Serge Latouche : “La décroissance n’a pas à se situer sur l’échiquier politique”

Professeur émérite d’économie à l’université de Paris-Sud (Orsay), Serge Latouche est spécialiste des rapports économiques et culturels Nord-Sud et de l’épistémologie des sciences sociales. Il est l’un des fondateurs de la revue d’étude théorique et politique de la décroissance Entropia.

Rédacteur historique de la Revue du MAUSS, il dirige depuis 2013 la collection ”Les précurseurs de la décroissance” aux éditions Le Passager Clandestin. Serge Latouche est aujourd’hui considéré comme le spécialiste de la décroissance qu’il a contribuée à lancer dès le début des années 2000 grâce à des ouvrages tels que Le pari de la décroissance, Pour une société d’abondance frugale ou encore l’Age des limites.

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Un bonheur sans croissance est-il possible ?

« On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance », lisait-on sur les murs de Paris en mai 68, signifiant par là l’absence de communauté de sens et de corrélation nécessaire entre l’augmentation, quantitative, de la richesse nationale et la recherche, qualitative, de bonheur personnel. Révolte d’enfants gâtés, diront certains et il est vrai que le raisonnement qui va suivre ne concerne que les pays riches dont l’affluence a permis la sortie hors du règne de la nécessité.

Commençons par ce paradoxe bien connu, mis en évidence par l’économiste Easterlin[1] en 1974 selon lequel une hausse du PIB ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par les individus.

Ce paradoxe est à rapprocher de ce que l’on nomme, en psychologie, le « paradoxe de l’abondance » qui montre que la disponibilité d’une satisfaction, auparavant rare, finit par produire lassitude et passivité. L’excitation ou l’euphorie liées à la consommation d’un bien provient de sa rareté. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! » disait Rousseau. « Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. (La nouvelle Héloïse, 1761).

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Un précurseur de la décroissance : William Morris ou l’utopie réalisée

La décroissance renoue aujourd’hui avec l’inspiration première du socialisme, celui qui a été qualifié non sans ambiguïté d’utopique. Mais voilà déjà quelques années, lorsque j’ai désigné William Morris comme un précurseur de la décroissance, j’ignorais le texte que le lecteur va découvrir.

Je ne connaissais de lui que son ouvrage le plus célèbre, News from nowhere (Nouvelles de nulle part), écrit en 1890 pour servir de feuilleton au Commonweal, le journal de la Socialist League. Or, incontestablement, nombre de penseurs auxquels se réfèrent les objecteurs de croissance ont été des utopistes, et souvent des hérétiques par rapport à la doxa de la gauche marxiste ; je pense à Paul Lafargue, Jacques Ellul, Ivan Illich, André Gorz, auxquels il conviendrait d’adjoindre Bernard Charbonneau, Cornelius Castoriadis, sans parler de Tolstoï, Gandhi, ou Thoreau.

À travers eux, la décroissance rejoint les fortes critiques des précurseurs du socialisme contre l’industrialisation et une vision non dogmatique de la construction d’une société plus juste. Relire ces penseurs, et William Morris en particulier, voire réévaluer le luddisme, ce mouvement de révolte contre les machines du début du XIXe siècle, permet de redonner sens au socialisme dans une vision écologique telle qu’elle a pu être développée chez André Gorz [1].

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Bernard Charbonneau : « Repenser notre civilisation »

Bernard Charbonneau (1910-1996) est l’auteur qui, en 1973, a écrit “Triste campagnes”. Dans cet essai, il examine comment ce que l’on appelait à l’époque la modernisation agricole a favorisé le déclin et la décomposition des sociétés paysannes du Béarn, dans le Sud-Ouest de la France, où il avait choisi de s’établir au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

Ce faisant, à travers l’examen méthodique de l’évolution d’une région donnée, il mettait à nu de manière prémonitoire la logique d’une évolution technique et économique qui n’a fait que s’accélérer et qui aujourd’hui, partout dans le monde, dissout le lien qui associe les sociétés paysannes à leurs terroirs et détruit leur identité.

Charbonneau a porté sur son siècle un regard à la fois critique et exigeant. Dès sa jeunesse, il acquiert la conviction que ce siècle serait – et pour les mêmes raisons – à la fois celui des totalitarismes et du saccage de la nature. Du Jardin de Babylone, à La planète et le canton, en passant par Tristes Campagnes et La fin du Paysage, c’est cette conviction, qui oriente sa manière de décrire l’évolution du monde et des paysages qui l’entourent ; c’est le fil rouge de sa carrière de penseur qui fut celle d’un géographe et d’un professeur.

Toute son œuvre est marquée par l’idée que « le lien qui attache l’individu à la société est tellement puissant que, même dans la soi-disant “société des individus”, ces derniers sont si peu capables de prendre leurs distances avec les entraînements collectifs que, spontanément, ils consentent à l’anéantissement de ce à quoi ils tiennent le plus : la liberté. »

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La religion du Progrès

23 novembre 2013. Dans le temple du Cnit (Centre des nouvelles industries et technologies), le Parti socialiste réunit quelques dizaines de dévots pour réactiver la foi dans le progrès face aux idéologies du déclin.

Voici une petite sélection des lieux communs déversés par ces perroquets interchangeables, idolâtres de la Croissance, de l’Innovation, de la Recherche, de la Compétitivité, de la Science et de la Technique.

Un seul mot d’ordre : mobilisation générale pour le PIB. Une rhétorique qui se prétend à la pointe de la modernité, mais que Bernard Charbonneau démontait déjà dans son livre : Le Changement

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