Délocaliser n’est pas une fatalité

Après la “prime à la relocalisation”, en 2009, une nouvelle mesure a été annoncée, dimanche 29 janvier, par le chef de l’Etat pour lutter contre les délocalisations : baisser le coût du travail. L’idée est simple : diminution des charges sociales patronales et compensation par une hausse de la TVA (baisse des recettes oblige). Face à l’inefficacité de la mesure prise en 2009 (voir Le Monde du 9 mars 2010), que peut-on attendre de cette proposition ? Au regard des connaissances disponibles sur la question, rien. Et ce d’autant plus que la mesure se fonde sur une idée reçue, celle de la responsabilité seule du coût du travail.

Acceptons temporairement l’hypothèse selon laquelle le coût du travail serait bien responsable des délocalisations et de la désindustrialisation. Dans ce cas, ce n’est certainement pas la mesure annoncée qui modifiera la tendance. La baisse supposée du coût de production en France (induite par la baisse du coût du travail) ne peut absolument pas être suffisante pour compenser les différentiels de coûts du travail, y compris si elle est accompagnée d’une hausse de la TVA sur les produits importés. A moins d’un très sérieux alignement par le bas, d’une précarisation de l’emploi poussée à l’extrême, voire d’un recours aux formes illégales du travail, il n’y a aucun moyen de lutter contre les délocalisations motivées par les différentiels de coût du travail. Ceux-ci sont beaucoup trop importants. La tendance naturelle, c’est l’alignement vers le haut. Progrès social oblige, les salaires augmentent dans les pays dits “low cost“, comme en Chine où on a assisté à un triplement du salaire moyen entre 1990 et 2005, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

La mesure ne peut qu’être inefficace, mais là n’est pas la question. Inéluctables, les délocalisations ? Pas toujours, car la relation entre désindustrialisation, délocalisation et coût du travail est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Désindustrialisation et délocalisation ne sont pas synonymes

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Une chanson douce : Les nouveaux violons de la politique de l’emploi

Régulièrement invoqués comme remèdes miracles dans la crise de l’emploi, la ré-industrialisation et le chômage partiel ont fini par se charger d’une dimension incantatoire et, dans l’esprit de certains, de pouvoirs surdimensionnés. A commencer par celui de relancer l’emploi. Peu crédible lorsque l’on sait que d’une part la plupart des industries délocalisées ne sont pas rapatriables et que, d’autre part, le chômage partiel limite certes les destructions d’emplois mais ne permet pas d’en créer. Moralité, si la crise s’avère être autre chose qu’un à-coup conjoncturel – ce qui semble plus que probable – il s’avérera inefficace.

Il nous faut autre chose. Et si ce n’était pas une nouvelle formule magique censée relancer l’emploi et doper la croissance mais une simple prise de conscience . L’acceptation de cette idée selon laquelle les concepts de plein emploi mais aussi de CDI ininterrompu sur 40 ans, c’est terminé. Du sang et des larmes, voilà donc le programme pour la prochaine génération d’actifs ? Disons plutôt, une autonomie accrue avec à la clé, une plus grande liberté pour les uns et, pour les autres – autant là aussi l’admettre – plus de précarité.

150 000. C’est le nombre de personnes qui, en France, ont perdu leur emploi l’année dernière. D’après l’Unedic, elles seront 200 000 de plus à la fin de l’année, nous faisant ainsi passer la barre, fin décembre prochain, des 3 millions de personnes sans emploi et atteindre les 9,5 % de taux de chômage. Du jamais vu depuis 12 ans. Pour stopper l’hémorragie et relancer l’emploi, deux formules magiques sont régulièrement invoquées par les politiques et grands penseurs de la croissance : réindustrialisation et chômage partiel. Deux incantations aux vertus apaisantes, il est vrai. L’une parce qu’elle nous rappelle l’époque regrettée du plein-emploi – autrement dit du 5 % de taux de chômage – des Trente Glorieuses ; l’autre parce qu’elle nous renvoie aux mérites si souvent loués du modèle allemand.

Seul problème : la première apparaît peu réaliste depuis que la récente affaire Lejaby nous a appris qu’une pièce de lingerie coûtait environ 13 euros à fabriquer en France contre seulement 7 au Maroc ou en Tunisie, et à y regarder de plus près, la seconde s’apparente davantage à un amortisseur temporaire propre aux périodes de chômage élevé qu’à un levier de croissance aux effets durables.
Autant donc se faire à l’idée : les concepts de réindustrialisation et de chômage partiel sonnent bien, ils rassurent par leur pouvoir évocateur et font consensus en l’absence d’autres pistes concrètes de sortie de crise, mais ils ne possèdent pas tous les pouvoirs magiques qu’on leur prête si volontiers ces derniers temps. A commencer par ceux de relancer le marché du travail.

Le fantasme de la réindustrialisation

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