La question de l’épargne

Une tribune libre de Patrick Reymond


Pour revenir à la question de l’épargne, que j’ai déjà amplement traitée, il est bon de remettre quelques points sur les i et quelques traits sur les barres.

Tout d’abord, “l’effet richesse”. Que l’immobilier flambe, ne fait pas dépenser plus. Ce sont les personnes qui se séparent de leurs biens qui alimentent l’effet richesse. Une vente immobilière, c’est l’occasion pour le vendeur de solder des emprunts et de faire quelques achats. L’acheteur s’endette. C’est uniquement là que se trouvait l’effet richesse.

Je n’ai jamais vu personne péter les plombs en se disant “ma maison a doublé de valeur”. Ce qui fait le volume de dépenses, ce sont les rentrées effectives, les salaires et non la spéculation intellectuelle de se dire “je suis plus riche”.

Pour parler d’épargne, dont le taux flambe dans le monde développé, il est nécessaire, là aussi de remettre les pendules à l’heure.

La baisse de l’immobilier, fait que certains américains ont une politique délibérée de faillite.

Explication : vous payez, par exemple 2 000 dollars de mortgage (emprunt-logement), puis, d’un coup, plus rien.

La procédure pour vous mettre à la porte prendra 9 mois (en moyenne) ; du coup, vous économiserez réellement, cette fois, 2 000 dollars par mois, soit 18 000 dollars en tout.

Cela vous permet de solder le découvert de vos cartes de crédit, et de passer de la carte de crédit à une carte à débit immédiat ou différé. Le cérémonial typique du couple étasunien, où les parents sont dans la cuisine pour se demander comment ils vont payer les factures, disparaît. Après, ils vont aller en location, et payer beaucoup moins, de 500 à 1000 dollars (le marché de la location souffre aussi énormément), souvent pour un confort équivalent.

Gain sur une année : de 12 000 à 18 000 dollars. Et la sensation agréable de ne plus rien devoir à personne.

Résultat : le taux d’épargne américain passe de la zone négative à + 5%, sans le moindre effort.

Autres lieux, autres moeurs. En attendant que les couples français puissent, dès 2010, voir la loi modifiée et pouvoir faire faillite en étant propriétaire (cette mesure est destinée à ne pas déstabiliser le marché immobilier), faisons l’état des lieux.

Le taux d’épargne est fort, dit-on. Il a atteint 17,1% des revenus. En réalité, la situation n’est pas florissante du tout. Reprenons l’INSEE, et les résultats de 2008, les seuls disponibles.

Le taux d’épargne atteint 15,3% et se décompose en 9,4% d’investissements immobiliers, 4,5% d’épargne financière et 1% d’épargne des entrepreneurs individuels.

9,4%, ce sont les remboursement d’emprunts et les apports personnels, et 4,5% correspond grosso modo, simplement, aux intérêts des placements DEJA effectués. “L’épargne fraîche” est symbolique.

Le grippage du crédit IMPLIQUE une montée des remboursements immobiliers, et si on dit que l’encours des crédits immobiliers monte encore (de 3,7%), il y a une explication simple. C’est l’effet d’inertie, considérable en immobilier.

Explications. Acheter implique des prêts qui vont de 7 à 30 ans. Il y a dix ans, on ne partait pas sur plus de 15 ans. 2009 – 15 = 1994. Les prêts qui meurent, les plus anciens, concernent une période de dépression immobilière (voir taux d’épargne en logements, année 2000), alors que les prêts les moins matures (comprenant plus d’intérêts que d’amortissements, les remboursements), sont récents et concernent la période de bulle immobilière, surtout 2002-2008 qui n’est pas si lointaine.

Sans un rebond équivalent aux années de bulles, soit 150 milliards de prêts par an, le taux d’épargne ne pourra que flamber ces prochaines années.

Les terriblement limités, intellectuellement parlant, soi-disant “experts”, vous diront que “les ménages se sentent moins riches et reconstituent leur épargne”. Il leur aurait fallu écouter en classe de seconde, notamment la définition de base de l’épargne.

En réalité, cette situation est loin d’être saine. Le taux augmente fortement (à 17,1%), alors que les rendements s’effondrent (les taux réglementés notamment) et que la flambée de la Bourse n’est pas, non plus, saine.

La vérité est autre : l’encours de crédits ne progresse, globalement, que de façon modérée, de 1% au total (+ 3.7% pour les crédits immobiliers), alors que les remboursements d’emprunts dépasseront sans doute les 10% des revenus des ménages.

En outre, il faut voir l’évolution sur un an : la progression des crédits passe de 10% à ce tout petit 1%.

La conséquence logique, c’est la disparition de la monnaie, attestée par la Banque de France. Depuis 1973, nous sommes dans le cycle de la monnaie-dette : tout remboursement détruit de la monnaie, et remboursements et intérêts doivent être compensés par des prêts nouveaux (schéma de Ponzi type).

A 1%, ce n’est plus le cas, et la crise s’aggrave.

La “croissance” sur trois mois de la masse monétaire est négative (j’adore ce terme de croissance négative) :
- moins 5% en septembre,
- moins 8,6% en octobre,
- moins 10,4% en novembre.

En outre, il ne faut pas oublier que ce 1% est lui-même partiel : il n’est obtenu qu’en faisant abstraction des prêts aux sociétés financières. Si on en tient compte, la “progression” devient négative elle-même

Conclusion : les ménages sont les derniers de la chaîne à craquer. Avec quelques bonbons, genre primes à la casse, PTZ (prêts à taux zéro) doublés, loi Scellier, etc., on arrive même à faire progresser – un peu – l’endettement. C’est au prix d’effets pervers absolus, dont nous nous apercevrons rapidement.

——————–

(N.B. : cet article est libre de droits de citation et de reproduction ; nous demandons cependant à tout utilisateur de bien vouloir citer Fortune comme source).

Article à relier à :

Commentaires (3)

  1. Bravo pour cet article technique et difficile, mais qui fait comprendre le phénomène.

    Cet article répond à une interrogation qui était la mienne depuis plusieurs mois :

    Je n’arrêtais pas de lire partout que les banques centrales créaient de la monnaie à un rythme démentiel, mais cette supposée monnaie supplémentaire, je ne la voyais (et ne la vois) arriver nulle part : les particuliers n’achètent plus de logements, les entreprises n’obtiennent de prêts que très difficilement, la montée de la Bourse est toute relative si on la compare au plongeon qui l’a précédé.

    J’ai l’impression que nos Pieds Nickelés autoproclamés experts des banques centrales nous préparent une belle déflation tout en luttant contre une inflation inexistante (sauf pour le particulier pour qui tout augmente sauf son salaire).

  2. Bien cet article.
    En résumé, les menages sont la chair à canon des speculateurs…

  3. Donc, si j’ai bien compris, pour tout emprunt immobilier en ce moment, mieux vaut prendre un taux fixe ou cappé, parce que les taux d’intérêt vont flamber.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>