Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030

Les années 1990 ont permis à Francis Fukuyama d’annoncer la fin de l’histoire. Les années 2000 ont montré combien il était illusoire d’imaginer un monde pacifié, sans conflits, sans forces obscures dont on ne mesure jamais, avant qu’elles n’apparaissent, les terribles conséquences.
À vrai dire, la troisième mondialisation a dessiné les contours de ce qui est tout sauf un « village global », en réalité un monde privé de mode d’emploi, qui court éteindre un incendie après l’autre sans jamais en voir la fin.

Par Jean-Hervé Lorenzi

“La renaissance des communs” de David Bollier

Ce texte écrit par Hervé le Crosnier est la préface du livre “la renaissance des communs, pour une société de coopération et de partage”, écrit par David Bollier et paru aux éditions Charles Léopold Mayer.

Les Très Riches Heures du Duc de Berry : Septembre

La lecture du livre que vous avez entre les mains provoque un profond sentiment de joie, on y sent quelque chose qui pétille et qui rend l’espoir. Avec son style fluide (et excellemment traduit), David Bollier nous emmène dans un voyage du côté lumineux des relations humaines. Non que les dangers, les enclosures, les menaces sur les perspectives mondiales soient absents. Il s’agit bien d’une critique de la société néolibérale, de la transformation du monde sous l’égide d’un marché juge et arbitre des équilibres, et d’une critique de la façon dont les Etats baissent les bras devant les forces des monopoles privés.

Mais cette critique se fait à partir des perspectives, des mouvements qui inventent ici et maintenant les utopies capables d’ouvrir les fenêtres et de faire entrer le vent joyeux d’une histoire à venir.

La richesse des communs s’appuie sur leur longue histoire, rendue invisible par la suprématie du modèle économique individualiste. Mais c’est au futur que les communs peuvent offrir une architecture collective pour résister aux crises, économiques, sociales, politiques et écologiques, que nous connaissons.

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Pourquoi la bourse monte alors que l’économie est morose ?

6,93%, c’est la prime du marché des actions à Paris. La prime de marché, c’est ce que le rendement que les investisseurs exigent d’obtenir au-delà de l’investissement réputé sans risque, c’est-à-dire, les obligations d’Etat à 10 ans qui rapportent aujourd’hui, 1,70%.

Par

En théorie, lorsque cette prime de marché baisse, c’est un signal de la hausse du marché des actions. Cela fonctionne comme les obligations, avec la même relation inversement proportionnelle entre le prix et le taux.

Pour les actions, cela signifie que le rendement étant anticipé en hausse, le marché accepte de les payer plus cher car, selon son jugement, le risque pour obtenir ce rendement plus fort, devient moins élevé.

Qu’elle est donc cette anomalie qui conduit à observer un marché qui monte alors que cette prime ne bouge pratiquement pas ?

Que se passe-t-il surtout sur le marché parisien qui monte alors que les perspectives de l’économie ne sont pas au beau fixe et n’ont pas de perspectives d’évolution favorables sous tous les horizons sous lequel on peut l’observer ?

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La débâcle de l’austérité

Alors que la sortie de récession des économies développées dans le courant de l’année 2009 paraissait marquer la fin de la crise, la rechute de l’activité depuis la mi-2011 a anéanti les espoirs d’une sortie sans douleur de la dégradation des finances publiques causée par l’épisode précédent. Les stabilisateurs automatiques, les plans de relance et les dispositifs de sauvetage des agents privés menacés par la crise financière de 2008/09 ont évité un engrenage récessif, mais au prix d’un creusement des déficits et d’une montée de l’endettement public.

Prévision du 18 octobre 2012, Sous la direction de Xavier Timbeau – L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

OFCE

Du libéralisme au néolibéralisme

Le libéralisme économique admet un invariant : la défense de l’économie de marché, garante de liberté individuelle et d’efficacité collective. Mais ce courant de pensée est plus complexe qu’il y paraît. Aujourd’hui, atteint de plein fouet par la crise financière, résistera-t-il à cette situation ?

« Libéralisme » est un mot aux significations multiples, porteur d’une lourde charge polémique (1). Fièrement revendiqué par les uns, il sert à diaboliser les autres. Il peut même, lorsqu’il traverse un océan, signifier à son point d’arrivée le contraire de ce qu’il voulait dire au départ. Ainsi, en Europe, un libéral désigne habituellement un adepte du laisser-faire et un adversaire de l’intervention étatique dans l’économie alors qu’au Canada anglais et aux États-Unis, un liberal est au contraire un partisan de l’intervention, un keynésien et même un social-démocrate.

Le libéralisme classique

Comme c’est souvent le cas dans le domaine des doctrines et des courants de pensée, les appellations naissent parfois très longtemps après l’émergence de ce qu’elles désignent. « Libéralisme » apparaît ainsi pour la première fois en 1818 sous la plume de Maine de Biran pour qualifier la doctrine des libéraux français. « Libéral » est beaucoup plus ancien ; son utilisation pour caractériser un partisan des libertés politiques apparaît au milieu du XVIIIe siècle.

Le libéralisme s’applique à plusieurs dimensions de la réalité humaine et sociale. Il désigne ainsi la tolérance face aux actions et aux opinions d’autrui, dont on respecte l’indépendance et la liberté individuelle. On peut le qualifier alors d’individuel ou de moral. Dans un deuxième sens, le libéralisme s’applique au domaine politique. Il émerge comme opposition à l’absolutisme des monarchies de droit divin et s’identifie à la démocratie (2). Un troisième sens est économique. Le libéralisme s’identifie alors au laisser-faire, au libre-échange, à la liberté d’entreprise et à la limitation stricte des interventions gouvernementales dans l’économie.

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Union européenne : pas de base communautaire pour le mécanisme de crise

La révision du traité européen qui sera proposée mi-décembre fera reposer le futur mécanisme permanent de gestion des crises dans l’UE sur une base légale intergouvernementale et non communautaire, a indiqué vendredi une source européenne.

Giovanni Battista Piranesi, Prison imaginaire XIV (1761)

Cette solution, réclamée par l’Allemagne, ne va pas dans le sens des appels à union plus étroite en matière budgétaire et fiscale au sein des Vingt-Sept et, au contraire, renforce le pouvoir des Etats au détriment de la Commission, qui n’y jouerait qu’un rôle totalement secondaire.

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L’agrobusiness dans le monde : deux décennies de pillage

Avec cet aperçu de l’expansion de l’agrobusiness dans le système alimentaire mondial au cours des vingt dernières années, nous amorçons une réflexion sur ce qu’on peut attendre de ces entreprises dans les années à venir.

Au début des années 1990, une grande partie des pages de Seedling [littéralement : semis, jeune plant - publication de grain.org] étaient consacrées à des discussions sur les accords internationaux et les programmes de recherche publique. Les grandes sociétés apparaissaient certes dans ces discussions, mais surtout comme une menace à l’horizon, un groupe soutenant de façon agressive le modèle d’agriculture industrielle qui détruisait la biodiversité agricole. Vingt ans plus tard, la situation n’est plus du tout la même. Le pouvoir des grandes sociétés dans le système alimentaire s’est en effet étendu à pas de géants. Aujourd’hui, ce sont elles qui définissent les règles mondiales, tandis que les gouvernements et les centres de recherche publique suivent le mouvement.

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Comment le marché libre conduit au retour des famines

Le dernier article de The Economist sur les évolutions mondiales de l’agriculture donne involontairement des arguments aux critiques de la libéralisation des échanges : ruée sur les terres des pays pauvres, volatilité des prix, et surtout succès des politiques nationales pour l’autosuffisance alimentaire. Laurent Pinsolle vous en dit plus.

Dans son édition du 21 novembre, The Economist se penche sur le thème passionnant de l’agriculture et se demande comment nous allons faire pour nourrir le monde. S’il soutient la déréglementation, l’hebdomadaire ultralibéral donne pourtant des arguments à ses opposants.

Bien évidemment, ce dossier est l’occasion pour la revue britannique de se lamenter sur les limites mises aux mécanismes du marché.

En effet, devant l’envolée du prix des produits agricoles en 2007, de nombreux pays ont pris des mesures radicales, comme l’interdiction des exportations, ce qui, par ricochet, a provoqué de graves crises dans les pays importateurs. L’envol des prix a provoqué une hausse historique d’environ cent millions du nombre de personnes mal nourries dans le monde.

The Economist se fait l’avocat de la libéralisation des marchés agricoles et appelle à la suppression des barrières douanières récemment mises en place.

Pourtant, ce dossier montre bien que les mécanismes du marché aboutissent aux drames que nous avons connus depuis quelques mois. En effet, la “main invisible” a abouti à une concentration de la production qui rend plus volatiles les cours des produits agricoles, menaçant les populations les plus pauvres de la planète. Lire la suite

L’Addictature : la tyrannie de la dépendance

«L’addictature», c’est la dictature du système marchand, mondialiste et médiatique à travers l’addiction : l’addiction aux images, l’addiction à la consommation ; notamment par la prise du contrôle des esprits par les publicitaires et la décérébration scientifique, une addiction à la consommation, à la publicité et au commerce, qui est la principale cause du politiquement correct. C’est le chef d’entreprise, le publicitaire et l’éditorialiste qui cherchent à éviter tout ce qui peut nuire à un « bon climat », ce qui les conduit à privilégier le conformisme et à craindre la liberté de l’esprit.

1/ Consommer c’est détruire

Londres, été 2000, à proximité du célébrissime Hyde Park, une réunion se tient dans les locaux d’une agence de publicité regroupant une vingtaine de «marketeurs» du monde entier… Face à l’agence, un panneau publicitaire de 4 mètres sur 3 attire l’attention du passant, dérange la bonne société londonienne et émerveille nos jeunes cadres un brin efféminés, grands prêtres de l’impact pour l’impact, adeptes des idées décalées qui «feraient bouger le monde», ennemis jurés de la normalité d’emblée jugée réactionnaire ou simplement emmerdante.

Sur l’affiche géante : une femme septuagénaire ridée comme une pomme, le visage révulsé et bestial, un corps misérable au deux tiers dénudé, simplement sanglé dans une combinaison sado-maso de latex noir clouté ; dans sa main droite un fouet hérissé d’épines de métal, dans sa main gauche une boîte de pastilles à la menthe et un « claim », une signature, un message : «Draw the pleasure from the pain» (tirez votre plaisir de la souffrance).

Un clin d’œil bien british à la gloire du menthol contenu dans ces anodines pastillettes, mais qui pourrait en dire long sur la dégradation de notre rapport au monde, ô combien tourmenté.

Et si consommer, c’était consumer et se consumer, altérer l’objet et s’altérer soi-même… et si consommer, c’était avant tout détruire ?

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Cachez cette fraude que nous ne saurions voir

Par James K. Galbraith

Je suis membre d’une profession qui s’est discréditée. La théorie économique, telle qu’elle fut enseignée dans les années 1980, s’est montrée incapable de comprendre les facteurs qui ont provoqué la crise financière. Des concepts comme les “anticipations rationnelles”, la “discipline des marchés“, “l’hypothèse des marchés efficaces” ont conduit les économistes à endosser l’idée que la spéculation pouvait stabiliser les prix, que les vendeurs agiraient en protégeant leur réputation et que la fraude généralisée n’était pas possible.

Cependant, l’étude de la fraude financière a été négligée. Les économistes ont minimisé le rôle de la fraude dans toutes les crises analysées, y compris la débâcle des savings and loans (crise des caisses mutuelles d’épargne et de crédit des années 1980) et ils continuent à le faire.

La parole la plus dure prononcée par un ancien sous-secrétaire aux finances lors d’une récente conférence sponsorisée par l’Institut d’économie Levy à New York, fut “naughtiness” (“polissonnerie“). C’était le 17 avril, le jour même où la Securities Exchange Commission (SEC) accusait Goldman Sachs de fraude en justice.

On sait que la fraude des contrôles utilise des schémas établis. Elle se développe, annonce des rendements élevés, certifiés par les meilleurs experts comptables, et paie généreusement. Mais les garanties perdent vite leur valeur quand l’objectif est de faire passer le mauvais titre au plus benêt. En Californie en 1980, le directeur, Charles Keating, considéra que le statut des savings and loans n’était qu’un mandat pour piller. La genèse des subprimes ne vaut pas mieux. Avec de tels mandats, les voleurs en viennent vite à dominer le marché.

La complexité du secteur de financement des hypothèques avant la crise constitue un autre signe caractéristique de la fraude. Les documents d’origine des prêts hypothécaires sont enfouis dans les archives de leurs initiateurs, eux-mêmes souvent disparus ou absorbés. Ces archives révéleraient l’étendue de la documentation manquante, de la fraude et des abus de procédures.
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Des lois sont nécessaires dans le secteur bancaire

Comment 50 milliards de dollars ont disparu des bilans d’une banque privée

Tout le monde est aujourd’hui d’accord sur le fait qu’il y a quelque chose de pourri dans le système bancaire. Il est également évident que des changements sont nécessaires. Car si l’on continue comme avant, de nouvelles crises des marchés financiers sont prévisibles. A la suite de l’effondrement des banques de 2008, ces jours-ci, certains phénomènes se font jour du côté de l’Etat et des banques qui sont importants en vue d’une correction de la politique à adopter.

"Arrêtez le casino financier" (manifestation en Islande)

Dans le récent rapport d’enquête rédigé à l’intention de l’Althingi, le Parlement islandais, on peut lire : «Les banques ont été pillées de l’intérieur par des personnes qui ne respectaient pas les lois.» Les propriétaires principaux des banques s‘étaient accordé mutuellement des crédits gigantesques pour des investissements faits dans d’autres domaines sans disposer des garanties nécessaires (cf. «Neue Zürcher Zeitung» du 14 avril 2010). Le rapport constate que les banques contrôlaient l’Etat et non l’inverse. (cf. l’ouvrage «Why Iceland ?» d’Asgeir Jonsson. Ce dernier y décrit notamment les pressions exercées sur l’Islande par l’étranger.)

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John Paulson : le financier qui s’enrichit avec les crises

Plus fort que George Soros ! Après avoir fait une « culbute » de 15 milliards de dollars en pariant sur la crise de l’immobilier, le « sultan des “subprimes” » mise aujourd’hui sur la flambée de l’or et le retour de l’inflation. Son fonds Paulson & Co. a été pointé du doigt parmi les « spéculateurs » qui auraient parié contre l’euro et la dette grecque. Fantasme ou réalité ?

Dans le jargon de Wall Street, on appelle cela un « dîner d’idées » ( « ideas dinner ») où l’on jette des pistes d’investissement en pâture. Celui du 8 février, qui s’est tenu à la Park Avenue Townhouse, dans l’Upper East Side, à l’initiative de la firme de courtage Monness, Crespi, Hardt & Co, a déjà fait couler pas mal d’encre. Beaucoup trop, selon l’entourage du milliardaire new yorkais John Paulson, fondateur de Paulson & Co, qui se retrouve aujourd’hui sous la lorgnette du Département américain de la Justice, au même titre que le fonds de George Soros, Soros Fund Management LLC, SAC Capital Advisors LP, ou Greenlight Capital, pour le simple fait d’avoir débattu entre eux de la possibilité de « shorter l’euro. »

En d’autres termes, de parier sur la baisse de la monnaie européenne sur le marché des devises. Encore faudrait-il pouvoir prouver la « collusion » en question. A cinquante-quatre ans, le « sultan des “subprimes” » va devoir s’habituer à jouer les « bouc-émissaires. » C’est la rançon du succès.

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Le FMI veut taxer les banques pour prévenir les crises

Quelle taxe appliquer au secteur financier, pour éviter que les États n’aient à payer, sur leurs budgets, le coût d’une future crise bancaire ?

La mission confiée par le G20 au Fonds monétaire international (FMI), en septembre 2009 à Pittsburgh, doit aboutir à un rapport et à des propositions concrètes, les 24 et 25 avril, lors de l’assemblée de printemps du Fonds. A un mois de l’échéance, la réflexion des experts mandatés par les grandes puissances économiques pour mettre à contribution la sphère financière privée progresse vite. Les grands principes d’action sont posés, même si, techniquement, plusieurs options restent à l’étude.

Ainsi, en avril, le FMI pourrait soutenir la création d’une taxe sur les établissements financiers, baptisée “financial fee,” qui viendrait abonder un fonds d’assurance mondial. Le terme “fee“, pour taxe, est opportunément préféré à celui de “tax,” qui signifie impôt et est lié à la réalisation de revenus ou de profits. Il est jugé plus juste sur le plan sémantique et plus raisonnable sur plan politique.

L’idée de taxer les transactions financières, en remettant au goût du jour la fameuse taxe Tobin – imaginée par l’économiste américain James Tobin, en 1972, pour lutter contre la spéculation -, est par ailleurs abandonnée, ainsi que l’avait annoncé, dès la fin 2009, le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Concrètement, ce fonds d’assurance alimenté par la “taxe FMI” serait activé en dernier ressort pour éviter qu’une crise bancaire ne contamine l’économie mondiale. La gouvernance du fonds n’est pas tranchée et, de même, l’assiette de la taxe reste discutée. Le FMI semble favorable à l’idée d’une contribution large, associant tout le secteur financier (banques, assureurs, fonds, etc.), et qui serait fonction des risques pris.
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La bataille derrière le désordre du monde

Par Philippe Grasset

Il existe aujourd’hui une convergence remarquable de points de désaccords, de tensions et de crises dans divers domaines politiques et autres, et dans diverses zones géographiques, qui mesurent un niveau important d’augmentation du désordre dans les relations internationales. Une appréciation générale n’est pas inutile, après avoir cité les divers points de désordre.

Nous ne citons même pas ici les crises endémiques, en cours depuis plusieurs années et dont la résolution n’est nulle part envisageable. Il s’agit de points tel que l’Afghanistan, la crise iranienne, voire l’Irak lui-même où le “triomphe de la démocratie” pourrait aboutir à une situation qui constituerait l’exacte antithèse d’une victoire pour l’ordre que voudrait imposer le système américaniste et occidentaliste. Tous les éditoriaux du monde n’y changeront rien.

La bataille de Zama (qui a vu la défaite des Carthaginois, malgré leurs éléphants de guerre, contre les Romains, en 202 av. J.C.)

Passons en revue quelques-uns de ces points particulièrement actifs en ce moment.

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Entretien avec Aymeric Chauprade : la stratégie énergétique de la Russie

Aymeric Chauprade enseigne la géopolitique depuis 10 ans au Collège interarmées de défense. Il est l’auteur du traité géopolitique Constantes et changements dans l’Histoire, devenu rapidement un manuel de référence. Son récent atlas de géopolitique mondial Chronique du choc des civilisations, en revanche, a déclenché une polémique qui s’est soldée par sa mise à pied, exigée par le ministre de la Défense. Chauprade défend et incarne une approche scientifique de la discipline qui prend en compte le « facteur culturel », et donc la représentation que les peuples se font d’eux-mêmes et des autres dans l’Histoire.

Nous reproduisons ici l’entretien qu’il a accordé au magazine Le Courrier de Russie.

Le Courrier de Russie : Dans l’entretien sur la Russie que vous avez accordé récemment à la NRH (« La géopolitique de la Russie », in La Nouvelle Revue d’Histoire, n° 38, sept.-oct. 2008), vous proposez une interprétation dans laquelle la stratégie de Poutine – et de Medvedev aujourd’hui – est aussi claire que déterminée. Sa politique en matière d’énergie n’est pas seulement « économique », elle est au centre d’un plan stratégique très précis. Dans le même entretien, vous dites aussi qu’il s’agit d’une réaction de la Russie à un certain sentiment d’encerclement, à une politique américaine qui détermine finalement la donne a priori, les acteurs les plus faibles se défendant avec les moyens dont ils disposent.

Aymeric Chauprade : Ce n’est pas en opposition, bien au contraire. La Russie se vivait comme assiégée par la géopolitique américaine avant l’arrivée de Poutine, et elle l’était. Les Etats-Unis et leurs alliés progressaient à la périphérie, dans l’Etranger proche de la Russie.

Celle-ci s’est dit qu’elle devait retrouver son statut contesté de puissance régionale, et même de puissance internationale. Or elle n’avait qu’un atout sur la scène internationale : les ressources énergétiques. C’est le levier principal qui a été trouvé. Lire la suite

La grande illusion (de la reprise économique)

Economiste suisse, analyste financier indépendant, membre du World Economic Forum ou Forum de Davos, Michel Santi nous dit son dégoût et son exaspération devant la situation actuelle, qui voit une oligarchie politico-financière déconnectée de l’économie réelle s’enrichir sur le dos des contribuables, tout en se gargarisant de la fin prétendue de la crise.

Comment tolérer un système financier dont la taille dépasse les capacités de production de l’économie ? Comment s’étonner que les liquidités excessives, incapables de se loger dans une économie aux habits décidément trop étroits, aillent se loger dans des marchés financiers et faire le bonheur des spéculateurs ?

Scénario pourtant répétitif d’un crédit subitement moins généreux, qui met en péril la bulle de l’endettement massif, tout en provoquant un effondrement boursier dont la combinaison déroule ses effets nocifs sur une activité économique et un taux du chômage érigés en victimes expiatoires…

Après l’euphorie, vient une déflation qui se répand sur l’ensemble des secteurs économiques, pendant que les Etats volent au secours d’un système financier autrefois champion des produits sophistiqués comme les subprimes. Les constructions financières ne sont-elles que des châteaux de cartes, donnant aux investisseurs et aux spéculateurs l’illusion de la richesse ?

Comment appréhender un instrument financier comme les subprimes, qu’il est pratiquement impossible – même aujourd’hui – de valoriser de manière fiable ?

Qu’à cela ne tienne : L’Etat, qui n’est providence que pour les investisseurs, soustrait ces instruments financiers toxiques aux affres (et à la cotation) d’un marché pourtant naguère encore bienfaisant.

L’hémorragie du système financier, les saignées boursières seront stoppées avec l’argent du contribuable : le destin du citoyen moyen est donc de sauver le spéculateur… Il est en effet écrit que les Etats dépenseront sans compter, dès lors qu’il s’agira de stabiliser le système financier, tandis qu’au même moment, les ménages devront subir des réductions drastiques de leur budget !
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La globalisation néolibérale contre l’intérêt général

Laurent Pinsolle, blogueur dont nous avons déjà parlé et acolyte de Nicolas Dupont-Aignan, vient de publier sur son site trois articles pourfendant le mythe de la “mondialisation heureuse” (Dominique Strauss-Kahn) et proposant une alternative : la “ré-internationalisation” (terme forgé par l’économiste Frédéric Lordon).

Qu’est-ce donc que cette intéressante notion ? Laissons-le nous l’expliquer.

I – La globalisation néolibérale contre l’intérêt général

Depuis 30 ans, la globalisation néolibérale a transformé la planète. Ses promoteurs affirment que la liberté, promue objectif absolu de l’humanité, est le meilleur moyen de faire avancer le bien commun. Pourtant, aujourd’hui, il est difficile de ne pas constater qu’elle œuvre contre l’intérêt général.

Un idéal de liberté travesti

A la base, le libéralisme est porteur d’un bel idéal, celui d’une émancipation des hommes de sociétés féodales, où le destin des individus était trop souvent dans les mains d’un autre. Cet idéal a dirigé certains des plus grands progrès de l’humanité, notamment la fin de l’esclavage dans toutes ses formes. [Note de Fortune : nous laissons évidemment à l'auteur l'entière responsabilité de ces propos.] En cela, le mot « liberté » prend une place particulière dans le triptyque de notre République. Malheureusement, cet idéal a été travesti par sa transformation en néolibéralisme.

Un intellectuel affirme que cette mutation du libéralisme, qui se serait opérée vers la fin du 19ème siècle, s’explique par deux évènements : la théorie de Darwin et la mathématisation des sciences économiques. La première aurait poussé certains économistes à adopter la théorie de l’évolution aux sociétés humaines et à vouloir laisser faire la nature dans tous les aspects de l’économie. La seconde a favorisé des constructions purement abstraites, déconnectées de la réalité. Lire la suite