peu près 121 milliards d’euros (41% de la dette actuelle portugaise) proviennent de ces emprunts.

Avec un des PIB le plus bas de l’Europe et une dette souveraine très préoccupante, la crise mondiale ne pouvait qu’aggraver la situation économique et sociale du Portugal.

Faute d’élites compétentes et honnêtes, tout le long de ces années de « démocratie », les Portugais ne purent forger les armes nécessaires pour affronter, efficacement, les économies avancées de l’Europe. Et, du fait de son entrée dans l’Union Européenne, en 1986, le Portugal dut abandonner un grand nombre de secteurs productifs essentiels, modestes mais capables néanmoins de relancer sa capacité exportatrice et d’assurer à son peuple un minimum d’autosuffisance. Presque tout l’essentiel à la survie de ses populations est, depuis lors, importé des autres membres de l’Union Européenne.

Après le coup d’État du 25 Avril, la fameuse « révolution des œillets », les politiciens « démocrates » se limitèrent à remplacer une aberration politique par une autre aberration politique. Au lieu du parti unique du salazarisme, les portugais découvrirent le « bloc central unique », l’alternance entre deux forces politiques, les socialiste du PS, d’un côté et les néolibéraux du PSD et son allié le CDS (droite traditionnelle), de l’autre. Ce front composé par des politiciens opportunistes, incompétents et corrompus montra, au fil des années, un inconcevable mépris envers le peuple. Ce sont les appareils de ces partis, un dangereux conglomérat de gens prêts aux pires combines, à l’escroquerie et au vol des richesses nationales qui conduisirent le pays à la banqueroute.

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Frédéric Lordon : Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas

La colorimétrie des demi-habiles ne connaissant que deux teintes, toute mise en cause de l’Europe, fût-elle rendue au dernier degré du néolibéralisme, est le commencement d’une abomination guerrière, toute entrave au libre-échange est la démonstration manifeste d’une xénophobie profonde.

Toute velléité de démondialisation l’annonce d’un renfermement autarcique, tout rappel au principe de la souveraineté populaire la résurgence d’un nationalisme du pire, tout rappel au principe de la souveraineté populaire en vue d’une transformation sociale, la certitude (logique) du… national-socialisme, bien sûr ! Voilà sur quel fumier intellectuel prospère le commentariat européiste quand, à bout d’argument, il ne lui reste plus que des spectres à brandir.

Le pire cependant tient au fait que ces imputations, où le grotesque le dispute à l’ignoble, font sentir leurs effets d’intimidation jusque dans la gauche critique, terrorisée à l’idée du moindre soupçon de collusion objective avec le FN, et qui se donne un critère si bas de cet état de collusion que le moindre regard jeté sur une de ses idées par les opportunistes d’extrême droite conduit cette gauche à abandonner l’idée – son idée – dans l’instant : irrémédiablement souillée.

A ce compte-là bien sûr, la gauche critique finira rapidement dépossédée de tout, et avec pour unique solution de quitter le débat public à poil dans un tonneau à bretelles. Comme on sait, sous couleur de ne pas donner prise aux accusations de « repli national », elle a laissé tomber de fait toute idée de mettre quelque entrave que ce soit au libre-échange puisque toute restriction à la libre circulation des conteneurs est une offense égoïste faite aux peuples des pays exportateurs – et la démondialisation y a été vue comme une inacceptable entorse à un internationalisme de principe.
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« L’accord de libre-échange transatlantique il faut sauver Mimie Mathy ! »

Par Charles Sannat

Mes chères contrariées, mes chers contrariens !

Voici certainement l’un des sujets les plus importants des années à venir. Les négociations ont déjà commencé entre l’Europe et les États-Unis et ce dans la plus grande des opacités !

C’est le journal L’Humanité, le quotidien communiste, qui revient sur ce sujet avec un article qui lui est consacré et surtout, surtout l’un des premiers documents de travail consacré à ce sujet, confidentiel, mais que le journal a réussi à se procurer.

Que nous raconte L’Humanité !

« La base de travail pour l’accord de libre-échange transatlantique que l’Humanité.fr s’est procuré et que nous publions est claire : José Manuel Barroso, le Président de la Commission européenne, est prêt à satisfaire les envies des États-Unis de renforcer leur présence économique et commerciale sur le continent européen. »

Vous devez comprendre que les États, et donc la France, ont en réalité missionné l’Union Européenne pour négocier à notre place et au nom de l’ensemble des États membres de l’Europe.

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Décroissance : « La liberté de consommer est une illusion bien cher payée »

Par Agnès Rousseaux

« Nous avons réussi à créer de la misère et du mal-être dans des sociétés d’opulence matérielle », assène Vincent Liegey. L’ingénieur et porte-parole du Parti pour la décroissance ne se contente pas de pourfendre le mythe de la croissance infinie.

Lui et les co-auteurs du livre « Un projet de décroissance » proposent d’accorder à chacun une « dotation inconditionnelle d’autonomie » : un revenu d’existence qui pourrait ouvrir bien des horizons. Et une invitation à nous questionner sur le sens de notre société.

Basta ! : Instaurer un revenu de base, aussi appelé revenu d’existence ou allocation universelle, est une revendication qui commence à émerger. Vous faites une nouvelle proposition en ce sens. En quoi votre projet est-il original ?
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Selon la FED : “La crise émane du néolibéralisme mais il faut accepter cette évolution”

La crise actuelle est l’aboutissement de trois décennies de politiques néolibérales, a estimé vendredi Daniel Tarullo, gouverneur à la Réserve fédérale américaine (Fed), sans pour autant prôner un retour à la situation des années 1970.

A bien des égards, cette crise a été l’aboutissement de changements fondamentaux tant dans l’organisation que dans la réglementation et la surveillance des marchés financiers qui ont commencé dans la décennie 1970“, a déclaré M. Tarullo.

Selon ce texte, M. Tarullo fait valoir que les réformes entreprises aux États-Unis à la suite de la crise des années 1930, en particulier la séparation hermétique entre banques de dépôt et banques d’affaires, a assuré “bon an mal an 40 années” de stabilité au système bancaire, qui était alors “raisonnablement rentable, quoique pas particulièrement innovant“.

M. Tarullo a expliqué que les choses ont changé à partir de la décennie 1970 pour déboucher sur “une période de presque 30 ans au cours de laquelle un grand nombre de contraintes imposées aux banques ont été assouplies“, conformément au credo néolibéral.
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Allemagne : “Déportation” de personnes agées et malades à l’étranger (Màj)

Addendum vidéo du 27/01/2013

Vivre en maison de retraite coûte cher en Allemagne (comme en France d’ailleurs). Entre 2.900 euros et 3.400 euros par mois. 400.000 retraités allemands seraient aujourd’hui dans l’incapacité de payer une telle somme. Des chiffres qui augmentent de 5 % par an – une « bombe à retardement », pour les experts. La solution (néolibérale) ? Délocaliser les maisons de retraites dans des pays à bas coûts.

7.146 retraités allemands vivraient ainsi en Hongrie, 3.000 en République Tchèque et 600 en Slovaquie, révèle une enquête du quotidien britannique The Guardian. De nombreux retraités seraient également en Espagne, en Grèce et en Ukraine et de plus en plus choisiraient la Thaïlande et les Philippines.

Mêmes principes que pour les délocalisations d’usines : là-bas, le « coût du travail » est plus faible, tout comme la construction et l’entretien des bâtiments, les coûts de fonctionnement (blanchisserie, restauration…). Bref, les maisons de retraite y sont plus compétitives, les vieux y coûtant moins chers.

Des associations allemandes dénoncent une « déportation inhumaine ». Les organisations d’aide sociale s’inquiètent de la situation et ont appelé à une intervention politique. Ulrike Mascher, le président d’un groupe de conseil socio-politique, le Sozialverband Deutschland (VdK), s’insurge :« Nous ne pouvons tout simplement pas laisser ces gens qui ont fait de l’Allemagne ce qu’elle est aujourd’hui, qui y ont mis leur détermination toute leur vie, être déportés. (…) C’est inhumain ».
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The Last Farmer : néolibéralisme, mondialisation et agriculture paysanne

The Last Farmer explore les conséquences dramatiques du néolibéralisme et de la mondialisation sur la vie des petits paysans dans le monde.

« La mondialisation est l’expression de la contre-offensive que les classes dominantes ont entreprise après les années 60 afin de récupérer le terrain perdu durant les trente années de l’après-guerre. Cette offensive a un nom: néolibéralisme » – Luciano Gallino

(Documentaire de Giuliano Girelli – 2011)

États-Unis : Les prêts étudiants, une bulle de 1000 Milliards (Màj)

Addendum : Reportage d’Arte du 03/11/2012

Reportage à Phoenix (Arizona), surnommée « la Silicon Valley de l’éducation supérieure ». Réalisé par Laurent Cibien, Pascal Carcanade et Marie Semelin.

Aux États-Unis, la bulle des prêts étudiants est équivalente à la dette espagnole…

Presque un foyer sur cinq (19%) devait en 2010 rembourser un prêt étudiant aux États-Unis, soit deux fois plus qu’il y a 20 ans et 15% de plus qu’en 2007, selon une étude de l’institut Pew sur la dette étudiante, un problème majeur qui empoisonne la vie de millions d’Américains.


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Le Capitalisme : Un génocide structurel

… ou les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale.

Avec la précision d’un procureur aguerri, Garry Leech révèle que la puissance qui gouverne le monde à notre insu est responsable de dizaines de millions de morts chaque année. Ses actes sont froidement calculés ; ses crimes, prémédités ; les preuves, indiscutables.

Mais le monstre n’a pas de visage, ou plutôt il en a mille. Mu par une avidité sans limites, il contrôle tout, avale tout, détruit tout. Son nom : la mondialisation néolibérale ; son géniteur : le capitalisme.

Puisant dans l’histoire bouleversante des paysans dépossédés de leurs terres au Mexique et en Inde, dans celle des Africains qui meurent par millions chaque année faute de soins, Garry Leech démonte méthodiquement les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale et livre un réquisitoire implacable sur la nature génocidaire du capitalisme.

Ouvrage essentiel et révélateur, « Le Capitalisme : Un génocide structurel » ne se contente pas de dresser l’acte d’accusation du capitalisme et de remettre en cause la mondialisation néolibérale, il montre aussi comment les révolutions d’Amérique Latine peuvent établir les fondations d’une alternative mondiale viable, plus égalitaire, plus démocratique.

Dans le sillage de la crise financière globale et des coupes sombres budgétaires appliquées par les gouvernements dans le monde entier, tous les « Indignés » de la Terre, qu’ils participent au Printemps arabe, au mouvement Occupy Wall Street, aux révolutions d’Amérique Latine ou aux manifestations contre l’austérité en Europe, trouveront sans nul doute dans ce livre un guide pour continuer le combat.
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Michel Feher : « Crédit, estime de soi, partage, s’approprier les concepts du néolibéralisme »

Pour desserrer l’emprise de la finance, les pouvoirs publics doivent cesser de promettre qu’ils vont nous protéger, et plutôt nous donner les moyens de peser sur les décisions des investisseurs.

L’opposition au néolibéralisme passe par l’appropriation des concepts qui le définissent – crédit, estime de soi, partage. Entretien filmé avec le philosophe Michel Feher.

Partie 1:


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Du libéralisme au néolibéralisme

Le libéralisme économique admet un invariant : la défense de l’économie de marché, garante de liberté individuelle et d’efficacité collective. Mais ce courant de pensée est plus complexe qu’il y paraît. Aujourd’hui, atteint de plein fouet par la crise financière, résistera-t-il à cette situation ?

« Libéralisme » est un mot aux significations multiples, porteur d’une lourde charge polémique (1). Fièrement revendiqué par les uns, il sert à diaboliser les autres. Il peut même, lorsqu’il traverse un océan, signifier à son point d’arrivée le contraire de ce qu’il voulait dire au départ. Ainsi, en Europe, un libéral désigne habituellement un adepte du laisser-faire et un adversaire de l’intervention étatique dans l’économie alors qu’au Canada anglais et aux États-Unis, un liberal est au contraire un partisan de l’intervention, un keynésien et même un social-démocrate.

Le libéralisme classique

Comme c’est souvent le cas dans le domaine des doctrines et des courants de pensée, les appellations naissent parfois très longtemps après l’émergence de ce qu’elles désignent. « Libéralisme » apparaît ainsi pour la première fois en 1818 sous la plume de Maine de Biran pour qualifier la doctrine des libéraux français. « Libéral » est beaucoup plus ancien ; son utilisation pour caractériser un partisan des libertés politiques apparaît au milieu du XVIIIe siècle.

Le libéralisme s’applique à plusieurs dimensions de la réalité humaine et sociale. Il désigne ainsi la tolérance face aux actions et aux opinions d’autrui, dont on respecte l’indépendance et la liberté individuelle. On peut le qualifier alors d’individuel ou de moral. Dans un deuxième sens, le libéralisme s’applique au domaine politique. Il émerge comme opposition à l’absolutisme des monarchies de droit divin et s’identifie à la démocratie (2). Un troisième sens est économique. Le libéralisme s’identifie alors au laisser-faire, au libre-échange, à la liberté d’entreprise et à la limitation stricte des interventions gouvernementales dans l’économie.

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Conspirationnisme : la paille et la poutre

Par Frédéric Lordon

Le peuple est bête et méchant, le peuple est obtus. Au mieux il pense mal, le plus souvent il délire. Son délire le plus caractéristique a un nom : conspirationnisme. Le conspirationnisme est une malédiction. Pardon : c’est une bénédiction. C’est la bénédiction des élites qui ne manquent pas une occasion de renvoyer le peuple à son enfer intellectuel, à son irrémédiable minorité. Que le peuple soit mineur, c’est très bien ainsi. Surtout qu’il veille à continuer d’en produire les signes, l’élite ne s’en sent que mieux fondée à penser et gouverner à sa place.

Pour une pensée non complotiste des complots (quand ils existent)

Il faudrait sans doute commencer par dire des complots eux-mêmes qu’ils requièrent d’éviter deux écueils symétriques, aussi faux l’un que l’autre : 1) en voir partout ; 2) n’en voir nulle part.

Quand les cinq grandes firmes de Wall Street en 2004 obtiennent à force de pressions une réunion longtemps tenue secrète à la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés de capitaux américains, pour obtenir de lui l’abolition de la « règle Picard » limitant à 12 le coefficient de leviérisation globale des banques d’affaires [1], il faudrait une réticence intellectuelle confinant à l’obturation pure et simple pour ne pas y voir l’action concertée et dissimulée d’un groupe d’intérêts spécialement puissants et organisés – soit un complot, d’ailleurs tout à fait couronné de succès.

Comme on sait les firmes de Wall Street finiront leviérisées à 30 ou 40, stratégie financière qui fera leur profits hors du commun pendant la bulle… et nourrira une panique aussi incontrôlable que destructrice au moment du retournement.

Des complots, donc, il y en a, en voilà un par exemple, et il est de très belle facture.

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