« À bas les mécaniques ! »: du luddisme et de ses interprétations

Longtemps les résistances ouvrières à la première mécanisation ont été perçues comme étrangement passéistes, à contre-courant d’un siècle des Lumières qui faisait du « progrès » son mot d’ordre. En 1934 encore, l’historien Henri Hauser trouvait « bizarre » cette « agitation révolutionnaire d’un genre spécial ».

Le jugement de Marx en 1867, dans le livre I du Capital, avait été bien plus négatif ; à ses yeux, les briseurs de machines se trompaient de cible : « La machine est innocente des misères qu’elle entraîne », ce n’est qu’« entre les mains capitalistes » que celle-ci devient un « instrument d’asservissement ». Et de conclure, un rien condescendant envers ce qu’il considérait comme la marque d’un manque de conscience politique : « Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation. »

Marx ne faisait au fond que reprendre la condamnation unanime formulée par l’économie politique de son temps à l’encontre de toutes les formes de « luddisme » (ainsi qu’on le désignera, à la suite de la vague de bris de machines qui toucha les régions textiles anglaises en 1811-1812, sous le drapeau d’un hypothétique « général Ludd »).

Say, Malthus, Ricardo, notamment, ont imposé cette vision d’une révolte passéiste et sans avenir.

Outre-Manche, la fièvre luddite s’est concentrée en 1811-1812 dans trois régions assez proches. Les bris de machines sont d’abord le fait des bonnetiers des Midlands : partis du Nottinghamshire en mars 1811, les émeutes s’étendent aux comtés de Leicester et de Derby, et durent jusqu’en février 1812. Des troubles similaires éclatent dans la draperie du West Riding of Yorkshire en janvier 1812, où les violences atteignent leur apogée à Rawfolds, en avril, avec la célèbre attaque de la manufacture de William Cartwright, transformée en camp retranché face aux 150 assaillants.

Enfin, le nord-ouest cotonnier connaît des événements comparables autour de Manchester (Lancashire) et Stockport (Cheshire) entre février et avril 1812. La répression en vient à bout, mais ces régions connaissent encore des émeutes sporadiques jusqu’en 1817. Un trait commun rassemble ces mouvements et les distingue des révoltes ouvrières antérieures : la référence à « Ludd », qualifié de « roi », « général » ou « capitaine » selon les cas. Le bris de machines n’est certes pas une nouveauté : Londres a connu de tels mouvements en 1675, 1710 et 1768, Nottingham en 1778, et les attaques se sont multipliées dans les années 1790-1800. Mais c’est en 1811 que les ouvriers insurgés se sont donné un leader supposé, empruntant le nom d’un apprenti, Ned Ludd, qui aurait brisé un métier à tisser chez son maître en 1779, à Leicester. Dès lors, les révoltés ont signé du nom de « Ludd » leurs proclamations, ainsi que les pétitions et les nombreuses lettres de menaces qu’ils envoyaient aux propriétaires de machines et aux autorités. Le bris de machines est ensuite devenu « luddisme », sous la plume des époux Hammond.

Il ne s’agit pas simplement d’une réaction de défense de l’emploi face à la mécanisation de l’industrie textile. En Angleterre, l’intensité du mouvement ne se comprend que replacé dans le contexte général de dérégulation que connaît le monde artisanal et manufacturier dans les années 1800-1820 : le luddisme est une réaction à la disparition de la vieille législation dite « paternaliste » et au triomphe du laisser-faire dans les relations sociales manufacturières. La violence surgit quand les ouvriers ont épuisé les moyens légaux de défense des règles anciennes et des coutumes du métier (quand bien même les barrières protectrices qu’elles pouvaient représenter étaient en partie illusoires). Ils s’insurgent ainsi contre la prolétarisation manufacturière, leur rabaissement au statut de servant, au nom du passé coutumier. En cela, ils appartiennent effectivement à l’univers « pré-syndical », à l’esprit des guilds. Enfin, comme Edward Thompson l’a montré, le luddisme anglais se distingue aussi par sa dimension politique : en 1812, le mouvement est devenu quasi insurrectionnel, puisant dans la « tradition secrète » du militantisme radical et « jacobin ».

Rien de tel en France, où les bris de machines sont beaucoup plus diffus, ponctuels, étalés dans le temps et dans l’espace. François Jarrige a recensé quelque 120 cas, dont il ne donne malheureusement ni la carte ni la ventilation chronologique d’ensemble.

Lire l’intégralité de l’article sur le site revuedeslivres.net

Un autre ouvrage sur ce thème.