La crise des bons du Trésor américain

Deux blogueurs réputés, Norman Palma (maître de conférences à Paris IV Sorbonne, docteur en économie) et Loïc Abadie (ingénieur agronome, spécialité économie de l’entreprise, spécialiste boursier), se sont penchés sur la question. Ce qu’ils nous disent de la fragilité des supports de la dette publique des Etats-Unis est édifiant.

I – Norman Palma :

Le système dollar marche, pour ainsi dire, sur deux jambes.

D’un côté, le dollar lui-même et de l’autre côté, les bons du Trésor.

Rappelons que nous avons assisté au premier semestre 2008, à un affaiblissement très significatif du billet vert. C’est ainsi que le 15 juillet 2008, 1 euro valait 1,6038 dollar. Ce qui va déclencher l’intervention des grandes banques centrales – comme la BCE, la Banque de Chine, etc., etc. – pour soutenir (acheter) le billet vert. De sorte que le 28 octobre 2008 l’euro va se trouver à 1,2329 dollar.

Puis, début mars 2009, ce sont les bons du Trésor qui vont s’affaiblir. C’est ainsi que le 18 mars 2009, le bon de 30 ans – le titre phare du Trésor américain – va se trouver très en dessous de sa valeur nominale (100 dollars), à 94 dollars.

C’est alors que le Réserve Fédérale va décider d’émettre 300 milliards de dollars, pour acheter ces titres sur le marché international. Or, ces achats vont prendre fin le 30 octobre. Mais, depuis le 10 décembre nous assistons, à nouveau, à un affaiblissement de ces titres. De sorte que, présentement, le bon de 30 ans est à 95,23 dollars et celui de 10 ans est à 96,50 dollars.

Bien évidemment, cette dépréciation, il convient de le souligner, ne peut que provoquer, si elle s’aggrave, une crise sur le marché obligataire. Remarquons que la Chine détienne actuellement quelque chose comme 2.000 milliards de dollars de ces bons et la Banque centrale du Japon, plus de 1.000 milliards. Et la liste des banques centrales qui ont beaucoup de réserves en bons du Trésor américain, est particulièrement importante.

Or si la valeur réelle de ces titres continue à s’affaiblir, on risque de connaitre une panique sur ce marché. Ce qui peut provoquer la mère de toutes les crises.

Ceci, à un moment où la contraction des échanges sur le marché international est particulièrement significative.

Norman Palma

II – Loïc Abadie :

Les partisans des politiques actuelles de fuite en avant massive dans le déficit public, censées relancer la demande ou limiter les conséquences de la crise nous donnent souvent l’argument suivant : la dette publique étant à taux fixe, il suffirait d’un coup de « baguette magique » inflationniste pour « effacer l’ardoise » et remettre les compteurs à zéro.

Par exemple, 10 ans d’inflation à 10% diminuent environ d’un facteur 2,5 le poids relatif d’une dette (en monnaie constante).

Cet argument est vrai dans un seul cas : lorsque la dette est à taux fixe, et à échéance suffisamment longue pour que l’agent endetté ait le temps de bénéficier des effets de l’inflation.

Dans le cas qui nous intéresse, celui de l’état fédéral US, la réalité est beaucoup moins rose que ce que les adeptes du déficit et de la fuite en avant dans la dette, à la Krugman, racontent.

Voici un graphique tiré du site gouvernemental US « treasury direct », avec la source ici. Il représente les échéances (en années et pourcentages cumulées) de remboursement de la dette publique nette (hors dette intragouvernementale) US, et hors TIPs (obligations d’état indexées sur l’inflation), ces TIPs représentant environ 7,8% de la dette nette totale.

Ce graphique nous montre clairement le problème : la majorité de la dette publique US est une dette de court terme : 53% de cette dette devra être remboursée dans moins de 2 ans, 67% dans moins de 4 ans, 75% dans moins de 5 ans.

Cette structure oblige l’état à se refinancer en permanence, c’est à dire à souscrire de nouveaux emprunts pour rembourser les précédents (et financer en plus son déficit).

Vu cette structure de dette à large dominante court terme, l’Etat ne profiterait que très peu d’une reprise de l’inflation, parce qu’il serait obligé de refinancer en moins de 4 ans les 2/3 de sa dette, et que ce refinancement se ferait alors au prix fort (en cas de reprise inflationniste, les taux flambent). Cette proportion de la dette sensible aux taux est, en fait, encore plus élevée si on prend en compte les TIPs, qui sont immédiatement impactés par une variation du taux d’inflation.

Si on prend comme référence un taux d’endettement net pour les USA de 100% du PIB (nous y serons en 3 ans environ, au rythme de fuite en avant actuel), et un taux d’inflation de 10% (ce qu’il faudrait pour ramener la dette actuelle à des niveaux raisonnables en 10 ans), l’Etat se refinancerait alors à un taux de 12-14% environ… La seule charge de l’intérêt de la dette publique représenterait alors plus de 10% du PIB au bout de 3 ans !

Plus grave encore, en cas de perte de confiance du marché, avec une structure de dette à aussi court terme, la situation deviendrait très vite incontrôlable pour l’Etat US. Celui-ci doit rembourser en effet dans moins d’un an près de 3000 milliards de dollars, et il n’en a évidemment pas les moyens : ses recettes annuelles actuelles sont de 2104 milliards / an, et ses dépenses sont de 3521 milliards (source : trésor US).

Toute perte de confiance du marché conduirait donc l’Etat US à devoir se refinancer à des taux bien plus élevés, ce qui augmenterait encore son déficit, et augmenterait encore la peur du marché et la hausse des taux… Cercle infernal, qui pourrait alors conduire à une situation de faillite pure et simple de l’Etat.

Bien entendu, nous n’en sommes pas là encore, mais le danger existera dans quelques années, si les politiques actuelles (issues des mêmes conceptions économiques irresponsables de fuite en avant qui ont provoqué la crise actuelle) sont maintenues.

Ces politiques n’ont rien réglé jusqu’ici, nous le voyons aussi bien au Japon qu’aux USA.

Les USA n’ont obtenu qu’un maigre palier de quelques mois dans la crise, les ventes de logements neufs, l’activité industrielle et les ventes au détail ne redémarrant toujours pas, et le chômage continuant de progresser, bien au delà des estimations de beaucoup d’experts.

Ce palier de quelques mois a été obtenu, au prix d’une déterioration considérable de la marge de manoeuvre et des ratios d’endettement de l’Etat.

La poursuite d’une telle politique est non seulement une impasse (l’inflation souhaitée ne règlerait rien), mais elle porte en elle des risques d’implosion du système monétaire, dont les conséquences seraient encore beaucoup plus graves que la crise actuelle.

Les partisans de ce type de politiques de relance par le déficit, sont donc pour moi de dangereux irresponsables.

Au niveau de l’épargnant, rien de changé malgré tout, tant que les taux restent aussi bas sur l’ensemble des pays industrialisés. Les gouvernements des différents pays concernés n’ont absolument pas les moyens de contrôler la totalité de la courbe des taux, et ce signal reste pour moi fiable (bien plus que l’or, dans une phase de hausse parabolique qui ressemble de plus en plus à une bulle spéculative, au moins pour la partie de la courbe au dessus de 950 dollars), malgré le quantitative easing en cours, à condition d’observer l’ensemble de la courbe des taux.

C’est donc pour le moment le risque déflationniste qui domine largement, et cette situation peut durer assez longtemps comme nous l’avons vu au Japon.

Cela n’empêche bien sûr pas qu’il est toujours utile de conserver 5-7% d’or physique à titre d’assurance dans son patrimoine.

Tropical Bear

Commentaires (6)

  1. En dollars,nous avons une double masse monetaire:
    D’une part la masse detenue par les institutionnels,avec des souscategories(etats,banques centrales,banques privées etc)
    D’autre part, la masse detenue par les consommateurs a la fois pour gerer leurs depenses mensuelles durée de vie;30 jours) et pour constituer une partie de leur patrimoine(epargne liquide).
    Le PB etant que la creation monetaire dollars des 2 dernieres années a ete le fait de la banque centrale americaine associée au tresor americain(l’un cree de la monnaie,l’autre créée des bons du tresor).
    Ces 2 volumes sont detenus par les institutionnels,(et non pas par les consommateurs)sachant que les bons du tresor sont de la quasi monnaie americaine.
    Ils restent « confinés » dans leurs propres circuits specifiques construits pour les grands volumes (comme des camions de 50T ne pouvant rouler que sur des autoroutes)

  2. Par voie de consequence cette creation monetaire ne peut etre inflationniste que sur les « marchandises et services » qu’elle achete.
    Cette masse n’achete pas des marchandises ni des services mais se recycle sur des objets tels que actions obligations bons du tresor,voire du metal ou des matieres premieres.
    In fine,cette masse n’a pas d’impact inflationniste sur le panier moyen de ma menagere.

    Simultanement,ce meme panier a tendance a baisser,simplement parceque la masse monetaire detenue par les consommateur est stabilisée en volume et se reoriente vers l’epargne ce qui destabilise le marché.
    Il y a donc une pression a la baisse sur les produits de consommation.

    Nous avons donc une situation curieuse de deflation des produits de consommation (tres malsain pour l’industrie)qui cohabite avec une creation monetaire institutionnelle qui est « stockée » in fine par les banques.

    Le PB risque de venir de l’incapacité des gouvernements de se refinancer sur le marché obligataire.Ceci etant substitué par de la creation monetaire pure(papier) de plus en plus « injecté » sur la masse des produits de consommation au travers des programmes sociaux,indispensables pour eviter des crises sociales graves.

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