Jacques Ellul : « Le système technicien »

Pour Ellul la technique appelle sa propre croissance, en dépend, et s’en soutient : c’est cette spontanéité proprement inhumaine qui fait sa réalité, dans un cercle de l’autonomie qui à la croissance fait correspondre la croissance, jusqu’à ce que l’on puisse parler pour la Technique d’un corps propre, « son entité particulière, sa vie ».

Serge Latouche : “La décroissance n’a pas à se situer sur l’échiquier politique”

Professeur émérite d’économie à l’université de Paris-Sud (Orsay), Serge Latouche est spécialiste des rapports économiques et culturels Nord-Sud et de l’épistémologie des sciences sociales. Il est l’un des fondateurs de la revue d’étude théorique et politique de la décroissance Entropia.

Rédacteur historique de la Revue du MAUSS, il dirige depuis 2013 la collection ”Les précurseurs de la décroissance” aux éditions Le Passager Clandestin. Serge Latouche est aujourd’hui considéré comme le spécialiste de la décroissance qu’il a contribuée à lancer dès le début des années 2000 grâce à des ouvrages tels que Le pari de la décroissance, Pour une société d’abondance frugale ou encore l’Age des limites.

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L’idéologie du travail et la crise du capitalisme

Par Guillaume Borel pour Les Moutons Enragés

« Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. » – Jacques Ellul, l’Idéologie du travail, Foi et Vie n°4 Juillet 1980

Partie I : De l’âge d’or aux premières cités

Titien – Le Châtiment le Sisyphe, 1548-1549

L’âge d’or

Le travail est aujourd’hui à la fois la condition du salariat, qui ouvre le droit à la rémunération, et une valeur sociétale fondamentale qui sert de base à la construction de l’identité et des rapports sociaux.

Pourtant, en remontant le fil de la pensée de Jacques Ellul, notamment grâce à son article “L’idéologie du travail” cité en exergue, on se rend compte qu’il n’en fut pas toujours ainsi.

Loin d’être une donnée naturelle anthropologique, la « valeur » travail s’est construite au fil du temps, et plus particulièrement sous l’impulsion des développements successifs du système de production capitaliste.

A la fois philosophe, théoricien de la société technicienne et théologien, Jacques Ellul propose ainsi une lecture à la fois historique, anthropologique, sociétale et économique, de la construction du travail comme idéologie.
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Un bonheur sans croissance est-il possible ?

« On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance », lisait-on sur les murs de Paris en mai 68, signifiant par là l’absence de communauté de sens et de corrélation nécessaire entre l’augmentation, quantitative, de la richesse nationale et la recherche, qualitative, de bonheur personnel. Révolte d’enfants gâtés, diront certains et il est vrai que le raisonnement qui va suivre ne concerne que les pays riches dont l’affluence a permis la sortie hors du règne de la nécessité.

Commençons par ce paradoxe bien connu, mis en évidence par l’économiste Easterlin[1] en 1974 selon lequel une hausse du PIB ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par les individus.

Ce paradoxe est à rapprocher de ce que l’on nomme, en psychologie, le « paradoxe de l’abondance » qui montre que la disponibilité d’une satisfaction, auparavant rare, finit par produire lassitude et passivité. L’excitation ou l’euphorie liées à la consommation d’un bien provient de sa rareté. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! » disait Rousseau. « Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. (La nouvelle Héloïse, 1761).

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Alain Gras : Le socio-système énergétique

Le socio-système énergétique / Alain Gras, in “Socio-énergie. 1ères Journées internationales de sociologie de l’énergie” organisées par le Centre d’Étude et de Recherche Travail, Organisation, Pouvoir (CERTOP, Université Toulouse-Le Mirail) en partenariat avec l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) et l’Association française de sociologie (AFS), Université Toulouse II-Le Mirail, 25-26 octobre 2012.

Pour Alain Gras, “L’histoire du concept d’énergie accompagne l’histoire d’une civilisation qui est pénétrée de la notion de puissance. Une puissance qu’elle exerce sur notre environnement et le terme lui-même d’ailleurs le sous-entend. Communément, par exemple, l’énergie d’une bombe atomique parle tout de suite à notre imaginaire“. De la locomotive à vapeur et du télégraphe, au nucléaire et au projet Desertec, c’est le panorama d’une société industrielle, de son développement technologique et de sa dépendance à l’énergie fossile, qui est brossé dans cette communication.

En s’appuyant sur les recherches en économie (Nicholas Georgescu-Roegen, les prospectives du Club de Rome), en démographie (celles de Paul Chifurka notamment),   sur la philosophie (Heidegger, Descartes, Tocqueville…), sur les notions de “pic pétrolier”, de paradoxe de Jevons, d’effet rebond…, Alain Gras dresse les jalons d’une histoire sociologique de l’énergie (et de la thermodynamique), qui, pour lui, n’est pas seulement un phénomène politique et militaire, mais qui est un phénomène social total, au sens de Marcel Mauss. Si Alain Gras parle de décroissance énergétique, il espère avant tout un changement de relation de l’homme avec la nature, un changement d’imaginaire où se réinsérerait le pouvoir du peuple dans les choix de société, dans les choix technologiques du futur.

Olivier Rey : « Une question de taille »

Seul l’imaginaire est peuplé d’êtres monstrueux, c’est-à-dire hors proportions. Car dans la nature, chaque organisme n’est viable qu’à son échelle adéquate: une araignée géante s’asphyxierait, une gazelle de la taille d’une girafe se casserait les pattes… Idem pour les sociétés et les cultures, affirme Olivier Rey.

Le philosophe et mathématicien met cette « question de taille » au centre de sa critique de la modernité technicienne et libérale en exhumant la thèse de Leopold Kohr (1909-1994) : « partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros ».

Il y a quelques jours, les dirigeants des 20 plus grandes puissances mondiales ont décidé de «doper la croissance mondiale de 2000 milliards d’euros», soit une «progression de 1,8% du PIB mondial». 2000 milliards d’euros. Combien de baguettes de pain? Ce chiffre titanesque est inconcevable pour nos esprits. Il ne renvoie à rien de concrètement saisissable. Il est proprement inhumain.

Un exemple parmi tant d’autres. Barres d’immeubles, places boursières, autoroutes embouteillées, mégalopoles surpeuplés: les dinosaures sont morts, mais les mastodontes administratifs et financiers, les titans numériques et commerciaux, les ogres économiques et urbains n’ont jamais été si nombreux. Au milieu d’eux, l’homme, réduit à la condition de fourmi.

C’est à cette inhumanité du gigantisme qu’Olivier Rey s’attaque dans son livre Une question de taille. Il y reprend la thèse de Leopold Kohr, avocat du «small is beautiful» qui écrit dans The breakdown of nations, «partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros».

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Un précurseur de la décroissance : William Morris ou l’utopie réalisée

La décroissance renoue aujourd’hui avec l’inspiration première du socialisme, celui qui a été qualifié non sans ambiguïté d’utopique. Mais voilà déjà quelques années, lorsque j’ai désigné William Morris comme un précurseur de la décroissance, j’ignorais le texte que le lecteur va découvrir.

Je ne connaissais de lui que son ouvrage le plus célèbre, News from nowhere (Nouvelles de nulle part), écrit en 1890 pour servir de feuilleton au Commonweal, le journal de la Socialist League. Or, incontestablement, nombre de penseurs auxquels se réfèrent les objecteurs de croissance ont été des utopistes, et souvent des hérétiques par rapport à la doxa de la gauche marxiste ; je pense à Paul Lafargue, Jacques Ellul, Ivan Illich, André Gorz, auxquels il conviendrait d’adjoindre Bernard Charbonneau, Cornelius Castoriadis, sans parler de Tolstoï, Gandhi, ou Thoreau.

À travers eux, la décroissance rejoint les fortes critiques des précurseurs du socialisme contre l’industrialisation et une vision non dogmatique de la construction d’une société plus juste. Relire ces penseurs, et William Morris en particulier, voire réévaluer le luddisme, ce mouvement de révolte contre les machines du début du XIXe siècle, permet de redonner sens au socialisme dans une vision écologique telle qu’elle a pu être développée chez André Gorz [1].

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Une passionnante histoire de la contestation des « progrès » techniques en Occident

Dans une synthèse passionnante, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, François Jarrige fait revivre la contestation des « progrès » techniques en Occident. De l’introduction des métiers à tisser à la lutte contre le nucléaire et les OGM, il brosse avec talent une tranche d’histoire mal connue, plaidant pour le droit à refuser les techniques.

Il arrive même aux poètes de s’écharper sur le « progrès » qu’apportent les techniques nouvelles. Lorsque le 8 mai 1842, aux premiers temps du ferroviaire, un accident de train sur la ligne Paris-Versailles fait plusieurs dizaines de morts, Alfred de Vigny se lamente : « Quel sacrifice horrible à l’industrie ! Irez-vous souvent vous atteler à ces machines aveugles, inexorables », écrit-il.

Pour Alphonse de Lamartine la réponse est claire. « Messieurs, sachons-le, lance-t-il à ses collègues parlementaires qui débattent des suites de la catastrophe ferroviaire. La civilisation aussi est un champ de bataille où beaucoup succombent pour la conquête et l’avancement de tous. Plaignons-les, plaignons-nous et marchons. »

Ce clivage entre partisans et adversaires de l’innovation – ici l’introduction d’un nouveau moyen de locomotion – est une constante historique. A chaque époque les hommes qui ont foi dans le progrès technique, convaincus qu’il va apporter abondance, puissance et bonheur à l’humanité (ou à une partie d’entre elle) s’opposent à ceux qui en contestent les bienfaits ou, à tout le moins, demandent à juger sur pièce.

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“Simplicité et justice” : paroles de chrétiens sur l’écologie

Le groupe Écologie, paroles de chrétiens du diocèse de Nantes a été chargé de conduire une réflexion sur les défis posés par la crise écologique mondiale. Sa méthode de travail, correspondant à une démarche du type « voir, juger, agir », a privilégié les apports de chacun des membres en fonction de leurs compétences, pour analyser la situation présente, mieux comprendre les défis auxquels nous sommes confrontés, essayer de les éclairer à la lumière de la pensée contemporaine et de la tradition chrétienne, et proposer quelques pistes d’action. Le groupe était composé d’une dizaine de personnes appartenant à différentes disciplines (scientifiques, économiques, juridiques, philosophiques, théologiques).

Sur la thématique de la crise écologique, de nombreux ouvrages existent, et nous n’avons nullement l’ambition de nous substituer aux experts nombreux qui s’expriment sur la question. Nous renvoyons d’ailleurs le lecteur aux nombreux essais, livres et textes de référence cités en fin de publication. L’originalité de notre démarche se situe ailleurs.

D’une part, le travail inter-disciplinaire nous a permis un croisement de compétences et de regards, avec la forte volonté pédagogique de proposer une synthèse accessible à tous. D’autre part, des voix chrétiennes réfléchissent et s’expriment sur le sujet, mais il existe peu d’ouvrages de synthèse en langue française, notamment sur les prises de parole du Magistère catholique. Elles sont assez peu connues du grand public, et même de bon nombre de catholiques. Certaines parties de notre travail, notamment en matière éthique, sont donc assez originales.

Dans la structure de l’ouvrage, nous avons refusé une présentation thématique à base disciplinaire, pour privilégier ce regard synthétique et croisé. L’ouvrage se présente en 3 chapitres : Approches de la pensée écologique, Repenser aujourd’hui notre société, Vivre autrement.

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La possibilité d’être humain (Docu)

À travers l’art et les outils primitifs, nous découvrons les prémices de l’humanité. Puis le film, à l’instar de notre société moderne, opère un basculement: l’agriculture et son évolution, la révolution industrielle et la nouvelle ère techno-scientiste.

Derrière la technique et les machines nous entrevoyons le travail, notamment le salariat intimement lié à la (sur)consommation. Un « docutopique » sur la société postmoderne, qui propose une alternative à la société, au règne de l’argent et à l’exploitation des travailleurs.

« Lorsque l’Homme se résigne à ne plus être à la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure. » Jacques Ellul

Et si la décroissance était la réponse au retour à une vie prospère ?

Après “Sous les pavés, la Terre”, Thierry Kruger et Pablo Girault partent à la rencontre de militants, activistes, sociologues, philosophes, artistes… d’hommes qui témoignent, dans leurs environnements, de leurs conceptions de la société postmoderne.

Des témoignages pour la recherche d’un nouvel ordre mondial, enfin à la hauteur des valeurs d’égalité et de fraternité prônées par notre société. On ne peut combattre la crise qui ronge notre économie avec les mêmes idées qui l’ont nourrie.

Jacques Ellul : « L’homme qui avait (presque) tout prévu »

La pensée de Jacques Ellul était isolée dans les années 1960. Malgré un léger regain d’intérêt, elle le reste aujourd’hui. Sans doute parce que le penseur bordelais fut l’un des premiers à remettre en cause l’idée de « progrès technique » et l’optimisme technophile à tout crin, un discours qui ne passait pas pendant les Trente Glorieuses.

En 1966, Jacques Ellul s’énerve. Dès l’avant-guerre, il s’est demandé : « Si Marx vivait aujourd’hui, quel serait pour lui le facteur déterminant de la société ? » Sa réponse : « La Technique », c’est-à-dire ce qu’on appelle communément « progrès technique » mais qu’il se refuse à qualifier ainsi : s’il voit bien où est la technique, il ne trouve pas qu’elle apporte de vrais progrès.

Après bien des difficultés, il a réussi à faire publier en 1954 son premier grand livre sur la question, La Technique ou l’enjeu du siècle, lequel n’a guère eu de succès en France ; alors qu’aux États-Unis, où Aldous Huxley l’a fait traduire et publier dix ans plus tard, il a connu un grand retentissement – plus de 100.000 exemplaires vendus – et y a été pris au sérieux, examiné, critiqué, étudié.

Ellul a d’autres raisons de s’énerver : à 54 ans, il est tricard un peu partout. Pas vraiment reconnu par ses pairs de l’université puisqu’il a préféré rester à Bordeaux plutôt que de « monter » à Paris ; absent des médias car il n’a jamais caché ses convictions anti-communistes et anti-sartriennes (à l’époque où Sartre et le PC dominent la pensée, ça ne pardonne pas), et s’est en prime payé le luxe de se proclamer anarchiste.
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