États-Unis : Militantisme et alimentation alternative

Les mouvements pour une alimentation alternative sont-ils une panacée contre l’obésité, les problèmes de santé d’origine alimentaire et la mauvaise alimentation ? Nul besoin d’être réactionnaire pour voir les limites de cette proposition ; difficile pourtant de renoncer à cette croyance. Julie Guthman, dont le travail a presque à lui seul inauguré la recherche scientifique sur ces questions, nous aide à comprendre pourquoi.

Vous êtes principalement connue comme spécialiste de l’obésité et des produits biologiques. Mais plus généralement, on pourrait vous décrire comme chercheuse en études sur l’alimentation, un domaine à la fois assez récent et spécifique au monde anglophone. De quoi s’agit-il et comment y êtes-vous venue ?

Julie Guthman : Un nombre important de travaux tombent sous la catégorie des études sur l’alimentation, y compris dans les sciences dures. Mais dans les sciences humaines et sociales, trois courants différents peuvent être observés. Premièrement, il y a des travaux assez descriptifs qui se rapprochent de la littérature populaire et qui décrivent, souvent en des termes admiratifs, une expérience alimentaire, un restaurant, ou des produits alimentaires.
Lire la suite

Les causes psychosociologiques de l’addiction dans une société capitaliste

Le grand mérite de certains auteurs tels Cornélius Castoriadis, des freudo-marxistes tels Marcuse et d’autres psychosociologues est d’avoir introduit l’approche individuelle et psychologique dans l’analyse économique et politique, afin d’éviter une dichotomie trop manichéenne, entre le collectif et l’individu, le déterminisme et la liberté, la sociologie et la psychologie.

À travers ce texte, nous allons chercher à parcourir différentes analyses psychosociologiques des mécanismes de l’addiction. Nous explorerons différentes dimensions. Tout d’abord, nous analyserons l’addiction à la consommation comme compensation d’une insécurité et de carences psychiques, puis l’addiction psychologique au pouvoir comme obstacle à la démocratie dans les organisations. Nous verrons ensuite que le détachement des addictions individuelles et collectives suppose aussi une mutation anthropologique, car la culture techno-capitaliste renforce notamment l’addiction à la reconnaissance sociale, à la croissance infinie. Enfin, nous verrons en quoi l’autolimitation, la « simplicité volontaire » peuvent être des remèdes contre l’addiction à la consommation, à la violence et à la démesure.

Lire la suite

S’opposer à la fabrication du nouvel individualisme de l’”Homme nouveau” néolibéral

Note des administrateurs de Fortune : L’équipe de Fortune tient à préciser qu’en aucun cas son équipe est en lien ou cherche à assurer la promotion du M’PEP en relayant un de ces textes. Le choix de relayer ce texte est exclusivement du à l’intérêt que le sujet présente en vue d’offrir un regard éclairant sur le monde contemporain et ses évolutions. 

Rien n’est plus urgent que d’assimiler correctement les ressorts de l’hégémonie acquise par le néolibéralisme. Il faut donc bien comprendre la rupture que signifie « néo » dans « néolibéralisme ». Le libéralisme classique prône le « laisser faire » au motif que le marché serait un mécanisme « naturel ». Le néolibéralisme, quant à lui, ne considère absolument pas le marché comme étant naturel, mais comme étant une construction institutionnelle, façonnée par la loi, et qui nécessite une intervention permanente de l’État. Pour le néolibéralisme, l’économie doit être dirigée, soutenue et protégée par la loi, les institutions et l’État.

Couverture de la première édition du Léviathan de Thomas Hobbes

Pour construire cette marchandisation généralisée, la vie des individus doit être intégralement réglée par et sur le marché. C’est pourquoi le néolibéralisme ambitionne de créer un « homme nouveau » : l’ « homme néolibéral ». L’ « homme néolibéral » est un être froid. Calculateur. Rationnel. Qui procède en permanence à des arbitrages résultant de calculs d’optimisation et de maximisation. L’ « homme néolibéral » est une petite entreprise à lui tout seul.

Lire la suite

Il y a 3.000 ans le mondialisme entraînait déjà la fin d’une civilisation

Vers - 1177, la civilisation de l’âge de bronze moderne autour de la Méditerranée s’est brutalement effondrée. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que la Grèce connaisse une renaissance culturelle. Que s’est-il donc passé il y a un peu plus de trois mille ans? C’est à cette question que répond le professeur d’histoire et d’anthropologie américain Eric H. Cline dans “1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée“, un livre fascinant.

Federico Barocci, La fuite d’Enée (1598)

L’auteur propose dans son ouvrage une exploration des différentes cultures du bassin méditerranéen de l’âge du bronze, en s’interrogeant en particulier sur la raison de leur rapide effondrement vers la fin du premier millénaire avant JC. Dès la préface et l’introduction, il pose clairement la question inscrite au cœur de son enquête: pourquoi des civilisations vieilles de plusieurs centaines d’années, organisées dans des empires stables et puissants, se sont-elles rapidement effondrées ? Quels facteurs faut-il incriminer ?

Ce monde formait un système, interconnecté, interdépendant, alimenté par un dense réseau. Les crises traversées par ces formations politiques se sont donc nourries les unes des autres, leurs effets se sont cumulés, et, quand les routes commerciales se sont effondrées, c’est l’ensemble de ce monde global qui a suivi.

La réponse à la question s’articule en quatre chapitres, allant du XIVe siècle au XIIe siècle avant notre ère. D’emblée, l’auteur s’attache à présenter le monde dans lequel on s’inscrit: si certaines civilisations sont relativement bien connues des lecteurs contemporains, comme l’Égypte du Nouvel Empire, d’autres le sont moins, et l’empire hittite, la Crète, la Grèce de Mycènes, sont ici fort bien présentées, au fil des sources.
Lire la suite

Yves Cochet : Les humanités environnementales

Entretien avec Yves Cochet (29/11/2013) – Les humanités environnementales désignent un ensemble de disciplines dont l’origine tient aux enjeux environnementaux et climatiques des dernières décennies. Le degré d’impact environnemental de l’activité humaine – qui nous ferait aujourd’hui basculer selon certains dans l’« anthropocène » – accéléra un processus né au cours des années 70, lequel postule que les êtres non humains méritent non seulement une histoire commune aux êtres humains, mais aussi leur propre récit.

Au lieu d’envisager une nature physique associée à une culture humaine distincte, les humanités environnementales fondent leur approche sur les ontologies interconnectées, à savoir un ensemble de réseaux associant les êtres humains et non humains. Ce que nous appelons environnement ne réfère pas ici à une donnée indépendante de notre action, mais aux imbroglios que les sociétés humaines ont créés dans le temps, et dans l’espace.

Comme d’autres, les humanités environnementales considèrent que l’on peut séparer la nature de la culture à des fins épistémologiques, et que pareille séparation permet l’essor des sciences naturelles et des sciences sociales. Les nouvelles problématiques environnementales requièrent toutefois des approches alternatives fondées sur une vision unifiée du monde.

Dans le champ des humanités environnementales, l’histoire environnementale et la philosophie environnementale furent parmi les premières disciplines à émerger, rapidement rejointes par les études littéraires et l’écocritique, les études culturelles, l’anthropologie, l’art et les études visuelles, la géographie et l’écologie politiques. Cette liste est loin d’être close, puisque toutes les humanités peuvent susciter l’approche interdisciplinaire des crises écologiques.

Et si le fait de revisiter pionniers et précurseurs pourrait nous conduire à sous-estimer la pluralité et la diversité des contextes intellectuels, nous croyons au potentiel d’une réinterprétation de travaux plus anciens lorsque celle-ci est éclairée par les nouvelles problématiques écologiques. Les praticiens des humanités environnementales souhaitent ainsi s’inscrire dans une vive tradition intellectuelle.

Annie Bussière : La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique

La question du patrimoine engage celle du Père et de la transmission symbolique. Or, il se trouve que, de nos jours, la figure du Père est fortement contestée.D’où les questions : le Père assure-t-il encore la Transmission ? Si oui, que transmet-il ?

En passant de l’économie industrielle du XIXè siècle à l’économie financière du néolibéralisme, nous sommes passés d’une économie de la névrose, bâtie sur le refoulement, à une économie de la perversion fondée sur la jouissance.

L’économie industrielle s’achève en août 1971 avec la fin de l’étalon or et l’auto-régulation du Marché. Simultanément, on constate au niveau sociétal un effacement de l’étalon phallus – cette instance symbolique qui régule le manque et permet la subjectivation de l’individu – dont le déclin, il convient de le dire, s’est amorcé au siècle des Lumières ; l’individu doit désormais s’auto-réguler en dehors de toute référence symbolique, ce qui génère une nouvelles économie psychique donnant libre cours à la jouissance aux dépens du désir. On constate que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans l’économie financière et dans la nouvelle économie psychique, soit le déni du réel au profit du virtuel et de l’imaginaire.

Lire la suite

L’idéologie du travail et la crise du capitalisme

Par Guillaume Borel pour Les Moutons Enragés

« Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. » – Jacques Ellul, l’Idéologie du travail, Foi et Vie n°4 Juillet 1980

Partie I : De l’âge d’or aux premières cités

Titien – Le Châtiment le Sisyphe, 1548-1549

L’âge d’or

Le travail est aujourd’hui à la fois la condition du salariat, qui ouvre le droit à la rémunération, et une valeur sociétale fondamentale qui sert de base à la construction de l’identité et des rapports sociaux.

Pourtant, en remontant le fil de la pensée de Jacques Ellul, notamment grâce à son article “L’idéologie du travail” cité en exergue, on se rend compte qu’il n’en fut pas toujours ainsi.

Loin d’être une donnée naturelle anthropologique, la « valeur » travail s’est construite au fil du temps, et plus particulièrement sous l’impulsion des développements successifs du système de production capitaliste.

A la fois philosophe, théoricien de la société technicienne et théologien, Jacques Ellul propose ainsi une lecture à la fois historique, anthropologique, sociétale et économique, de la construction du travail comme idéologie.
Lire la suite

SOS sens de la vie, sens de la mort…

… Du radicalisme militant aux sports extrêmes, comment notre monde qui ne croit plus en rien se débrouille pour gérer son besoin de transcendance.

La fête des morts était célébrée dimanche dernier (2 novembre). Alors que le sentiment religieux est en baisse en France, certains, par leur comportement, cherchent à retrouver l’idée selon laquelle l’existence ne s’arrête pas au moment du décès.

Atlantico : La fête de la Toussaint marque pour les catholiques la célébration des saints, qui est suivie le jour suivant de la Commémoration des morts. Mais alors que plusieurs études mettent en évidence une progression de l’athéisme et de l’agnosticisme en France et plus largement en Europe, la mort a-t-elle encore un sens pour ceux qui se déclarent sans croyance religieuse ?

Damien Le Guay : La mort est une chose. La religion une autre. Diderot pensait, pour lutter contre les religions, qu’il fallait “dédramatiser” la mort, la rendre moins tragique.

Il croyait que la religion chrétienne avait augmenté la peur de la mort pour mieux conforter son pouvoir. Et donc, pour diminuer son emprise (ce qui est l’aspiration des Lumières), il fallait  il suffisait même de rendre la mort moins effrayante. Mais, de toute évidence, le caractère dramatique de la mort est inhérent à la condition humaine.

Lire la suite

Alain Gras : Le socio-système énergétique

Le socio-système énergétique / Alain Gras, in “Socio-énergie. 1ères Journées internationales de sociologie de l’énergie” organisées par le Centre d’Étude et de Recherche Travail, Organisation, Pouvoir (CERTOP, Université Toulouse-Le Mirail) en partenariat avec l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) et l’Association française de sociologie (AFS), Université Toulouse II-Le Mirail, 25-26 octobre 2012.

Pour Alain Gras, “L’histoire du concept d’énergie accompagne l’histoire d’une civilisation qui est pénétrée de la notion de puissance. Une puissance qu’elle exerce sur notre environnement et le terme lui-même d’ailleurs le sous-entend. Communément, par exemple, l’énergie d’une bombe atomique parle tout de suite à notre imaginaire“. De la locomotive à vapeur et du télégraphe, au nucléaire et au projet Desertec, c’est le panorama d’une société industrielle, de son développement technologique et de sa dépendance à l’énergie fossile, qui est brossé dans cette communication.

En s’appuyant sur les recherches en économie (Nicholas Georgescu-Roegen, les prospectives du Club de Rome), en démographie (celles de Paul Chifurka notamment),   sur la philosophie (Heidegger, Descartes, Tocqueville…), sur les notions de “pic pétrolier”, de paradoxe de Jevons, d’effet rebond…, Alain Gras dresse les jalons d’une histoire sociologique de l’énergie (et de la thermodynamique), qui, pour lui, n’est pas seulement un phénomène politique et militaire, mais qui est un phénomène social total, au sens de Marcel Mauss. Si Alain Gras parle de décroissance énergétique, il espère avant tout un changement de relation de l’homme avec la nature, un changement d’imaginaire où se réinsérerait le pouvoir du peuple dans les choix de société, dans les choix technologiques du futur.

«Quand nous serons tous des cyborgs, il sera trop tard»

De la science-fiction, le transhumanisme ? Pour l’anthropologue Daniela Cerqui, l’hybridation homme-machine a déjà commencé.

On corrige la myopie au laser, pourquoi ne pas obtenir une vision de 16/10 ? Militaires et navigateurs peuvent ne pas dormir pendant des jours et des jours grâce au Modafinil. Les étudiants débrouillards aussi. On fabrique des exosquelettes pour permettre aux handicapés de marcher… et aux soldats américains de concurrencer Hulk !

Après l’homme réparé, voici l’homme augmenté et bientôt le transhumain (hybride homme-machine). Cet homme 2.0 n’est pas sans poser toutes sortes de questions d’ordre éthique et philosophique. Auxquelles tente de répondre depuis des années l’anthropologue suisse Daniela Cerqui.

Rue89 : « Transhumanisme », « post-humanisme »… Ces mots ne font pas encore partie du vocabulaire courant. De quoi s’agit-il ?

Daniela Cerqui : Il n’y a pas de définition universellement admise ni solidement établie. Mais je dirais que le transhumanisme est une idéologie portée par différents courants des sociétés occidentales affirmant qu’il est du devoir de l’homme d’utiliser toutes les avancées possibles des sciences et des technologies pour augmenter ses performances.

Autrement dit, multiplier prothèses, implants, transgenèses et autres produits stimulants, non seulement pour réparer l’individu si besoin, mais aussi pour l’améliorer.

L’objectif ? Qu’il reste jeune et en bonne santé ; qu’il soit hyper relié aux autres et au monde ; qu’il devienne plus intelligent, plus rapide, plus empathique. Et qu’il soit même doté de capacités inédites comme la télépathie ou la vision à 360° par exemple.
Lire la suite

L’humain augmenté (vidéo)

L’ère de l’humain augmenté a-t’elle déjà commencé ? Atteint depuis la naissance d’un déficit visuel, Neil Harbisson, un artiste anglais qui se définit lui-même comme un cyborg, s’est greffé une caméra au cerveau. Il a volontairement modifié son corps pour faire de ce handicap une expérimentation artistique et ressentir différemment le monde qui l’entoure.

“Demain vous allez réparer un homme à l’aide d’une technologie qui aura la capacité d’évoluer. C’est une disparition de la notion de la norme.” – Cynthia Fleury

“On est dans une quête de performances illimitées. On va créer une mésestime des ‘non-améliorés’ qui se sentiront défaillants parce qu’ils ne seront pas améliorés techniquement” – Cynthia Fleury

Réalisé par Bruno Richaud, Future Mag (Arte – 21/06/14)

Entretien avec Jared Diamond : Trois leçons de Papouasie

Cinquante ans bientôt après sa première incursion en 
Nouvelle-Guinée, Jared Diamond se remémore 
ce qu’il a appris au contact de ses habitants traditionnels. 
Sous la plume de cet observateur critique de l’aventure humaine, ces souvenirs sont motifs à autant de leçons de civilisation.

Jared Diamond, biologiste et géographe à l’université de Californie, c’est d’abord l’auteur de deux gros livres, aussi encensés que critiqués. De l’inégalité parmi les sociétés, traduit en 2000 (Gallimard), prétendait tout simplement expliquer le pourquoi de la success story eurasienne. En d’autres mots, il décrivait comment ce continent européen et asiatique, favorisé par son climat et les nombreuses espèces domesticables qu’il abritait, avait au cours de l’histoire longue pris de l’avance sur les autres, et opéré une sortie considérable hors de son aire natale. Les armes, les métaux, mais par-dessus tout les épidémies, apportées par les Occidentaux, avaient assuré le succès de cette expansion mondiale.

Effondrement, traduit en 2006 (Gallimard), c’était le contraire : on y apprenait comment les Mayas, les habitants de l’île de Pâques, les Indiens pueblos du Nouveau-Mexique, les Vikings du Groenland, avaient méthodiquement scié la branche de leur propre civilisation en faisant de mauvais choix agricoles, alimentaires ou autres. C’était l’histoire d’autant d’échecs, contenant en germe la menace d’une plus grande catastrophe, mondiale et encore à venir, liée à l’indécrottable propension de l’espèce humaine à détruire son environnement.

Le public a largement plébiscité ces deux ouvrages, comme en témoigne le grand nombre de langues dans lesquelles ils ont été rapidement traduits.

Lire la suite

L’ordinatisation va faire disparaître le travail et l’emploi

Paul Jorion, chercheur en sciences sociales, explique comment «l’ordinatisation» des métiers va tuer – et tue déjà – l’emploi à petit feu.

Selon une étude réalisée par deux chercheurs de Harvard, 47% des emplois pourront être confiés à des ordinateurs d’ici 20 ans. Pis, il faudra trouver des moyens de «s’occuper», de passer le temps. Il y a quelques mois, David Graeber, cet anthropologue américain avait écrit une tribune sur des métiers «inutiles»

En 1930 déjà, l’économiste anglais John Maynard Keynes prédisait – dans une fiction – qu’un siècle plus tard, on pourrait se contenter de travailler 15 heures par semaine, et que le principal problème résiderait dans la répartition du travail. Paul Jorion, chercheur en sciences sociales, partage ce point de vue. Il explique comment les humains perdent peu à peu le monopole du travail, et pourquoi ce phénomène va s’accentuer.

Que peut-on dire de ce chiffre? 47% des emplois peuvent-ils vraiment être remplacés par des ordinateurs en seulement 20 ans?

Paul Jorion – Disons que la manière dont il a été obtenu – essentiellement à partir de préjugés – est assez discutable. Mais en lui-même, il est exact… Il pourrait même être encore plus élevé, dans la mesure où les métiers concernés par cette mutation ne sont pas uniquement les métiers manuels, mais aussi les métiers dits «intelligents».

Mais l’homme a naturellement tendance à mettre son intelligence au dessus de tout, et aime à penser qu’il est irremplaçable! L’ordinatisation des métiers va à la fois toucher les métiers «simples» et «complexes», ce sont les métiers qui allient travail manuel et réflexion qui seront plus difficilement remplaçables.

Aujourd’hui, où en sommes-nous de cette «ordinatisation»?

Lire la suite

Vers une société de «jobs à la con» ?

Le pamphlet d’un anthropologue américain dénonçant la bureaucratisation de l’économie et la multiplication des emplois inutiles, baptisés «bullshit jobs», a lancé une polémique.

Avez vous un «job à la con» ? Si vous avez le temps de lire cet article devant votre ordinateur au boulot, la réponse est probablement oui. Et à en croire la viralité du pamphlet consacré aux «bullshit jobs» (en VO) signé David Graeber, anthropologue à la London School of Economics et une des figures du mouvement Occupy Wall Street, vous n’êtes pas pas le seul.

Dans un court essai publié dans le magazine de la gauche radicale britannique Strike ! le 17 août, l’universitaire, qui n’aime pas qu’on le définisse comme anarchiste, décrit ce qu’il a baptisé le «phénomène des jobs à la con». Soit, selon lui, l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau, amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et vides de sens, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société.

«Tout un tas d’emplois inutiles»

Lire la suite

Philippe Descola : “Par-delà nature et culture”

Philippe Descola, né en 1949 à Paris, est un anthropologue français. Ses recherches de terrain en Amazonie équatorienne, auprès des Jivaros Achuar, ont fait de lui une des grandes figures américanistes de l’anthropologie.

Dans son ouvrage Par-delà nature et culture, paru en 2006, il propose une typologie des économies de la connaissance qui ont régi les relations de l’homme avec la faune et la flore.

Dans cet entretien, Philippe Descola s’interroge à propos de la question suivante: l’Occident doit-il se réinventer face à la crise écologique ?

Critique de l’idéologie libérale

Par Michel Drac

Note sur le libéralisme économique, tel qu’analysé par Alain de Benoist.

Le Marchand de Venise, de William Shakespeare (gravure du XVIIIème siècle)

Qu’est-ce que l’idéologie libérale ?

Alain de Benoist (AdB) commence par préciser que ce n’est pas un corpus unitaire. C’est une école, organisée autour d’une doctrine économique (le marché autorégulateur), dont découle une vision politique adaptée au déploiement de ladite doctrine – et c’est, aussi, une anthropologie de type individualiste.

De quoi l’idéologie libérale est-elle l’adversaire obligé ?

Marché et individu ont en commun leur incompatibilité avec toute forme d’identité collective : le Marché a besoin des individus pour imposer la monnaie comme seul support de l’échange, et seule l’abolition au moins partielle de l’identité collective fabrique l’individu.

Comment cet antagonisme s’est-il constitué historiquement ?

A l’origine est, pour AdB, le christianisme. Il introduit, contre les représentations holistes de l’Antiquité, l’idée du Salut individuel. Au départ, l’homme intérieur chrétien se retire du monde. Mais progressivement, il va le réinvestir, et une représentation ultra-mondaine finira par contaminer les représentations sociales : l’individu est né. Pour reprendre une distinction célèbre : la communauté s’efface devant la société.

Dans la foulée, la vision portée sur le monde évolue : de l’abolition des cadres holistes découle l’émergence d’une conception nominaliste potentiellement négatrice du réalisme aristotélicien, et l’individu cartésien proclame sa capacité à poser le sens sur un monde constitué d’êtres singuliers. Le cartésianisme marque le triomphe de l’individualisme jusque dans la conception de l’esprit humain.

Dès lors, l’homme individuel se construit, théoriquement, sans référence à un héritage ou une dynamique collective. L’homme individualiste se pense humain indépendamment de tout processus d’hominisation social. Il en découle mécaniquement que l’individu précédant le social, les droits (de chaque individu) sont censés précéder les devoirs (à l’égard des autres individus).

Lire la suite