Raymond Aron : Penseur machiavélien

A l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de Raymond Aron (1905-1983) les éloges pompeux, grandiloquents, voire dithyrambiques, n’ont pas manqué. « Modèle d’intégrité intellectuelle », « héros d’intelligence », « immense talent », « figure majeure de la pensée française du XXe siècle », tels sont les qualificatifs flatteurs qu’on a pu lire sous les plumes des nombreux « spécialistes » et disciples patentés du célèbre philosophe, sociologue et journaliste.

Cette emphase, digne des intellectuels des régimes totalitaires (et donc fort peu aronienne), prête à sourire lorsqu’on sait que l’auteur de « L’Opium des intellectuels » se voyait affublé, il n’y a pas si longtemps, des épithètes les plus insultantes. On se souvient de ces légions d’intellectuels dogmatiques (parfois les mêmes), qui imposaient avec fruition l’adage : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Mais oublions la désagréable compagnie de ces courtisans et opportunistes et félicitons-nous de ces éloges somme toute sans barguigner.

Raymond Aron mérite d’être honoré à double titre : d’une part, parce qu’il nous a offert une interprétation magistrale de son époque et cela en pleine période de terrorisme intellectuel et d’intoxication freudo-marxiste et, d’autre part, parce qu’il nous a légué une méthode de recherche et d’analyse de la réalité historique particulièrement utile pour comprendre notre époque.

On déplorera cependant qu’une grande partie de la bibliographie aronienne soit aujourd’hui tombée dans une vision consensuelle, adaptative, neutraliste et finalement déformatrice de sa pensée. L’objectif de la manœuvre est évidemment clair : présenter un Raymond Aron parfaitement lisse, « politiquement correct », une image acceptable par tous, ou presque, du héraut de la communauté spirituelle internationale de la pensée libérale et sociale-démocrate

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Alain de Benoist : « Au bord du gouffre – La faillite annoncée du système de l’argent »

Notes de lecture établies par Pierre Milloz (29/06/2012)

Sous ce titre, Alain de Benoist publie à propos de la crise contemporaine une analyse incisive et peu complaisante du capitalisme. Les débouchés, dit-il, sont le problème éternel du capitalisme. Après la phase initiale qui a vu les salaires soumis à une très forte pression, au XIXe siècle surtout, ce problème a pu être résolu un temps par le fordisme : on a alors globalement et progressivement relevé le niveau des salaires de manière à soutenir la consommation. Mais…

Mais après la période des Trente Glorieuses est survenue une baisse tendancielle de la profitabilité des investissements et, d’une certaine manière, on a abandonné le fordisme pour revenir à la phase initiale se caractérisant par une pression sur les coûts salariaux propre à restaurer la profitabilité.

La question des débouchés s’est alors posée à nouveau de manière aiguë. L’auteur énumère trois moyens propres à y répondre: premièrement, augmenter la durée du travail (le lecteur rapprochera sans doute ce moyen de l’exhortation à « travailler plus pour gagner plus »), avec tous les effets pervers qui s’ensuivent sur la vie personnelle des salariés ; deuxièmement, rechercher une main-d’œuvre moins chère et « peu revendicative », ce qui incite à recourir à l’immigration et aux délocalisations ; et enfin troisièmement, faciliter le crédit dans des proportions éventuellement imprudentes pour favoriser la consommation.

On touche ici au risque fondamental: un excès déraisonnable de crédit. Alain de Benoist replace ainsi dans une perspective plus générale l’événement ponctuel qui a déclenché une crise mondiale dont le système était gros : l’endettement des ménages américains par les prêts hypothécaires et l’impossibilité où ils étaient de rembourser ces « crédits pourris ».

L’auteur retrace alors tous les facteurs qui ont concouru et concourent encore à l’endettement général, au premier rang desquels la dérégulation globale, souhaitée par la pensée libérale.
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L’École économique autrichienne

Par Werner Wüthrich

Dans son livre «Économie de crise – une introduction à la finance du futur» (cf. Horizons et débats n° 34 du 30/8/10), Nouriel Roubini et Stephen Mihm évoquent l’influ­ence qu’a exercée la pensée économique autrichienne. A côté des «keynésiens» et des «monétaristes», ils mentionnent également l’école économique autrichienne. Sur la plupart des questions relatives à la crise financière, ils s’opposent aux opinions dominantes des gouvernements et des banques centrales. Les «Autrichiens» sont peu connus des spécialistes comme du grand public. C’est pourquoi, dans le contexte de la crise financière, nous leur consacrons le présent article.

L’école économique autrichienne ­plonge ses racines dans le XIXe siècle, à ­Vienne. Elle se réfère à la doctrine sociale de ­l’Église catholique. Au début du XXe siècle, des économistes ont développé une théorie originale connue sous le nom d’«École autrichienne». Son représentant probablement le plus célèbre aujourd’hui est ­Ludwig von Mises (1881–1973). Sous le national-socia­lisme, presque tous les économistes de ­l’École autrichienne quittèrent Vienne ou en furent chassés. Ludwig von Mises émigra tout d’abord à Genève où il enseigna à l’Institut universitaire des hautes études internationales. En 1940, il se rendit aux États-Unis et enseigna à l’Université de New York de 1946 à 1969.

Il resta toute sa vie fidèle à la pensée libérale classique de l’École de Vienne. Il créa ainsi un mouvement opposé à l’économiste anglais John Maynard Keynes qui, dans les années 1930, lors de la dépression, élabora une théorie prônant les interventions massives de l’État dans l’économie et le «deficit spending». Aux États-Unis, Ludwig von Mises inspira le «libertarianisme». Ce mouvement typiquement américain s’inscrit dans la tradition du père fondateur des USA ­Thomas ­Jefferson. Il se caractérise par son scepticisme à l’égard du pouvoir toujours grandissant du gouvernement central qui intervient de plus en plus dans les do­maines les plus divers et limite les droits souverains des différents États de l’Union. Ron Paul, ­député républicain au Congrès, candidat récent à la présidence, défend une politique liberta­rienne.

On observe actuellement une renaissance de l’École autrichienne. Dans le monde entier, on retrouve ses idées dans des déclarations de politiques, dans des commentaires de journalistes, dans des lettres de lecteurs à propos de la crise financière ainsi que dans le débat sur l’euro (cf. Schweizer Monatshefte, juin 2010: «Der Staatsstreich von Brüssel»). Les «Autrichiens» sont d’avis que le système monétaire et bancaire, et surtout les banques centrales, ont une part importante de responsabilité dans les crises financières de plus en plus fréquentes.

Les «Autrichiens» ne figurent qu’épisodiquement au programme des universités. Ludwig von Mises en est le représentant le plus important. Son élève le plus célèbre, ­Friedrich August von Hayek, a enseigné à la London School of Economics et a développé ses idées. Hayek a reçu le Prix Nobel en 1974. Joseph Schumpeter (1883–1950) appartient également à l’École autrichienne. Il enseigna à Bonn dans les années 1920 puis, dès 1932, à l’Université Harvard de New York.

Aujourd’hui, le Ludwig von Mises Institute d’Auburn (Alabama) est un centre de ­l’École autrichienne. En Europe, il ­existe des ­centres de formation à Prague et à ­Madrid. Dans la capitale espagnole, l’Université Juan Carlos, dirigée par Jesus Huerta de Soto, offre le seul cursus de master en économie de l’École autrichienne. En Suisse, la pensée économique autrichienne est avant tout représentée et diffusée par le Liberales Institut de Zurich. Dernièrement, il a publié ­l’ouvrage «Aus Schaden klug? Ursachen der Finanz­krise und notwendige ­Lehren» (­Zurich, 2009) dans lequel il étudie la crise finan­cière dans l’optique autrichienne. C’est Robert Nef qui a fondé cet Institut en 1979 et l’a dirigé jusqu’en 2007. Il encourage la tradition et la culture suisses de liberté individuelle, de paix, d’ouverture et de diversité politique et défend les marchés ouverts dans un système non centraliste. Il publie les Schweizer Monatshefte.

Qu’est-ce qui caractérise l’École autrichienne?

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La perte de confiance envers les monnaies

Quelle monnaie mérite la confiance de l’épargnant qui chercherait à préserver son capital en vue de la retraite? La réponse n’est pas aisée. Mettre son épargne sous le matelas n’est plus possible. «Un homme de 30 ans qui projette de prendre sa retraite dans 30 ans doit calculer avec un facteur de dépréciation de 3», selon Guido Hülsmann, dans son récent ouvrage sur les monnaies.

Saint Thomas d'Aquin - 1225-1274

«C’est la pire instabilité monétaire depuis 3000 ans», selon le prix Nobel Robert Mundell. Existe-t-il une monnaie qui permette à l’épargnant de préserver son capital? Mettre son argent sous le matelas n’est plus possible. «Un homme de 30 ans qui projette de prendre sa retraite dans 30 ans doit calculer avec un facteur de dépréciation de trois», écrit Guido Hülsmann, dans son récent ouvrage sur les monnaies 1. La stabilité à long terme du pouvoir d’achat des monnaies (PAM) n’a jamais été soumise à pareille entreprise de démolition, pour ce professeur d’université et célèbre représentant de l’école libérale autrichienne. L’épargnant est pénalisé, sacrifié, forcé de se frayer un chemin dans le dédale des produits financiers pour préserver son capital.

L’épargnant est victime d’une inflation que l’auteur définit comme «l’augmentation de la quantité nominale d’un moyen d’échange au-delà de la quantité qui en aurait été produite sur le marché libre». L’expression «marché libre» signifie ici une «coopération sociale conditionnée par le respect des droits de la propriété privée». En ce sens, l’inflation est «une augmentation de la masse monétaire par une violation des droits de propriété». Elle n’est pas seulement redistributive, mais «elle crée ses avantages par la force», selon l’expert.

Dans son livre, l’auteur dépasse un cadre historique étroit pour présenter une théorie non consensuelle de la monnaie et intégrer les dimensions politiques et morales. Car pour ce démystificateur des politiques des banques centrales, le système monétaire est la cause de la montée du nationalisme et du centralisme étatique.

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Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats

Le point de vue de Jean-Claude Werrebrouck, économiste, ancien professeur et directeur de L’Institut de Management de la Distribution de l’Université de Lille 2, se situe, pour le moins, à contre-courant du discours dominant qui vante les mérites d’un règlement supranational de la crise.

Si la gestion de ce que nous appelions «la grande crise des années 2010» apparaissait comme le grand retour des Etats, il semble que le présent discours de la fin de la crise consacrerait plutôt le grand retour du marché.

Pour autant, nous verrons dans les développements ci-dessous, que l’apparent retour du marché, est moins à l’ordre du jour, que celui – plus souterrain – des nations souveraines.

Les apparences

Les conclusions du G-20 de Pittsburgh ne sont pas – dit-on – à la hauteur de ce qui avait été ambitionné au G-20 de Londres. A l’ardeur interventionniste semble succéder le retour des délices du marché et, dans un milieu apaisé, on sait que les boucs émissaires s’évaporent : les traders ne seront pas sacrifiés. Les nouveaux sommets atteints à Wall Street en matière de rémunérations sont là pour en témoigner.

La régulation financière ne proviendra pas de la « hard law » [la loi] mais d’instances plus accommodantes, car consanguines, et juridiquement indépendantes des Etats. Il semble même que les banques centrales, indépendantes, seront en charge d’une part de la supervision financière. Mieux : pourquoi ne pas envisager le transfert de l’aléa moral vers les banques centrales et ainsi, soulager les Etats en cas de difficulté, idée suggérée par le gouverneur de la Banque de France ?

Les banques elles-mêmes se libèrent de l’emprise publique – tout en conservant sa garantie – en remboursant les Etats à peu de frais.

Ainsi, l’actionnaire public français a reçu 226 millions d’euros pour services rendus à BNP PARIBAS, soit un manque à gagner de 5,574 milliards d’euros, par rapport à l’actionnaire de droit commun qu’il aurait pu être, en entrant directement dans le capital en octobre 2008.

Ainsi, la finance se propose de continuer à absorber une masse croissante de richesses, avec des chiffres qui continueront d’impressionner : 22% du PIB américain , 12% du PIB Britannique, etc. Lire la suite