Une crise issue de l’hégémonie américaine

« Aux alentours de 1971, les autorités américaines ont entrepris un mouvement stratégique audacieux : au lieu de s’attaquer aux déficits jumeaux toujours croissant du pays, les hauts responsables politiques américains ont décidé de faire le contraire : de stimuler ces déficits. Et qui paierait pour eux ? Le reste du monde ! Comment ? Par le biais d’un transfert permanent de capitaux, se ruant sans cesse au dessus des deux grands océans pour financer les déficits jumeaux américains. » L’économiste grec Yanis Varoufakis revient sur l’acte fondateur du nouveau régime de mondialisation, qui portait en germe la financiarisation des économies et l’accumulation des déséquilibres qui ont provoqué la crise de 2008.

Philip Pilkington : Dans votre livre, « Le Minotaure mondial : l’Amérique, les véritables origines de la crise financière et l’avenir de l’économie mondiale », vous affirmez que cette crise économique actuelle a des racines très profondes. Vous estimez que si de nombreuses thèses très répandues – une cupidité sans borne, une soumission des régulateurs – expliquent certaines caractéristiques de la crise actuelle, elles ne traitent pas la question sous-jacente réelle, qui est celle de la structure actuelle de l’économie mondiale. Pourriez-vous expliquer brièvement pourquoi vous considérez que ces thèses sont insuffisantes ?

Yanis Varoufakis : Il est vrai que, durant les décennies qui ont précédé le krach de 2008, la cupidité est devenue le nouveau credo ; que les banques et les hedge funds ont fait plier les autorités réglementaires à leurs volontés ; que les financiers croyaient en leurs discours, et étaient donc convaincus que leurs produits financiers étaient un « risque sans risque ». Cependant, ce passage en revue des phénomènes de l’époque pré-2008 nous laisse le sentiment tenace que nous manquons quelque chose d’important, que, toutes ces vérités isolées étaient de simples symptômes, plutôt que des causes, du monstre qui nous propulsait vers le krach de 2008. La cupidité existe depuis des temps immémoriaux. Les banquiers ont toujours essayé de contourner les règles. Les financiers sont à l’affût de nouvelles formules trompeuses de crédit depuis l’époque des Pharaons. Pourquoi la période post-1971 a-t-elle permis que la cupidité domine et que le secteur financier dicte ses conditions sur le reste de l’économie sociale mondiale ? Mon livre veut insister sur une cause plus profonde, derrière tous ces phénomènes distincts mais étroitement liés.

PP : Oui, ces tendances doivent être contextalisées. Quelles sont donc les racines de la crise que vous avez mises au jour ?

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L’économie pourrait-elle décroître ?

Question stupide, votre honneur : évidemment que non, l’économie ne peut pas décroître. Sauf à l’occasion d’épisodes aussi brefs qu’indésirables, la vocation de l’économie, c’est de croître, et en général nous croissons bel et bien, non mais sans blague !

Croissance de quoi, au fait ?

Que tout le monde affirme que la croissance est l’état normal de l’économie, c’est indéniable. Mais au fait, c’est quoi exactement la croissance ? En économie, cette “croissance” désigne généralement (malgré l’absence de complément de nom) quelque chose de bien précis : l’augmentation, d’une année sur l’autre, d’une grandeur qui s’appelle le Produit Intérieur Brut ou PIB, une notion qui date de juste après la Seconde Guerre Mondiale. Ce PIB a lui-même une définition très précise : il s’agit du “résultat final de l’activité de production des unités productrices résidentes ”. Ouf ! Si nous décortiquons pas à pas, et que nous traduisons cela en Français, cela donne ce qui suit :

  • il s’agit du “résultat final” de l’économie, c’est-à-dire des biens et services qui sont utilisés par un consommateur final. Le consommateur final, dans cette affaire, c’est celui qui utilise le bien ou service pour son propre compte, et ne va pas l’incorporer dans une production qui sera elle-même vendue ou transférée à un tiers. Par exemple, si j’achète un poireau pour le manger moi-même, je suis un consommateur final pour ce poireau. Par contre, si j’achète le même poireau en tant que restaurateur, pour fabriquer puis vendre de la soupe aux poireaux, ou en tant qu’épicier, pour simplement le revendre après l’avoir transporté, alors je ne suis pas un consommateur final pour ce poireau. Ce “résultat final” (ou “biens et services disponibles pour un usage final ”, ce que l’on trouve aussi parfois) concerne donc tout ce que les agents économiques (individus, mais aussi entreprises, administrations, associations, etc) consomment en propre. Il peut s’agir de biens durables (immeubles, voitures) ou pas, et cela inclut les variations de stock.
  • ce “résultat final” doit provenir d’une “activité de production ”. En fait, cette “activité de production” signifie le plus souvent “activité marchande ”, car c’est le seul cas de figure où la mesure du résultat est facile, à défaut d’être juste : on va valoriser la production… au prix de vente. Cela semble évident, mais en fait ça ne l’est pas du tout ! En effet, comment valoriser la production non vendue, en particulier tout ce que l’on appelle “services non marchands” ? Cela concerne une large part de l’éducation (l’Education Nationale n’envoie pas de facture quand votre gamin va à l’école), de la santé, de la justice, et plus généralement tout ce que des fonctionnaires font pour la collectivité sans se faire directement payer. Et encore, là nous avons un cas de figure facile, car même si le service est non marchand il y a eu échange monétaire : la collectivité a payé le médecin et l’enseignant. Il arrive que les services soient rendus sans aucun échange monétaire (le troc), auquel cas la comptabilisation devient un peu plus difficile encore, et enfin il arrive qu’il y ait production mais pas d’échange du tout.

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