Elinor Ostrom ou la réinvention des biens communs

Première femme à obtenir un Prix Nobel d’économie (en 2009) pour ses développements sur la théorie des communs [1], Elinor Ostrom est décédée ce mardi 12 juin, à l’âge de 78 ans. Chercheuse politique infatigable et pédagogue ayant à cœur de transmettre aux jeunes générations ses observations et analyses, elle avait, malgré sa maladie, continué son cycle de conférences et la rencontre avec les jeunes chercheurs du domaine des communs au Mexique et en Inde. Récemment encore, elle exprimait son sentiment d’urgence à propos de la conférence Rio+20 qui se déroule actuellement [2]. Une conférence durant laquelle le terme de « communs » devient un point de ralliement, jusqu’à figurer dans le titre du « Sommet des Peuples pour la justice sociale et environnementale en défense des biens communs ».

La théorie des biens communs, ou plus précisément des « communs », suivant le terme anglais commons, qui est plus général et moins focalisée que la traduction française actuellement utilisée, a connu plusieurs périodes : les études historiques, l’analyse du fonctionnement des communs naturels et la construction des communs du numérique. Elinor Ostrom et l’approche institutionnelle de économie politique des communs est essentielle dans ce parcours pour comprendre le renouveau de l’étude des communs et l’apparition de mouvements sociaux qui se revendiquent de la défense ou de la construction des communs.

Leçons de l’histoire

L’histoire de l’Angleterre et du mouvement des enclosures, qui opposa très violemment les pauvres des campagnes aux propriétaires terriens entre le XIIIe et XVIIe siècle a été la première incarnation des analyses et des mouvements sur les communs. Les propriétaires voyaient dans la privatisation et la clôture des espaces la garantie d’une meilleure productivité, notamment pour l’élevage des moutons destinés aux filatures. Les pauvres, qui dans les coutumes et les premiers textes législatifs [3] avaient des droits élémentaires sur les communs, y voyaient une expropriation de leur moyens de subsistance : la récolte du miel, le bois de chauffe, les produits de la cueillette. Une expropriation qui les conduisait à rejoindre les villes et accepter les travaux les plus ingrats, notamment l’engagement sur les bateaux de la marine anglaise. Le mouvement politique des Levellers a porté les revendications égalitaires des révoltés des communs lors de la Guerre civile anglaise de 1647.

La répression et la terreur qui régnèrent alors dans les campagnes font dire à l’historien Peter Linebaugh que « le mouvement des enclosures en Angleterre fait partie de ces universaux concrets, à l’image du marché triangulaire des esclaves, des sorcières portées au bûcher, de la famine irlandaise ou du massacre des nations indiennes, qui permettent de définir le crime du modernisme, à chaque fois limité dans le temps et l’espace, mais toujours dépassant le particulier et susceptible de revenir au devant de la scène [4] ».

Aujourd’hui encore, penser les communs ne peut se faire qu’en relation avec les tentatives, les formes et les succès ou échecs des nouvelles enclosures, qui organisent la privatisation de ce qui était auparavant utilisé par tous. Au point que Charlotte Hess, une des collègues d’Elinor Ostrom avec qui elle a écrit un livre majeur sur les nouveaux communs de la connaissance, tente la définition suivante « les communs sont des ressources partagées par un groupe de personnes et qui sont vulnérables aux dégradations et aux enclosures [5] ».

De la tragédie à l’écologie

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Grèce : Des monnaies locales apparaissent…

…comme ce fut le cas en Argentine après la débâcle de 2001.

Quand il devient clair que les économistes tout-puissants n’ont pas grand-chose d’autre à offrir que davantage de coupes budgétaires, davantage de mesures d’austérités, davantage d’insultes, les gens prennent alors conscience que c’est à eux d’agir, et c’est ainsi qu’une véritable créativité humaine prend le dessus. C’est comme cela qu’une crise devient une opportunité.

En conséquence de la crise économique et de la probabilité d’une sortie de la zone Euro, un mouvement n’a de cesse de s’amplifier en Grèce. Quelques villes se servent en effet d’une monnaie alternative pour les aider à affronter les troubles qui agitent le pays. Les participants vendent leurs produits et services dans des Unités Locales et Alternatives, TEM en Grec, et les échangent ensuite contre des produits et services des autres participants au réseau.

L’idée n’est bien évidemment pas nouvelle. En 2001, lorsque l’économie argentine s’est effondrée chaque province a produit sa propre monnaie, se passant ainsi des banques qui avaient fermé leurs portes pour empêcher les gens de retirer leur argent.

C’est dans des moments comme ceux-là que tout le monde se rend compte que son argent à la banque n’existe pas vraiment et que ces chiffres gravés dans le marbre qui apparaissent sur nos comptes ne sont en fait que des sommes électroniques virtuelles s’échangeant à une vitesse hallucinante sur les marchés boursiers mondiaux tout en faisant des profits par la spéculation pour les courtiers.
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Bienvenue dans l’Anthropocène !

Ce film de 3 minutes remonte le temps au début de la Révolution Industrielle, il y a 250 ans. Des images exceptionnelles des flux d’énergie (électricité, pipelines…), de communication (câbles sous-marins) et de transport (routes, voies ferrées, voies maritimes et trafic aérien) montrent la toile qui s’est tissée sur toute notre planète.

De plus, des données sont superposées sous forme d’un graphique, celles-ci montrent l’emballement de nos activités et de la croissance démographique à partir des années 1950.

« L’Anthropocène change notre relation avec la planète. Nous avons une responsabilité nouvelle et nous devons déterminer comment y répondre. » Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, Université d’Indiana.

L’École économique autrichienne

Par Werner Wüthrich

Dans son livre «Économie de crise – une introduction à la finance du futur» (cf. Horizons et débats n° 34 du 30/8/10), Nouriel Roubini et Stephen Mihm évoquent l’influ­ence qu’a exercée la pensée économique autrichienne. A côté des «keynésiens» et des «monétaristes», ils mentionnent également l’école économique autrichienne. Sur la plupart des questions relatives à la crise financière, ils s’opposent aux opinions dominantes des gouvernements et des banques centrales. Les «Autrichiens» sont peu connus des spécialistes comme du grand public. C’est pourquoi, dans le contexte de la crise financière, nous leur consacrons le présent article.

L’école économique autrichienne ­plonge ses racines dans le XIXe siècle, à ­Vienne. Elle se réfère à la doctrine sociale de ­l’Église catholique. Au début du XXe siècle, des économistes ont développé une théorie originale connue sous le nom d’«École autrichienne». Son représentant probablement le plus célèbre aujourd’hui est ­Ludwig von Mises (1881–1973). Sous le national-socia­lisme, presque tous les économistes de ­l’École autrichienne quittèrent Vienne ou en furent chassés. Ludwig von Mises émigra tout d’abord à Genève où il enseigna à l’Institut universitaire des hautes études internationales. En 1940, il se rendit aux États-Unis et enseigna à l’Université de New York de 1946 à 1969.

Il resta toute sa vie fidèle à la pensée libérale classique de l’École de Vienne. Il créa ainsi un mouvement opposé à l’économiste anglais John Maynard Keynes qui, dans les années 1930, lors de la dépression, élabora une théorie prônant les interventions massives de l’État dans l’économie et le «deficit spending». Aux États-Unis, Ludwig von Mises inspira le «libertarianisme». Ce mouvement typiquement américain s’inscrit dans la tradition du père fondateur des USA ­Thomas ­Jefferson. Il se caractérise par son scepticisme à l’égard du pouvoir toujours grandissant du gouvernement central qui intervient de plus en plus dans les do­maines les plus divers et limite les droits souverains des différents États de l’Union. Ron Paul, ­député républicain au Congrès, candidat récent à la présidence, défend une politique liberta­rienne.

On observe actuellement une renaissance de l’École autrichienne. Dans le monde entier, on retrouve ses idées dans des déclarations de politiques, dans des commentaires de journalistes, dans des lettres de lecteurs à propos de la crise financière ainsi que dans le débat sur l’euro (cf. Schweizer Monatshefte, juin 2010: «Der Staatsstreich von Brüssel»). Les «Autrichiens» sont d’avis que le système monétaire et bancaire, et surtout les banques centrales, ont une part importante de responsabilité dans les crises financières de plus en plus fréquentes.

Les «Autrichiens» ne figurent qu’épisodiquement au programme des universités. Ludwig von Mises en est le représentant le plus important. Son élève le plus célèbre, ­Friedrich August von Hayek, a enseigné à la London School of Economics et a développé ses idées. Hayek a reçu le Prix Nobel en 1974. Joseph Schumpeter (1883–1950) appartient également à l’École autrichienne. Il enseigna à Bonn dans les années 1920 puis, dès 1932, à l’Université Harvard de New York.

Aujourd’hui, le Ludwig von Mises Institute d’Auburn (Alabama) est un centre de ­l’École autrichienne. En Europe, il ­existe des ­centres de formation à Prague et à ­Madrid. Dans la capitale espagnole, l’Université Juan Carlos, dirigée par Jesus Huerta de Soto, offre le seul cursus de master en économie de l’École autrichienne. En Suisse, la pensée économique autrichienne est avant tout représentée et diffusée par le Liberales Institut de Zurich. Dernièrement, il a publié ­l’ouvrage «Aus Schaden klug? Ursachen der Finanz­krise und notwendige ­Lehren» (­Zurich, 2009) dans lequel il étudie la crise finan­cière dans l’optique autrichienne. C’est Robert Nef qui a fondé cet Institut en 1979 et l’a dirigé jusqu’en 2007. Il encourage la tradition et la culture suisses de liberté individuelle, de paix, d’ouverture et de diversité politique et défend les marchés ouverts dans un système non centraliste. Il publie les Schweizer Monatshefte.

Qu’est-ce qui caractérise l’École autrichienne?

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Prix Nobel: le marché n’est pas la seule philosophie possible

L’attribution du prix Nobel d’économie 2009 s’inscrit dans la mouvance générale actuelle qui veut battre en brèche le principe de l’économie de marché. Elinor Ostrom étudie certaines traditions communautaires en matière de gestion des ressources. Oliver Williamson explique pourquoi de nombreuses transactions se concluent à l’intérieur des organisations plutôt qu’avec d’autres organisations. Leurs travaux ont en commun de s’intéresser à des processus de décision qui n’ont rien à voir avec le mécanisme classique du marché.

Le prix Nobel d’économie a été attribué, lundi 12 octobre, aux Américains Oliver Williamson et Elinor Ostrom. Les deux chercheurs ont été couronnés pour leurs travaux séparés montrant que l’entreprise et les associations d’usagers sont parfois plus efficaces que le marché. Leurs recherches sont particulièrement dans l’air du temps, en plein débat sur la meilleure organisation des marchés financiers et de l’économie mondiale, mais aussi sur la protection de l’environnement et des ressources naturelles, un domaine essentiel d’étude d’Elinor Ostrom.

Pour Mme Ostrom, la gestion traditionnelle “en commun” des ressources serait supérieure à la fois à la logique purement privée et à un étatisme absolu. Ses travaux montrent que les autochtones ont parfois un meilleur niveau d’expertise que les bureaucrates éloignés du terrain.

M. Williamson s’est attaché à comprendre les raisons pour lesquelles des firmes contrôlent leurs fournisseurs quand d’autres préfèrent des relations régies par la loi du marché. Une de ses conclusions est que fournisseurs et clients s’affranchissent de la logique de marché s’ils dépendent les uns des autres ou s’il n’existe aucune alternative évidente.
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