Modernité et modération (Audio)

Émission “Répliques” d’Alain Finkielkraut  avec Rémi Brague, professeur émérite de philosophie à Paris I et à l’université de Munich et Olivier Rey, chercheur au CNRS, enseignant à l’École polytechnique et à l’université Panthéon-Sorbonne, philosophe, diffusée sur France Culture le 17/01/2015.

Jacob Peter Gowi, la Chute d’Icare, XVIIè siècle

Modérer la modernité reviendrait à imposer une limite, une mesure, à l’hybris technicienne qui, dans son fantasme progressiste, ne peut se penser que dans l’illimitation et la transgression permanente. Cela est-il seulement possible ?

Nous ne pouvons apparemment plus compter sur la philosophie pour nous y aider, car elle a perdu le sens du proportionnel en confiant le domaine du mesurable, du quantitatif, aux scientifiques pour se réserver le domaine du qualitatif : les concepts créés n’ont alors plus aucun lien avec le réel. D’où pourrait venir la solution ?

Olivier Rey : « Une question de taille »

Seul l’imaginaire est peuplé d’êtres monstrueux, c’est-à-dire hors proportions. Car dans la nature, chaque organisme n’est viable qu’à son échelle adéquate: une araignée géante s’asphyxierait, une gazelle de la taille d’une girafe se casserait les pattes… Idem pour les sociétés et les cultures, affirme Olivier Rey.

Le philosophe et mathématicien met cette « question de taille » au centre de sa critique de la modernité technicienne et libérale en exhumant la thèse de Leopold Kohr (1909-1994) : « partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros ».

Il y a quelques jours, les dirigeants des 20 plus grandes puissances mondiales ont décidé de «doper la croissance mondiale de 2000 milliards d’euros», soit une «progression de 1,8% du PIB mondial». 2000 milliards d’euros. Combien de baguettes de pain? Ce chiffre titanesque est inconcevable pour nos esprits. Il ne renvoie à rien de concrètement saisissable. Il est proprement inhumain.

Un exemple parmi tant d’autres. Barres d’immeubles, places boursières, autoroutes embouteillées, mégalopoles surpeuplés: les dinosaures sont morts, mais les mastodontes administratifs et financiers, les titans numériques et commerciaux, les ogres économiques et urbains n’ont jamais été si nombreux. Au milieu d’eux, l’homme, réduit à la condition de fourmi.

C’est à cette inhumanité du gigantisme qu’Olivier Rey s’attaque dans son livre Une question de taille. Il y reprend la thèse de Leopold Kohr, avocat du «small is beautiful» qui écrit dans The breakdown of nations, «partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros».

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“La décroissance permet de s’affranchir de l’impérialisme économique”

Dans un entretien avec Reporterre, Serge Latouche rappelle l’histoire de la décroissance, et prend ses distances avec la gauche.

Serge Latouche est professeur émérite d’économie et un des principaux inspirateurs du mouvement de la décroissance. On avait envie de le revoir, pour retracer les racines de la décroissance, entre Club de Rome, Illich et Gorz, et savoir où il en est par rapport au pouvoir, aux économistes altermondialistes, et à la gauche.

Reporterre – Quelle est l’histoire de la décroissance ?

Serge Latouche – L’histoire de la décroissance, en tant qu’étiquette, est très brève. Cette appellation a été inventée dans les années 2000 par des « casseurs de pub ». Elle a pour fonction de casser la langue de bois. Comme le dit Paul Ariès, c’est un « mot-obus ». Mais derrière ce mot, il y a tout un projet d’objection de croissance. Et ce projet a une assez longue histoire.

Elle débute en 1972 avec la publication du rapport au Club de Rome Les limites de la croissance. En tant que projet de société socialiste anti-productiviste et anti-industraliste, la décroissance est alors proche de l’écosocialisme qui apparaît dans les mêmes années avec André Gorz. Cette première phase de la décroissance est essentiellement une phase de critique de la croissance : on veut l’abandonner car elle n’est pas soutenable. C’est une phase « écologique ».

Mais un second courant, porté par Ivan Illich – qui a d’ailleurs refusé de participer au Club de Rome –, est apparu en disant que ce n’est pas parce que la croissance est insoutenable qu’il faut en sortir, mais parce qu’elle n’est pas souhaitable !

C’est la critique du développement – terme que l’on utilise dans les pays du Sud comme équivalent de la croissance au Nord –, c’est le mouvement post-développementiste. Personnellement, je me rattache à ce courant-là depuis que j’ai viré ma cuti au milieu des années 1960 alors que j’étais au Laos. La fusion de ces deux courants s’est opérée à l’occasion du colloque organisé en février-mars 2002 à l’Unesco « Défaire le développement, refaire le monde ».

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