Et Napoléon III a choisi le libre-échange

Au XIXe siècle déjà, libre-échangistes et protectionnistes s’écharpent dans la presse. Avocats de la « liberté » commerciale ou du « produire français », tous défendent cependant les possédants.

Lors d’une conférence prononcée le 7 janvier 1848 à Bruxelles, Karl Marx revient sur la grande victoire remportée en 1846 par les partisans du libre-échange, à savoir l’abolition des lois sur les céréales en Angleterre (Corn Laws) (1). Les free traders, soutenus par les capitaines d’industrie, ont cherché à emporter l’adhésion populaire en stigmatisant les privilèges de l’aristocratie foncière et en promettant aux travailleurs des villes ou des campagnes que la réforme apporterait monts et merveilles. « Du pain à bon marché, de meilleurs salaires, voilà le seul but pour lequel les libre-échangistes ont dépensé des millions », ironise le conférencier.

Marx réfute les théories économiques selon lesquelles l’intensification de la concurrence produite par la liberté du commerce n’entraînera pas une diminution des salaires. Et il rappelle que, « dans l’état de la société actuelle », le libre-échange n’est rien d’autre que la « liberté du capital ». Cependant, il avertit son auditoire qu’en faisant la critique de la liberté commerciale il n’a pas l’« intention de défendre le système protectionniste » qui protège les intérêts des propriétaires fonciers. Le libre-échange, en revanche, parce qu’il aggrave la lutte économique, accélère la révolution sociale. Et l’orateur de conclure : « En ce sens révolutionnaire, Messieurs, je vote en faveur du libre-échange. »

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Marx et les crises

Marx considérait que les crises sont l’expression des contradictions 
internes au capitalisme, et qu’elles doivent conduire à son effondrement. Mais il a laissé sa théorie des crises inachevée. 
Dans quelle mesure peut-il donc éclairer la crise d’aujourd’hui ?

« Un spectre hante l’Europe – le spectre du communisme. » Ainsi commence le Manifeste du parti communiste. Curieuse formule ! Ne faut-il pas être mort pour revenir à l’état spectral, fantomatique ? À la manière de Jean Baudrillard, faut-il penser un retour spectral du communisme ? Ou ce revenant est-il enterré, un pieu enfoncé dans le cœur ? Dans Spectres de Marx, Jacques Derrida fait de Karl Marx lui-même un perpétuel revenant. Après sa mort, sa pensée est revenue hanter l’Europe et l’Amérique à la fin du XIXe siècle, lors de la grande dépression, et encore dans les premières années après la Première Guerre mondiale ; elle est revenue en force au cours des années 1930, pendant la grande crise. Il y aurait donc un lien entre les grandes crises qui, elles aussi, sont des « revenants », et les retours de Marx. Ce n’est pas si simple.

À la fin des années 1960, le spectre de Marx revient nous visiter, pas seulement dans les rues de Paris et dans les campus du monde entier. Or le monde est en expansion, dans la phase active des trente glorieuses. Marx hante les esprits et pourtant « même les tables ne tournent pas », comme il l’analysait. Le capitalisme triomphe un siècle après ses prédictions apocalyptiques : mieux, il produit un énorme accroissement de richesses dont jouissent aussi les masses populaires, la société de consommation explose, les inégalités ont régressé, « l’armée de réserve industrielle » (Marx nomme ainsi les chômeurs) a disparu ainsi que les crises périodiques avec leur cortège de misère, de chômage. À l’époque, de doctes et pourtant jeunes experts en marxisme se posaient sérieusement la question de la paupérisation en Europe, aux États-Unis, l’une des grandes prédictions de Marx. Était-elle absolue, alors que les PIB croissaient à des taux records, ou seulement relative, alors que la hausse des revenus des salariés n’avait jamais été aussi forte, que les inégalités régressaient ?

Chômage, paupérisation 
et inégalités

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Du libéralisme au néolibéralisme

Le libéralisme économique admet un invariant : la défense de l’économie de marché, garante de liberté individuelle et d’efficacité collective. Mais ce courant de pensée est plus complexe qu’il y paraît. Aujourd’hui, atteint de plein fouet par la crise financière, résistera-t-il à cette situation ?

« Libéralisme » est un mot aux significations multiples, porteur d’une lourde charge polémique (1). Fièrement revendiqué par les uns, il sert à diaboliser les autres. Il peut même, lorsqu’il traverse un océan, signifier à son point d’arrivée le contraire de ce qu’il voulait dire au départ. Ainsi, en Europe, un libéral désigne habituellement un adepte du laisser-faire et un adversaire de l’intervention étatique dans l’économie alors qu’au Canada anglais et aux États-Unis, un liberal est au contraire un partisan de l’intervention, un keynésien et même un social-démocrate.

Le libéralisme classique

Comme c’est souvent le cas dans le domaine des doctrines et des courants de pensée, les appellations naissent parfois très longtemps après l’émergence de ce qu’elles désignent. « Libéralisme » apparaît ainsi pour la première fois en 1818 sous la plume de Maine de Biran pour qualifier la doctrine des libéraux français. « Libéral » est beaucoup plus ancien ; son utilisation pour caractériser un partisan des libertés politiques apparaît au milieu du XVIIIe siècle.

Le libéralisme s’applique à plusieurs dimensions de la réalité humaine et sociale. Il désigne ainsi la tolérance face aux actions et aux opinions d’autrui, dont on respecte l’indépendance et la liberté individuelle. On peut le qualifier alors d’individuel ou de moral. Dans un deuxième sens, le libéralisme s’applique au domaine politique. Il émerge comme opposition à l’absolutisme des monarchies de droit divin et s’identifie à la démocratie (2). Un troisième sens est économique. Le libéralisme s’identifie alors au laisser-faire, au libre-échange, à la liberté d’entreprise et à la limitation stricte des interventions gouvernementales dans l’économie.

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« À bas les mécaniques ! »: du luddisme et de ses interprétations

Longtemps les résistances ouvrières à la première mécanisation ont été perçues comme étrangement passéistes, à contre-courant d’un siècle des Lumières qui faisait du « progrès » son mot d’ordre. En 1934 encore, l’historien Henri Hauser trouvait « bizarre » cette « agitation révolutionnaire d’un genre spécial ».

Le jugement de Marx en 1867, dans le livre I du Capital, avait été bien plus négatif ; à ses yeux, les briseurs de machines se trompaient de cible : « La machine est innocente des misères qu’elle entraîne », ce n’est qu’« entre les mains capitalistes » que celle-ci devient un « instrument d’asservissement ». Et de conclure, un rien condescendant envers ce qu’il considérait comme la marque d’un manque de conscience politique : « Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation. »

Marx ne faisait au fond que reprendre la condamnation unanime formulée par l’économie politique de son temps à l’encontre de toutes les formes de « luddisme » (ainsi qu’on le désignera, à la suite de la vague de bris de machines qui toucha les régions textiles anglaises en 1811-1812, sous le drapeau d’un hypothétique « général Ludd »).

Say, Malthus, Ricardo, notamment, ont imposé cette vision d’une révolte passéiste et sans avenir.

Outre-Manche, la fièvre luddite s’est concentrée en 1811-1812 dans trois régions assez proches. Les bris de machines sont d’abord le fait des bonnetiers des Midlands : partis du Nottinghamshire en mars 1811, les émeutes s’étendent aux comtés de Leicester et de Derby, et durent jusqu’en février 1812. Des troubles similaires éclatent dans la draperie du West Riding of Yorkshire en janvier 1812, où les violences atteignent leur apogée à Rawfolds, en avril, avec la célèbre attaque de la manufacture de William Cartwright, transformée en camp retranché face aux 150 assaillants.

Enfin, le nord-ouest cotonnier connaît des événements comparables autour de Manchester (Lancashire) et Stockport (Cheshire) entre février et avril 1812. La répression en vient à bout, mais ces régions connaissent encore des émeutes sporadiques jusqu’en 1817. Un trait commun rassemble ces mouvements et les distingue des révoltes ouvrières antérieures : la référence à « Ludd », qualifié de « roi », « général » ou « capitaine » selon les cas. Le bris de machines n’est certes pas une nouveauté : Londres a connu de tels mouvements en 1675, 1710 et 1768, Nottingham en 1778, et les attaques se sont multipliées dans les années 1790-1800. Mais c’est en 1811 que les ouvriers insurgés se sont donné un leader supposé, empruntant le nom d’un apprenti, Ned Ludd, qui aurait brisé un métier à tisser chez son maître en 1779, à Leicester. Dès lors, les révoltés ont signé du nom de « Ludd » leurs proclamations, ainsi que les pétitions et les nombreuses lettres de menaces qu’ils envoyaient aux propriétaires de machines et aux autorités. Le bris de machines est ensuite devenu « luddisme », sous la plume des époux Hammond.

Il ne s’agit pas simplement d’une réaction de défense de l’emploi face à la mécanisation de l’industrie textile. En Angleterre, l’intensité du mouvement ne se comprend que replacé dans le contexte général de dérégulation que connaît le monde artisanal et manufacturier dans les années 1800-1820 : le luddisme est une réaction à la disparition de la vieille législation dite « paternaliste » et au triomphe du laisser-faire dans les relations sociales manufacturières. La violence surgit quand les ouvriers ont épuisé les moyens légaux de défense des règles anciennes et des coutumes du métier (quand bien même les barrières protectrices qu’elles pouvaient représenter étaient en partie illusoires). Ils s’insurgent ainsi contre la prolétarisation manufacturière, leur rabaissement au statut de servant, au nom du passé coutumier. En cela, ils appartiennent effectivement à l’univers « pré-syndical », à l’esprit des guilds. Enfin, comme Edward Thompson l’a montré, le luddisme anglais se distingue aussi par sa dimension politique : en 1812, le mouvement est devenu quasi insurrectionnel, puisant dans la « tradition secrète » du militantisme radical et « jacobin ».

Rien de tel en France, où les bris de machines sont beaucoup plus diffus, ponctuels, étalés dans le temps et dans l’espace. François Jarrige a recensé quelque 120 cas, dont il ne donne malheureusement ni la carte ni la ventilation chronologique d’ensemble.

Lire l’intégralité de l’article sur le site revuedeslivres.net

Un autre ouvrage sur ce thème.

Vitesse de circulation de la monnaie

Ce concept a été formulé il y a près d’un demi-millénaire! Développé par ceux qu’on nomme les pré-classiques, il est contemporain des périodes, pas si lointaines, où la rareté monétaire était le trait dominant des économies. De nos jours, son utilité se trouve presque à l’opposé de son intérêt initial.

La vitesse de la circulation de la monnaie  a été « inventée » (au sens ancien du terme) il y a prés d’un demi-millénaire et on en parle encore ! Ce n’est pas un défaut, si ce n’est qu’à force d’employer toujours un même terme, on occulte les évolutions de l’objet qu’il prétend décrire.

L’or des incas et sa vitesse de circulation en Europe.

Les premières études sérieuses sur la monnaie remontent au XVIème siècle. Elles ont pour origine les recherches sur l’évolution des prix et leur progression très vive. L’évènement « monétaire » le plus important de cette époque réside dans l’exploitation massive des gisements d’or en Amérique latine, par les Espagnols principalement.

L’or espagnol se déversait à flot en Europe, directement, en achats de marchandises ou indirectement, pour financer l’élection des Rois d’Espagne au rang d’Empereur du Saint Empire Romain Germanique. La quantité de monnaie s’accroissant observent les philosophes de cette époque a provoqué une hausse des prix. Pour autant les mêmes, Bodin, Quesnay, Cantillon, Petty, anglais et français s’aperçoivent que la théorie purement quantitative de la monnaie dont ils posent les fondements n’est pas totalement satisfaisante. Il faut s’intéresser à la circulation de cette dernière et au fait qu’une pièce d’or sert à plusieurs transactions dans un laps de temps défini. Ils créent alors la notion de vitesse de circulation de la monnaie.  Cette idée sera développée et raffinée, jusqu’au moment où la théorie classique née des idées d’Adam Smith et Jean-Baptiste Say s’imposera. La monnaie n’est qu’un voile poseront les théoriciens classiques et néo-classiques. Elle ne joue pas de rôle dans l’équilibre économique. Sa vitesse de circulation pas davantage.

La vitesse de circulation est une notion simple dans son principe.

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Comment les puissants sont réellement devenus puissants – Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste

Par Ha-Joon Chang, professeur à la faculté d’économie et de politique de l’université de Cambridge (Royaume-Uni) ; auteur de « Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective », Anthem Press, Londres, 2002 (Prix Gunnar Myrdal 2003)

Les libre-échangistes ont remporté des victoires significatives au cours des deux dernières décennies. Depuis le début de la crise de la dette de 1982 et de l’imposition des programmes d’ajustement structurel par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, de nombreux pays en voie de développement ont radicalement libéralisé leur commerce.

L’effondrement du communisme, en 1991, a ouvert de nouveaux et vastes espaces au libre-échange. Pendant les années 1990, d’importants accords régionaux ont été signés, dont l’accord de libre-échange nord-américain (Alena) qui regroupe le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. Pour couronner le tout, les négociations du cycle de l’Uruguay de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), conclues à Marrakech en 1994, ont débouché sur la naissance de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995.

Si importants que soient ces succès, les libre-échangistes ne s’en satisfont pas. Au sein de l’OMC, représentants des Etats développés en tête, ils continuent à faire pression pour des baisses des tarifs douaniers encore plus fortes et plus rapides, et un élargissement de la compétence de cette organisation à des domaines ne figurant pas dans son mandat initial, par exemple l’investissement à l’étranger et la concurrence.

Les partisans du libre-échange croient agir dans le sens de l’Histoire. Selon eux, cette politique est à l’origine de la richesse des pays développés ; d’où leur critique des pays en voie de développement qui refusent d’adopter une recette aussi éprouvée. Rien n’est pourtant plus éloigné de la réalité.

Les faits historiques sont sans appel : quand les pays actuellement développés étaient encore en développement, ils n’ont mené pratiquement aucune des politiques qu’ils préconisent. Et nulle part l’écart entre le mythe et la réalité historique n’est aussi flagrant que dans les cas de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis.

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