À quoi ressemblera l’entreprise de demain ?

À côté du vieux modèle fordo-taylorien et du plus récent de la startup, se développent de toutes nouvelles formes d’organisations entrepreneuriales. Un mouvement qui ne peut que s’accentuer, compte tenu des forces du changement actuellement à l’oeuvre. Par Patrice Geoffron, membre du Cercle des économistes.

La période est propice à la réflexion sur la physionomie de l’entreprise de demain, car les contours de celle d’aujourd’hui sont singulièrement floutés. Le modèle fordo-taylorien n’est pas encore totalement sorti de scène (dans les activités de services en particulier) que son successeur désigné, la gestion au plus juste (lean management), revêt déjà une teinte sépia. La mondialisation est très abrasive, érodant les modèles plus rapidement qu’au XXe siècle et troublant les clivages classiques : le débat entre les mérites du capitalisme anglo-saxon et du capitalisme nippo-germanique soulève moins de passions que dans le passé.

Lire la suite

Dany-Robert Dufour : “Le délire occidental”, un essai philosophique qui dynamite le libéralisme et ses avatars

“La mise en coupe réglée du monde par l’hyperclasse autrement dit par l’hyperbourgeoisie financière, transfrontière et postmoderne, hédoniste et déculturée, axée sur la prédation rapide et systématique.” “La Terre, exploitée à outrance par les activités humaines de plus en plus puissantes et aveugles, réagit comme un corps global atteint en ses équilibres fondamentaux…”

Lady Gaga by Jeff Koons

Le résistible désenchantement…

Le monde contemporain a besoin de dynamiteurs. Obstiné, Dany-Robert Dufour est de ceux-là, qui lancent depuis longtemps des alertes. Ses essais ont toujours eu la sonorité du tocsin et la vertu de l’aiguillon.

Pourtant, tout est parti d’une bonne intention, repérée au XVIIème siècle par le philosophe-démolisseur, chez René Descartes et Francis Bacon: “l’exploitation totale et méthodique” de la nature afin de nous en rendre “maîtres et possesseurs”.

L’origine du délire.

Mais ce “programme commun” a abouti à une folie qui nous laisse aliénés au travail mais sans œuvre ou chômeur, distraits mais sans loisir, sexuels mais sans amour, à l’extrémité d’une chaîne de prothèses numériques qui autorise toutes les solitudes onanistes.

Lire la suite

Bernard Stiegler : « La société automatique »

La numérisation généralisée qui est en cours conduit à l’automatisation intégrale, et ce fait emporte des questions épistémologiques aussi bien qu’économiques, sociales et politiques de première grandeur.

Cette conférence s’attachera tout d’abord à esquisser le contexte de cette métamorphose des sociétés — qui se décline aussi bien du côté du calcul intensif et de la smart city que de la production robotisée, de la neuroéconomie, du corps et de la transformation des conditions de la décision dans tous les domaines.

Elle tentera ensuite de montrer que toute l’organisation économique qui s’était concrétisée au cours du XXè siècle autour de l’organisation fordiste et keynésienne de la production et de la consommation s’en trouve compromise. Elle soutiendra enfin qui, d’une part, loin d’être le contraire de l’automatisation, la capacité de décision la suppose, et d’autre part, seule l’automatisation qui permet la désautomatisation est productrice de valeur durable — c’est à dire de néguentropie.

Biographie de Bernard Stiegler:
Lire la suite

Conférence de Serge Latouche : « Construire l’avenir avant ou après l’effondrement ? »

Dans le cadre du cycle 2013-2014 « Une société du bien vivre – Pour sortir de la tyrannie de l’économie », co-organisé par les Amis de la Terre et le Mouvement politique des objecteurs de croissance, Serge Latouche, professeur émérite d’économie de l’Université d’Orsay, a donné une conférence intitulée « Construire l’avenir avant ou après l’effondrement ? ».

André Gorz : « Misères du présent, richesse du possible »

Critique radical du capitalisme, philosophe du travail, de l’autonomie du sujet et des communautés, André Gorz (1923-2007) est l’un des précurseurs de l’écologie politique et du mouvement pour la décroissance. (Les phrases à la première personne du singulier sont d’André Gorz).

Ilya Repine – Les Bateliers de la Volga (1873)

Introduction : Il faut oser l’Exode. Il faut oser rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaîtra plus. Il faut ne rien attendre des traitements symptomatiques de la «crise», car il n’y a plus de crise : un nouveau système s’est mis en place qui abolit massivement le «travail». Il restaure les pires formes de domination et d’asservissement en contraignant tous à se battre contre tous pour obtenir ce «travail» qu’il abolit.

Ce n’est pas cette abolition qu’il faut lui reprocher : c’est de prétendre perpétuer comme obligation, comme norme, comme fondement irremplaçable des droits et de la dignité de tous, ce même «travail» dont il abolit les normes, la dignité et l’accessibilité. Il faut que le «travail» perde sa centralité dans la conscience et l’imagination de tous.

Il est rare que ces «travailleurs» puissent dire : «Voici ce que j’ai fait. Voici mon ouvrage. Ceci est mon œuvre». Je hais les mystificateurs qui, au nom de la définition philosophique ou anthropologique du travail, justifient la valeur d’un «travail» qui en est la misérable négation. C’est précisément au sens de réalisation de soi, au sens de poièsis, que le travail disparaît.

Lire la suite

Alain de Benoist : « Au bord du gouffre – La faillite annoncée du système de l’argent »

Notes de lecture établies par Pierre Milloz (29/06/2012)

Sous ce titre, Alain de Benoist publie à propos de la crise contemporaine une analyse incisive et peu complaisante du capitalisme. Les débouchés, dit-il, sont le problème éternel du capitalisme. Après la phase initiale qui a vu les salaires soumis à une très forte pression, au XIXe siècle surtout, ce problème a pu être résolu un temps par le fordisme : on a alors globalement et progressivement relevé le niveau des salaires de manière à soutenir la consommation. Mais…

Mais après la période des Trente Glorieuses est survenue une baisse tendancielle de la profitabilité des investissements et, d’une certaine manière, on a abandonné le fordisme pour revenir à la phase initiale se caractérisant par une pression sur les coûts salariaux propre à restaurer la profitabilité.

La question des débouchés s’est alors posée à nouveau de manière aiguë. L’auteur énumère trois moyens propres à y répondre: premièrement, augmenter la durée du travail (le lecteur rapprochera sans doute ce moyen de l’exhortation à « travailler plus pour gagner plus »), avec tous les effets pervers qui s’ensuivent sur la vie personnelle des salariés ; deuxièmement, rechercher une main-d’œuvre moins chère et « peu revendicative », ce qui incite à recourir à l’immigration et aux délocalisations ; et enfin troisièmement, faciliter le crédit dans des proportions éventuellement imprudentes pour favoriser la consommation.

On touche ici au risque fondamental: un excès déraisonnable de crédit. Alain de Benoist replace ainsi dans une perspective plus générale l’événement ponctuel qui a déclenché une crise mondiale dont le système était gros : l’endettement des ménages américains par les prêts hypothécaires et l’impossibilité où ils étaient de rembourser ces « crédits pourris ».

L’auteur retrace alors tous les facteurs qui ont concouru et concourent encore à l’endettement général, au premier rang desquels la dérégulation globale, souhaitée par la pensée libérale.
Lire la suite

PSA Sochaux : Cadences en chaînes

L’usine PSA de Sochaux, berceau historique de l’aventure Peugeot, est le miroir d’une industrie qui a révolutionné ses méthodes en quelques décennies. Concurrence, globalisation des marchés, objectifs de croissance et de rentabilité ont, au fil des ans, métamorphosé le travail dans cette usine où l’on a longtemps été embauché de père en fils.

Depuis plus d’un siècle, l’usine Peugeot de Sochaux fait et défait la vie économique de la région. Trois équipes se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans les ateliers pour produire 1.600 voitures par jour. En décembre 2008, la crise frappe de plein fouet le secteur automobile. A Sochaux, 800 contrats d’intérim ou CDD sont supprimés, ainsi que l’équipe de nuit. Lorsqu’au printemps le marché se redresse, l’usine a perdu plus de 1 milliard d’euros et ses dirigeants n’ont qu’un objectif : retrouver croissance et rentabilité.

Après avoir été les cobayes du taylorisme et du fordisme, après avoir vu les robots remplacer un certain nombre de leurs camarades aux postes les plus pénibles, les ouvriers doivent désormais se soumettre à une nouvelle doctrine, inventée par le concurrent japonais Toyota : le toyotisme.

«On fait tout pour que le salarié sur la ligne de montage soit un robot, ne se déplace plus et ait toutes les pièces nécessaires à proximité.»
Lire la suite

Qu’est-ce que le capitalisme ?

Alors que le capitalisme semble régner sans partage sur tous les recoins de la planète, les historiens débattent comme rarement sur sa genèse. Depuis que des chercheurs ont entrepris de réviser de fond en comble l’histoire économique des contrées non européennes, c’est une nouvelle histoire du capitalisme qui se profile.

Les travaux d’histoire globale ont remis sur le tapis la question des origines du capitalisme en montrant que nombre de ses ingrédients constitutifs peuvent être repérés bien avant le XVIe siècle, tant en Europe qu’en Asie, qu’il s’agisse de l’existence de marchés développés, du système de crédit, de contrats salariaux, de l’impérialisme (1)… Ce courant de recherche prolonge en ce sens la vision de Fernand Braudel, pour lequel le capitalisme se définit comme un ensemble de pratiques présentes dans de multiples sociétés, à de multiples époques (2).

D’une manière qui semble contre-intuitive aujourd’hui, tant on a pris l’habitude, bien à tort, d’assimiler le capitalisme à l’économie de marché, l’historien français définit le premier en l’opposant à la seconde. Alors que l’économie de marché renvoie à des échanges de proximité intervenant dans des marchés réglementés et transparents, comme ceux des foires de Champagne au Moyen Âge, pour Braudel, le capitalisme consiste à contourner les règles de la concurrence pour dégager des profits exceptionnels. Le capitalisme est alors la recherche de positions de monopole, obtenues notamment en allongeant le circuit commercial jusqu’à le rendre opaque. Il trouve ainsi sa meilleure incarnation dans le commerce au long cours, pratiqué tout autant par les marchands vénitiens que par les diasporas juives, arabes ou indiennes qui, dès le Ier millénaire, font transiter des marchandises de la Méditerranée à l’océan Indien, de la mer Noire à la Chine.

Lire la suite

La solidarité européenne et le marché

Un Etat- Nation unitaire classique –surtout s’il  assure depuis longtemps l’identité entre citoyenneté et nationalité-  avec sa monnaie elle même classique, peut à la limite ne pas concevoir de dispositif de redistribution face à l’inégale compétitivité entre régions : il y aura simplement exode des nationaux défavorisés, désertification, et concentration de ces mêmes nationaux vers les zones développées.

Tel  n’est pas le cas de l’euro- zone, et la Grèce ne pourra disparaitre : elle est une « zone » fort  étrangère à une quelconque « zone »  d’un Etat-Nation unitaire, car elle  dispose d’une extériorité que 450 années d’occupation n’a pu réduire. Si donc il y a inégale compétitivité, par exemple avec l’Allemagne, il faut -à peine de violence,  ou de sortie de l’euro- zone, imaginer une très puissante redistribution, au moins à la hauteur du déficit commercial. Soit une solidarité probablement plus importante que celle qui peut être imaginée dans un Etat-Nation classique. Et une solidarité qui n’est plus envisageable dans l’idéologie du tout marché et du chacun pour soi.

Si la crise du fordisme et son reploiement planétaire à fait que les Flamands n’acceptent plus de financer les wallons, on voit mal les Bavarois financer les macédoniens. On pourrait bien sûr imaginer une solidarité  type « tiers payant » avec une banque centrale allemande se gavant  de dette publique grecque, par gonflement sans limite de son bilan . Mais ce serait ruiner la loi d’airain de la monnaie sur laquelle s’est elle-même construite la finance libérale. Les présentes inquiétudes allemandes sur le fonctionnement de TARGET 2 sont là pour en témoigner.

Lire la suite

Une crise qui nous vient de si loin…..

On a souvent tendance à penser que l’actuelle grande crise remonte à l’été 2007, avec le début de l’effondrement du marché des crédits hypothécaires américains. Et ce dernier viendrait – est-il souvent assuré- mettre un terme à trente années d’une formidable croissance mondiale qui aurait arraché de la misère plus d’un milliard d’individus. Cette façon de voir les choses n’est sans doute pas inexacte, mais ne permet pas de repérer la dynamique du long terme qui seule nous amène à nous situer clairement  dans le présent.

Nous chercherons ici à expliquer, que la présente situation est le résultat de la déformation progressive d’un régime de croissance, qui a abouti à une dislocation planétaire, laquelle s’évalue en termes de soldes extérieurs nationaux de plus en plus déséquilibrés, et probablement non durables, car socialement beaucoup trop douloureux. Ce régime de croissance s’appelle régime Fordien ou régime d’accumulation intensive, et les toutes premières manifestations de son dérèglement remontent au beau milieu des années 60, et ce dans la plupart des pays développés.

La cohérence Fordienne, version particulière d’un « ordre organisé »

Lire la suite

Crise financière et renouvellement de l’offre politique

Par Jean-Claude Werrebrouck

La présente réflexion s’inscrit dans l’idée selon laquelle une conjonction entre temps propre de la crise et temps propre à la sphère politique, risque d’aboutir, avant le printemps 2012, à un changement radical de paradigme dans le fonctionnement de l’Europe et, en particulier, de sa zone euro. Et un changement possiblement impulsé par la France.

Inutile d’insister ici sur l’aggravation de l’actuelle grande crise. Les lecteurs avertis en connaissent maintenant le mécanisme et savent que, si l’empilement de la dette globale mondiale n’est pas l’essence de la crise, il en est le facteur de déclenchement.

Même sans revenir sur la globalisation, le retour à la croissance suppose, au moins, l’arrêt de l’accroissement de l’économie de dettes. Circonstance non empiriquement constatée, puisque les États continuent d’accroître leurs stocks de dettes… pour aider les banques… qui aident les États.

Il faut sauver les Trésors irlandais ou grecs, pour sauver les banques françaises ou allemandes – largement exposées sur les dettes publiques correspondantes – et qui financent les Trésors français ou allemand. Le cercle est bouclé.

Sur un plan purement comptable, aucun pays de la « zone euro à risques » – Allemagne, Pays Bas et Autriche exclus – n’obéit à l’équation de stabilisation de la dette publique. Les soldes primaires sont très au-delà de ce qui permettrait la simple stabilisation : dette cumulée déjà trop élevée, taux de croissance beaucoup trop faible, et taux de l’intérêt sans doute encore faible pour certains pays (France) mais instable, et devenant usuraire pour les plus faibles (Irlande, Portugal, Grèce).

Cela signifie que, malgré les plans de contraction des dépenses publiques et d’augmentation parallèle des prélèvements, l’endettement continue d’augmenter avec, notamment, les risques qui s’y rattachent, en termes de classement par les agences de notation.

Pour les plus menacés – Irlande, Portugal, Grèce et sans doute Espagne – et aussi les plus menaçants pour l’ensemble de la zone euro, la situation est désespérée, puisqu’en 2010 les taux de croissance seront négatifs ou, au mieux, inférieurs à 1%, alors que le taux moyen de la dette sera proche de 3%, le taux marginal pouvant dépasser les 10% (très exactement 10,898% au 27 septembre 2010 pour les bons grecs à 10 ans, selon Bloomberg).

Lire la suite

Automne 2010 : la course à la ruine généralisée

Par Jean-Claude Werrebrouck

Ce que nous appelions fordisme boiteux dans l’article du 19 juillet dernier correspondait à la construction – depuis la fin des Trente Glorieuses – d’un désajustement macroéconomique entre offre globale et demande globale. La mondialisation (étape 2) permet d’échapper au partage classique des gains de productivité. Mais la demande globale se maintient par « artificialisation de la plus value relative » (étape 3), mais aussi par la magie financière au profit des ménages (étape 4) et la magie financière au profit des vieux Etats-providence (étape 5). La crise elle-même apparaissant comme le dépassement des limites autorisées par la fuite en avant par la dette et donc, la dislocation de la magie financière.

Nous disions aussi qu’il n’y aurait pas de rétablissement du paradigme perdu.

Lire la suite