Mondialisation : fin du début ou début de la fin ?

Si vous l’achetez aujourd’hui, un téléphone portable neuf transitera par plus de vingt pays avant d’atteindre le fond de votre poche. Prises dans une course folle à la compétitivité, les multinationales mondiales se sont imposées, de gré ou de force, aux quatre coins de la planète. Mais à quel prix, et pour combien de temps encore ?

Si vous l’achetez aujourd’hui, un téléphone portable neuf transitera par plus de vingt pays avant d’atteindre le fond de votre poche.

Démondialisation ?

Coup d’arrêt de la progression de la mondialisation financière, États de plus en plus réticents face aux investissements étrangers, recentrage de la Chine sur son marché intérieur… : autant de signes qui laissent présager ce retrait.

Réalisé par Jacques Goldstein et Gualberto Ferrari (France – Décembre 2014)

(Merci à Jump124)

Frédéric Lordon : Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas

La colorimétrie des demi-habiles ne connaissant que deux teintes, toute mise en cause de l’Europe, fût-elle rendue au dernier degré du néolibéralisme, est le commencement d’une abomination guerrière, toute entrave au libre-échange est la démonstration manifeste d’une xénophobie profonde.

Toute velléité de démondialisation l’annonce d’un renfermement autarcique, tout rappel au principe de la souveraineté populaire la résurgence d’un nationalisme du pire, tout rappel au principe de la souveraineté populaire en vue d’une transformation sociale, la certitude (logique) du… national-socialisme, bien sûr ! Voilà sur quel fumier intellectuel prospère le commentariat européiste quand, à bout d’argument, il ne lui reste plus que des spectres à brandir.

Le pire cependant tient au fait que ces imputations, où le grotesque le dispute à l’ignoble, font sentir leurs effets d’intimidation jusque dans la gauche critique, terrorisée à l’idée du moindre soupçon de collusion objective avec le FN, et qui se donne un critère si bas de cet état de collusion que le moindre regard jeté sur une de ses idées par les opportunistes d’extrême droite conduit cette gauche à abandonner l’idée – son idée – dans l’instant : irrémédiablement souillée.

A ce compte-là bien sûr, la gauche critique finira rapidement dépossédée de tout, et avec pour unique solution de quitter le débat public à poil dans un tonneau à bretelles. Comme on sait, sous couleur de ne pas donner prise aux accusations de « repli national », elle a laissé tomber de fait toute idée de mettre quelque entrave que ce soit au libre-échange puisque toute restriction à la libre circulation des conteneurs est une offense égoïste faite aux peuples des pays exportateurs – et la démondialisation y a été vue comme une inacceptable entorse à un internationalisme de principe.
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Le Big Bang de la fin de l’Eurozone et l’univers financier dans le monde d’après

Par Jean Claude Werrebrouck

La grande question sera celle du niveau de stress de la communauté financière mondiale. Et ce niveau dépend probablement du mode de passage de l’ancien au nouveau système. Sera-t-il le résultat d’une concertation et d’un plan opératoire ?  Et dans ce cas tous les pays seront-ils consultés ? Ou bien le passage s’opère- t-il  de façon sauvage, est le fait d’un ou plusieurs pays, selon un processus non coopératif, voire selon un mode panique ? Hélas la deuxième solution est celle qui devrait logiquement l’emporter.

La très difficile stratégie coopérative

Il est bien évident que la vitesse d’exécution des décisions constitue la variable clé d’un succès.

Il est aussi évident qu’une coopération pour le changement ne peut intervenir qu’au terme d’une analyse commune d’une situation dont on peut déjà anticiper les contours tant ils sont  apparents.

Du côté des forces sociales qui tenteront  de maintenir l’euro, nous aurons : les rentiers qui craignent le retour de l’inflation, les « hyper-consommateurs » de marchandises mondialisées éventuellement équipés de crédits à la consommation moins usuraires, les touristes ennemis de frontières prédatrices, mais aussi les entreprises de l’économie réelle qui ont vu disparaître avec l’euro les charges de couverture de change et les risques pays, mais enfin une grande partie des classes politiques qui, historiquement, ont milité pour la construction de la zone euro. Cela fait beaucoup de monde et cela explique que, malgré la violence de la crise, les sondages, y compris dans les pays les plus meurtris, restent très favorables au maintien de la monnaie unique. (74% des Italiens malgré les dernières élections restent favorables – selon l’institut IPSOS -  au maintien de leur pays dans la zone euro) [1].

Du côté des forces qui se manifestent en faveur de la liquidation, les éléments objectifs l’emportent sur la subjectivité des acteurs et, au-delà des entreprises laminées par la sous-compétitivité induite, c’est le constat de la saignée des pays victimes d’une dégradation très lourde des échanges extérieurs qui, malgré tous les plans de rigueur, ne peuvent refaire surface. Curieusement, la situation objective avec ses manifestations concrètes (entre autres chômage de masse, dette publique ingérable et évaporation de l’Etat-providence) n’altère  pas  les engouements enthousiastes en faveur de l’euro. Cela est peut-être dû au fait qu’un groupe de pays, ceux du nord, sont très favorisés par le système : taux de change plus faibles que celui d’un Mark hors Euro-zone, dévaluation interdite pour les partenaires moins compétitifs etc. mais faveurs qui n’apparaissent que sous la forme de récompense d’un comportement jugé vertueux.

De fait la grande difficulté est que – telle une drogue  les aspects séduisants de l’Euro sont très visibles alors que ses conséquences catastrophiques sont invisibles pour le citoyen non initié à la culture économique. Particularité que l’on retrouve par conséquent dans les sondages.

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“Nous sommes les idiots du village global”

A déclaré Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, lors d’un conseil européen consacré à la compétitivité.

“Je suis toujours là et je continuerai à me battre. J’ai largement contribué à la renaissance de la question industrielle en Europe. Nous avons fait des progrès concrets dans ce domaine. La Commission européenne doit protéger d’avantages certains secteurs. Est-ce possible, lorsqu’on est commissaire européen, d’ouvrir les yeux et de voir ce qui se passe au lieu d’attendre que des choses irrémédiables se produisent ?

(…) Certains pays émergents sans vergogne ne reculent pas, eux, devant les aides d’État et rient avec le reste du monde de la naïveté européenne. Nous sommes les idiots du village global. Si rien n’est fait, un pays comme la France sera demain un grand domaine de vacances avec 10 000 musées et des emplois précaires”, a déclaré Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, lors d’un conseil européen consacré à la compétitivité.

Pour rappel le collectif Votez la démondialisation proposait dès Octobre 2011 des assises pour la démondialisation intégrale.

Avec Arnaud Montebourg, un premier pas vers la démondialisation
Manifeste du 1er octobre 2011

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Europe : A la rencontre des “décroissants”

Notre monde peut aussi fonctionner sans croissance, avec des effets positifs sur l’environnement et la qualité de vie. C’est en tout cas ce qu’affirment les partisans d’une économie post-croissance, qui s’affranchit du ” toujours plus “. Ce mouvement, baptisé ” décroissance ” en France, ” decrescita ” en Italie, ” degrowth ” en Angleterre et dans le monde entier, fait de plus en plus d’adeptes en Europe.

Leur diagnostic : une croissance ininterrompue est incompatible avec nos ressources naturelles limitées, et la dignité humaine est sacrifiée sur l’autel de la mondialisation. Leur réponse : une modification radicale de notre mode de vie – tempérance, abstinence, ” démondialisation ” – et un retour à une logique économique régionale.

Un réseau européen d’adeptes de la décroissance s’engage pour créer un cadre de vie commun, de qualité et respectueux de l’environnement.

Partie 1 : Conférence sur la décroissance à Venise
Partie 2: « Transition Town »
Partie 3: France, La décroissance, le mensuel
Partie 4: Réparer plutôt que jeter

Espagne : Du « miracle » à la crise

Arnaud Imatz, spécialiste de la Péninsule ibérique, a adressé à Polémia cet entretien qu’il a réalisé avec l’économiste espagnol Juan Velarde Fuertes. A lire avec attention pour comprendre les difficultés de ce grand pays voisin de la France. A l’origine des difficultés, on retiendra en particulier les faiblesses de l’industrie, les erreurs de la politique énergétique, les folies immobilières et les déficits irresponsables des « communautés autonomes », avec pour conséquence un fort déficit de la balance des opérations courantes dont Juan Velarde Fuertes souligne toute l’importance. Des réflexions à méditer.

Le dimanche 10 juin 2012, avec une évidente satisfaction, le premier ministre conservateur, Mariano Rajoy, annonçait à la presse l’obtention d’une aide financière de l’Union européenne (plus de 100 milliards d’euros) pour redresser le système bancaire espagnol. Au mois de mai dernier, les difficultés de l’Espagne s’étaient soudainement aggravées.

Depuis, de nombreux économistes espagnols, dont l’un des plus prestigieux, le professeur Juan Velarde Fuertes (1), ne cessaient de renouveler les avertissements. Sans mâcher ses mots, ce dernier en appelait encore il y a quelques jours au courage et à la responsabilité de son gouvernement : « En Espagne il y a eu d’abord un excès de la dette privée et ensuite un excès de la dette publique. La responsabilité est la nôtre. Nous ne pouvons accuser ni les marchés ni les autres pays » (2).

Dans l’entretien qui suit, le professeur Velarde Fuertes explique en quoi la situation de l’Espagne est distincte de celle des autres pays d’Europe et comment la terrible crise économique qui l’a frappée en 2008 a mis fin à un demi-siècle de développement économique, d’abord, initié dans les années 1960, puis, prolongé après l’adhésion à la CEE en 1985. Son constat est sans concessions.

Arnaud Imatz : En 2008, quelques financiers anglo-saxons ont inventé l’acronyme péjoratif PIGS ou PIIGS pour désigner les pays d’Europe confrontés aux formes les plus sévères de la crise financière. En quoi la situation de ces cinq pays [Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne (Spain)] se ressemble-t-elle et en quoi diffère-t-elle des autres membres de l’Union européenne ?
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Des Brics toujours en béton ?

Même fragilisés, les émergents sont là pour durer.

Fatigués, les BRICS ? Fin 2011, ce groupe de grands pays émergents formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud a montré des signes de faiblesse. Croissance nulle au troisième trimestre pour le Brésil, bulle immobilière et déséquilibres en tout genre en Chine, etc. Albert Edwards a tranché. Fin novembre, le célèbre analyste de la Société Générale s’est moqué de l’acronyme Brics en lui attribuant une définition très personnelle et peu flatteuse : Bloody Ridiculous Investment Concept (Putain de Concept d’Investissement Ridicule). Eh oui, la traduction française n’atténue pas la rudesse de la formule.

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Zone euro : Éclatement dans les dix-huit mois?

Les 4 invités de “C dans l’air” discutent des chances d’éclatement de l’euro à moyen terme. Comme le résume François Lenglet, l’euro a offert pendant 10 ans aux pays qui l’ont adopté la possibilité de se financer aux conditions les plus avantageuses du pays fort de la zone, l’Allemagne.

Malheureusement, si l’Allemagne a accru sa productivité de 5 % durant cette période, d’autres pays, les PIIGS, en ont profité pour s’endetter considérablement pour se livrer à la spéculation immobilière, comme l’Irlande ou l’Espagne, ou pour s’offrir les 35 heures, comme la France. Dans le même temps, les Grecs perdaient 65 % de productivité et se livraient à l’évasion fiscale tout en maquillant leurs comptes.


Une amélioration de la situation des pays surendettés devient de ce fait aléatoire, posant avec de plus en plus d’acuité la question de la survie de l’euro.

François Lenglet poursuit sa démonstration: les Grecs, les Irlandais, et aussi les Portugais et les Espagnols s’imposent d’énormes sacrifices en terme de rigueur financière. Ceux-ci, toutefois, ne servent pas à réduire l’endettement de ces pays, mais sont engloutis dans le paiement des intérêts plus élevés qu’exigent les marchés financiers en compensation des risques de défaut accrus.

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Dmitry Orlov : “Définanciarisation, Démondialisation, Relocalisation”

Traduction d’une conférence donnée par Dmitry Orlov à Dublin, le 11 juin 2009 (N.B. : au regard de l’intérêt du sujet, nous estimons que les imperfections et coquilles de la traduction française sont d’une importance très secondaire. A quelques exceptions près, nous avons jugé superflu de les corriger. – Fortune).

1. Bonjour. Le titre de cet exposé est un peu long, mais ce que je veux dire peut se résumer en termes simples : on doit tous se préparer à une vie sans beaucoup d’argent, où les produits importés sont rares et où les gens doivent subvenir à leurs propres besoins et ceux de leurs voisins immédiats.

Je prendrai pour point de départ l’évolution de l’effondrement de l’économie mondiale, et vais discuter de ce qui pourrait survenir.

Cela a commencé avec l’effondrement des marchés financiers l’an dernier, et il en résulte maintenant une diminution du volume du commerce international sans précédent. Ces évolutions ont aussi commencé à affecter la stabilité politique des différents pays à travers le monde. Quelques gouvernements se sont déjà effondrés, d’autres suivent peut-être le même chemin, et il ne faudra plus attendre longtemps avant que nos cartes soient redessinées radicalement. Lire la suite

En route vers la Grande Dépression ?

Par Frédéric Lordon

(Si oui, sortons le gros bâton)

Ça commence comme un octosyllable, et pourtant la situation manque de poésie. On pourrait enchaîner sur l’aphorisme de comptoir en ajoutant que si le pire n’est jamais sûr, il n’est pas davantage exclu. Tout cela pour dire qu’on avait été surpris de voir à l’automne 2008 les gouvernements capables de tout mettre sur la table pour sauver le secteur bancaire de la ruine complète (et nous par la même occasion) et que, de temps en temps, on pouvait ne pas désespérer complètement des effets d’apprentissage – la collection des erreurs qui avaient transformé le krach de 1929 en Grande Dépression avait été méditée et évitée.

Bien sûr, les banques s’en étaient tirées avec le magot des fonds publics, rigoureusement rien ne leur avait été demandé en contrepartie, et le scandale intrinsèque de ce rapt unilatéral s’agrémentait du spectacle de voir le manège repartir pour un tour – avec profits, bonus et inévitablement crise prochaine au bout de la séquence. Mais au moins nous n’étions pas morts, ça n’était pas si mal. 2008 et passim pouvaient échapper au bégaiement de l’histoire et n’être pas la simple répétition des années 1930.

No longer.

On prendra la brutalité du tête-à-queue général effectué par les politiques économiques européennes pour un indice de la puissance tutélaire acquise par les marchés de capitaux. Car il y a deux mois encore, l’analyse à l’ordre du jour, jusque dans la presse la plus raisonnable – financière et anglo-saxonne –, commandait de songer à sortir progressivement des plans de soutien à l’économie, mais pas maintenant et surtout pas trop vite.

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Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats

Le point de vue de Jean-Claude Werrebrouck, économiste, ancien professeur et directeur de L’Institut de Management de la Distribution de l’Université de Lille 2, se situe, pour le moins, à contre-courant du discours dominant qui vante les mérites d’un règlement supranational de la crise.

Si la gestion de ce que nous appelions «la grande crise des années 2010» apparaissait comme le grand retour des Etats, il semble que le présent discours de la fin de la crise consacrerait plutôt le grand retour du marché.

Pour autant, nous verrons dans les développements ci-dessous, que l’apparent retour du marché, est moins à l’ordre du jour, que celui – plus souterrain – des nations souveraines.

Les apparences

Les conclusions du G-20 de Pittsburgh ne sont pas – dit-on – à la hauteur de ce qui avait été ambitionné au G-20 de Londres. A l’ardeur interventionniste semble succéder le retour des délices du marché et, dans un milieu apaisé, on sait que les boucs émissaires s’évaporent : les traders ne seront pas sacrifiés. Les nouveaux sommets atteints à Wall Street en matière de rémunérations sont là pour en témoigner.

La régulation financière ne proviendra pas de la « hard law » [la loi] mais d’instances plus accommodantes, car consanguines, et juridiquement indépendantes des Etats. Il semble même que les banques centrales, indépendantes, seront en charge d’une part de la supervision financière. Mieux : pourquoi ne pas envisager le transfert de l’aléa moral vers les banques centrales et ainsi, soulager les Etats en cas de difficulté, idée suggérée par le gouverneur de la Banque de France ?

Les banques elles-mêmes se libèrent de l’emprise publique – tout en conservant sa garantie – en remboursant les Etats à peu de frais.

Ainsi, l’actionnaire public français a reçu 226 millions d’euros pour services rendus à BNP PARIBAS, soit un manque à gagner de 5,574 milliards d’euros, par rapport à l’actionnaire de droit commun qu’il aurait pu être, en entrant directement dans le capital en octobre 2008.

Ainsi, la finance se propose de continuer à absorber une masse croissante de richesses, avec des chiffres qui continueront d’impressionner : 22% du PIB américain , 12% du PIB Britannique, etc. Lire la suite