L’imprévoyance générationnelle : Question taboue

En France, l’idée des inégalités entre générations figure comme un non-dit. La raison en est simple: mettant en cause plusieurs choix politiques opérés par les générations vieillissantes, les dettes publiques sans cesse reportées ou les invraisemblables ratés du système d’enseignement français, sans parler du patinage artistique autour de la réforme des retraites, elle est quasiment taboue. En fait, personne n’a envie d’endosser le fiasco d’un égoïsme générationnel.

On renvoie alors la responsabilité aux élites politiques qui nous gouvernent, oubliant que celles-ci ont été démocratiquement élues et que l’opinion publique est plus que jamais une boussole qui oriente leurs choix. De surcroit, (presque) toutes les familles éprouvent une solidarité face aux difficultés potentielles d’insertion de leur progéniture et déploient la panoplie du parent responsable: encouragement pour conduire au plus haut niveau scolaire, aide matérielle et morale pour accompagner au mieux vers l’autonomie, accueil lors des différents « pépins » qui peuvent survenir dans la vie du jeune adulte.

Cet effort est évidemment indexé sur les revenus de chaque famille – 54 % des 18-24 ans et 34 % des 25-34 ans reçoivent une aide financière de leurs parents (BVA 2014, Les Français et leur budget). Ainsi, les parents se posant en premier amortisseur de la crise de la reproduction sociale, la perception du conflit de génération existe à peine. Cette question objective n’est pas perçue subjectivement.

Lire la suite

Annie Bussière : La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique

La question du patrimoine engage celle du Père et de la transmission symbolique. Or, il se trouve que, de nos jours, la figure du Père est fortement contestée.D’où les questions : le Père assure-t-il encore la Transmission ? Si oui, que transmet-il ?

En passant de l’économie industrielle du XIXè siècle à l’économie financière du néolibéralisme, nous sommes passés d’une économie de la névrose, bâtie sur le refoulement, à une économie de la perversion fondée sur la jouissance.

L’économie industrielle s’achève en août 1971 avec la fin de l’étalon or et l’auto-régulation du Marché. Simultanément, on constate au niveau sociétal un effacement de l’étalon phallus – cette instance symbolique qui régule le manque et permet la subjectivation de l’individu – dont le déclin, il convient de le dire, s’est amorcé au siècle des Lumières ; l’individu doit désormais s’auto-réguler en dehors de toute référence symbolique, ce qui génère une nouvelles économie psychique donnant libre cours à la jouissance aux dépens du désir. On constate que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans l’économie financière et dans la nouvelle économie psychique, soit le déni du réel au profit du virtuel et de l’imaginaire.

Lire la suite

La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens

La Fable des abeilles est une fable politique de Bernard Mandeville, parue en 1714. La signification réelle reste controversée jusqu’à aujourd’hui. Friedrich Hayek vit en lui un précurseur du libéralisme économique tandis que Keynes mit en avant la défense de l’utilité de la dépense.

La Fable des abeilles, développe avec un talent satirique la thèse de l’utilité sociale de l’égoïsme. Mandeville avance que toutes les lois sociales résultent de la volonté égoïste des faibles de se soutenir mutuellement en se protégeant des plus forts.

Sa thèse principale est que les actions des hommes ne peuvent pas être séparées en actions nobles et en actions viles, et que les vices privés contribuent au bien public tandis que des actions altruistes peuvent en réalité lui nuire. Par exemple, dans le domaine économique, il dit qu’un libertin agit par vice, mais que « sa prodigalité donne du travail à des tailleurs, des serviteurs, des parfumeurs, des cuisiniers et des femmes de mauvaise vie, qui à leur tour emploient des boulangers, des charpentiers, etc. ». Donc la rapacité et la violence du libertin profitent à la société en général.

Les vices des particuliers sont les éléments nécessaires du bien-être et de la grandeur d’une société. L’Angleterre y est comparée à une ruche corrompue mais prospère et qui se plaint pourtant du manque de vertu. Jupiter leur ayant accordé ce qu’ils réclamaient, la conséquence est une perte rapide de prospérité, bien que la ruche nouvellement vertueuse ne s’en préoccupe pas, car le triomphe de la vertu coûte la vie à des milliers d’abeilles.

TEXTE INTÉGRAL:

Lire la suite

Écologie et économie

Le texte présenté ici est un extrait de l’ouvrage Vittorio Hösle (1) “Philosophie de la crise écologique” (Wildproject, 2009, trad. Matthieu Dumont), publié pour la première fois à Munich en 1991. Le texte reprend une série de conférences prononcées en avril 1990 à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie/URSS. Déjà traduit en plusieurs langues, cet ouvrage a contribué à faire de son auteur une voix incontournable dans le domaine de l’éthique environnementale et de la philosophie de l’écologie.

Un point commun du capitalisme et du marxisme

Il me semble à présent que l’antagonisme des systèmes de l’Ouest et de l’Est n’a pas essentiellement pour origine une divergence quant aux objectifs à atteindre. Il est certain que la liberté a occupé une place bien plus importante dans l’idéal social occidental que dans celui des pays de l’Est. Pourtant les deux modèles sociaux partageaient, du moins pour ce qui est de la théorie, les mêmes idéaux universels hérités des Lumières : autodétermination et bien-être pour le plus grand nombre possible.

Les dissensions s’exprimaient davantage à propos de la meilleure voie à suivre pour parvenir à la réalisation de ces idéaux. Les démocraties occidentales pensaient pouvoir y arriver par l’entremise d’un développement sous contrôle de l’économie capitaliste ; et les pays communistes, par un rejet de l’économie de marché. (…)

L’impossible suppression de l’égoïsme économique

Lire la suite

« Le culte de la performance nous a transformés en larbins »

Un texte stimulant de Flore Vasseur, auteur (entre autres) du roman paru il y a deux ans : «  Comment j’ai liquidé le siècle »…

[...] « Je suis très intriguée, depuis longtemps par cette question de la performance. Je suis née dans les années 70, j’ai grandi dans les années 80, vous savez, ces années « Duracelle ». Bref, j’ai été biberonnée au concept de performance. D’ailleurs, j’ai fait du sport à haut niveau, HEC, j’ai été chef d’entreprise à New York à 25 ans. Et puis, et puis… j’ai vu les Tours Jumelles s’effondrer un matin de septembre. J’ai senti notre obscénité.

Et depuis, je suis très remontée contre le culte de la performance. Je pense qu’il s’agit d’une méta loi, qui nous a transformé, à peu près tous, en larbin. Pour vous expliquer ce concept, le mieux est de vous montrer un film, réalisé par des Argentins et intitulé : Le syndrome du larbin

Je suis tombée sur ce film l’hiver dernier un peu par hasard et j’ai eu un choc. Tout à coup, on mettait en mot et image quelque chose d’inexprimé. Le larbin c’est vous et moi, c’est un peu tout le monde aujourd’hui. C’est une attitude d’asservissement consenti. C’est la justification et la diffusion d’un syndrome d’allégeance permanente au nom précisément de la performance, de l’efficace.

Lire la suite

De l’égoïsme moutonnier à l’individualisme éclairé

Dans cette interview, le philosophe et essayiste Dany-Robert Dufour s’exprime sur son dernier livre, “L’individu qui vient … après le libéralisme”. Selon Dany-Robert Dufour, nos sociétés ne sont pas individualistes, mais seulement égoïstes.

Les individus, sous l’influence des innombrables injonctions de la publicité, cèdent égoïstement à leurs envies et à leurs pulsions. Dany-Robert Dufour pointe du doigt la philosophie libérale: celle-ci trouve son origine au XVII ème siècle dans les idées de Bernard de Mandeville, reprises par Adam Smith, et résumées par l’aphorisme les vices privés concourent au bien public.

La pensée de Dany-Robert Dufour constitue une de ces contributions qui indiquent dans quelle direction notre civilisation doit se réformer pour assurer sa pérennité sur le long terme.

Via PlusConscient.net

La (re)traite des Blanches

Tous les arguments sont bons pour tenter de décrédibiliser la réforme des retraites, pourtant nécessaire car mettant en cause la solidarité intergénérationnelle et l’obligation d’aliments collective à l’égard de nos vieux.

Halde là !

C’est ainsi que l’on se lamente sur l’injustice de la réforme qui pénaliserait les femmes, lesquelles se verraient contrainte de prendre leur retraite plus tard que les hommes. La belle affaire ! Et d’expliquer que « l’avenir de l’homme », comme le chantait Ferrat, est obligé de s’arrêter de travailler pour élever les enfants ce qui le conduit à avoir des carrières en dent de scie, entre temps partiel et pluriactivité.

Doit-on rire ou pleurer devant une telle tartufferie de la gauche syndicale et politique qui puise son argumentaire dans un avis de la HALDE du 13 septembre écoulé et l’agite comme un vague chiffon programmatique ?

La Haute Autorité, dans sa lutte guillotinesque pour l’égalité à tout prix, « s’est saisie d’office de la question des inégalités de genre en matière de retraite » (sic !) et après avoir affirmé que « les femmes travaillent plus souvent à temps partiel, qu’elles évoluent dans des métiers moins rémunérateurs et qu’elles font moins d’heures supplémentaires [à quoi] s’ajoutent (…) les conséquences pour les femmes de la maternité sur leur déroulement de carrière et leur rémunération ainsi que les impacts de la répartition des responsabilités en matière de garde d’enfants (selon l’Insee les femmes assument 80% du noyau dur des tâches domestiques) et de garde des personnes dépendantes », appelle le gouvernement à « favoriser et rééquilibrer l’accès [des femmes] au congé parental » et à mettre en œuvre des mécanismes compensatoires destinés à corriger l’inégalité hommes/femmes dans l’accès à la retraite.

La femme à barbe

Si tout cela semble bel et bon, il s’agit de ne pas se laisser berner par un discours dont la sincérité de façade masque, en réalité, une manœuvre idéologique destinée à faire prendre les vessies d’aujourd’hui pour les lanternes d’hier.

Lire la suite

Projet pour une rupture décisive

En avant-première, voilà la conclusion du livre «La Déglobalisation» (titre provisoire) de Jacques Sapir, à paraître prochainement aux Éditions du Seuil.

La France a tout misé depuis près de trente ans, sur des solutions coordonnées. Qu’il s’agisse de l’euro ou des règles du marché international, elle a délibérément abandonné tout moyen d’agir et renoncé à une politique nationale. Sans chercher à juger sur le fond, remarquons qu’une telle attitude fait de nous le dindon de la farce, car elle n’a de sens que s’il existe au niveau international une volonté commune pour faire triompher des solutions collectives. Or, cette dernière volonté est absente, à l’évidence. Ce sont bien des politiques nationales que suivent les autres pays, n’en déplaise à nos dirigeants présents et passés.

Lire la suite

Crise de la zone euro : après la Grèce, à qui le tour ?

Pour l’économiste Jacques Sapir, la crise grecque remet en cause le principe même de la monnaie unique. Dans ces conditions, le pire est à venir. Y compris pour la France, qui risque de devenir une simple spectatrice du marasme économique, à moins d’une vraie politique volontariste.

Cette fois, nous y sommes ; la crise grecque déborde des frontières comme c’était prévisible, et avait été prévu depuis septembre 2009.

Les problèmes de la Grèce sont en effet connus depuis septembre 2009 (et même avant) par le grand public. Il était évident qu’un effet de contagion se manifesterait. Tout ceci a été indiqué à plusieurs reprises (…). Désormais, on peut craindre qu’il ne soit trop tard pour réagir et sauver l’Euro.

La zone Euro est bien entrée en crise avec le transfert de la spéculation sur le Portugal (en raison de la baisse de sa note), et les problèmes qui commencent à monter sur l’Espagne et l’Italie en raison des difficultés que ces pays rencontrent pour placer leur dette à moyen et long terme. Ce ne sont pas ici les articles lénifiants, comme celui de Mme Nathalie van Ypersele dans Trends, ou les ronflantes déclarations de M. Barroso (la dernière en date est du 28 avril depuis Tokyo…), qui y changeront quelque chose.

Les difficultés (pour ne pas dire plus) des pays de la Zone Euro à réagir à ce qui aurait pu n’être au départ qu’une crise localisée, la mauvaise volonté allemande à jouer le jeu de la solidarité ont été des éléments clefs dans le déclenchement de cette crise. Mais, sur le fond, c’est bien le principe même de la zone Euro qui est en cause, soit la tentative d’imposer une règle monétaire unique à des pays dont les économies sont profondément différentes et le tout sans mécanisme institutionnel de solidarité.

Lire la suite

La globalisation néolibérale contre l’intérêt général

Laurent Pinsolle, blogueur dont nous avons déjà parlé et acolyte de Nicolas Dupont-Aignan, vient de publier sur son site trois articles pourfendant le mythe de la “mondialisation heureuse” (Dominique Strauss-Kahn) et proposant une alternative : la “ré-internationalisation” (terme forgé par l’économiste Frédéric Lordon).

Qu’est-ce donc que cette intéressante notion ? Laissons-le nous l’expliquer.

I – La globalisation néolibérale contre l’intérêt général

Depuis 30 ans, la globalisation néolibérale a transformé la planète. Ses promoteurs affirment que la liberté, promue objectif absolu de l’humanité, est le meilleur moyen de faire avancer le bien commun. Pourtant, aujourd’hui, il est difficile de ne pas constater qu’elle œuvre contre l’intérêt général.

Un idéal de liberté travesti

A la base, le libéralisme est porteur d’un bel idéal, celui d’une émancipation des hommes de sociétés féodales, où le destin des individus était trop souvent dans les mains d’un autre. Cet idéal a dirigé certains des plus grands progrès de l’humanité, notamment la fin de l’esclavage dans toutes ses formes. [Note de Fortune : nous laissons évidemment à l'auteur l'entière responsabilité de ces propos.] En cela, le mot « liberté » prend une place particulière dans le triptyque de notre République. Malheureusement, cet idéal a été travesti par sa transformation en néolibéralisme.

Un intellectuel affirme que cette mutation du libéralisme, qui se serait opérée vers la fin du 19ème siècle, s’explique par deux évènements : la théorie de Darwin et la mathématisation des sciences économiques. La première aurait poussé certains économistes à adopter la théorie de l’évolution aux sociétés humaines et à vouloir laisser faire la nature dans tous les aspects de l’économie. La seconde a favorisé des constructions purement abstraites, déconnectées de la réalité. Lire la suite