Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats

Le point de vue de Jean-Claude Werrebrouck, économiste, ancien professeur et directeur de L’Institut de Management de la Distribution de l’Université de Lille 2, se situe, pour le moins, à contre-courant du discours dominant qui vante les mérites d’un règlement supranational de la crise.

Si la gestion de ce que nous appelions «la grande crise des années 2010» apparaissait comme le grand retour des Etats, il semble que le présent discours de la fin de la crise consacrerait plutôt le grand retour du marché.

Pour autant, nous verrons dans les développements ci-dessous, que l’apparent retour du marché, est moins à l’ordre du jour, que celui – plus souterrain – des nations souveraines.

Les apparences

Les conclusions du G-20 de Pittsburgh ne sont pas – dit-on – à la hauteur de ce qui avait été ambitionné au G-20 de Londres. A l’ardeur interventionniste semble succéder le retour des délices du marché et, dans un milieu apaisé, on sait que les boucs émissaires s’évaporent : les traders ne seront pas sacrifiés. Les nouveaux sommets atteints à Wall Street en matière de rémunérations sont là pour en témoigner.

La régulation financière ne proviendra pas de la « hard law » [la loi] mais d’instances plus accommodantes, car consanguines, et juridiquement indépendantes des Etats. Il semble même que les banques centrales, indépendantes, seront en charge d’une part de la supervision financière. Mieux : pourquoi ne pas envisager le transfert de l’aléa moral vers les banques centrales et ainsi, soulager les Etats en cas de difficulté, idée suggérée par le gouverneur de la Banque de France ?

Les banques elles-mêmes se libèrent de l’emprise publique – tout en conservant sa garantie – en remboursant les Etats à peu de frais.

Ainsi, l’actionnaire public français a reçu 226 millions d’euros pour services rendus à BNP PARIBAS, soit un manque à gagner de 5,574 milliards d’euros, par rapport à l’actionnaire de droit commun qu’il aurait pu être, en entrant directement dans le capital en octobre 2008.

Ainsi, la finance se propose de continuer à absorber une masse croissante de richesses, avec des chiffres qui continueront d’impressionner : 22% du PIB américain , 12% du PIB Britannique, etc.

En raison même de son fonctionnement, elle provoque partout de l’obésité : la spéculation crée de la volatilité, qui invite l’économie réelle à se protéger… qui invite la finance à trouver de nouvelles armes de protection (nouveaux produits dérivés)… qui créent de nouvelles volatilités… qui…

Industrie bien spécifique, en ce qu’elle se trouve simultanément du côté de l’offre et du côté de la demande. En ce sens, il s’agit d’une industrie véritablement autogénératrice. A l’instar de ces trous noirs de l’univers qui, à force d’engloutir de la matière, voient leur densité devenir extrême et le pouvoir d’attraction de cette même matière augmenter sans cesse.

Comment, d’ailleurs, ne pas être impressionné par la taille des bilans, qui voit celui de BNP PARIBAS rejoindre celui du PIB de la France, ou celui des seules banques centrales représenter aujourd’hui 20% du PIB mondial, alors qu’elles n’en pesaient que 5% il y a moins de 20 ans ?

Comment ne pas être impressionné par le marché des changes, qui chaque jour est le vecteur où se brassent 3200 milliards de dollars de transactions, soit plus de 20% du PIB américain, etc. ?

Parallèlement, le mot d’ordre mimétique de « la fin de la crise », laisse les Etats en piteux état.

La croissance, jusqu’en 2007 assurée mondialement par le « home equity extraction » américain [consommation financée par les propriétaires immobiliers au moyen d'emprunts hypothécaires], s’est transformée en récession, finalement supportable, grâce à des efforts publics parfois gigantesques. Les rendements décroissants de la croissance colossale de la dette privée américaine, ont laissé la place à des déficits publics eux-mêmes colossaux.

L’énorme endettement, contrepartie de l’énorme financiarisation, fonctionnait à rendements décroissants et il fallait de plus en plus de crédits pour produire un dollar de PIB supplémentaire. Sa liquidation, à peine commencée, s’accompagne d’un endettement colossal des Etats. Endettement qui repose, lui aussi, sur une dépense publique à rendements décroissants : il faut de plus en plus de déficit pour obtenir un dollar de PIB supplémentaire.

Ces déficits constituent un nouveau débouché pour le système financier et dès le début de la crise, le papier public fut très apprécié des marchés, d’où des taux qui restèrent très bas.

Les Etats, et plus précisément ceux qu’on appelait les locataires de « l’extériorité » dans un article précédent, deviennent progressivement les victimes des marchés financiers qu’il fallait secourir.

Les Etats ne sont pas solubles dans le marché

Mais la crainte d’une noyade est complètement erronée, et il n’y aura pas de dictature des marchés financiers sur les Etats.

Sans doute se moque-t-on aujourd’hui de ces gouvernements qui prétendent faire payer la crise, en parlant de « raid fiscal » sur les banques, en élevant un très modeste impôt à la charge de ces dernières, en imaginant de faire payer le coût administratif de la régulation, ou en faisant payer une assurance contre le risque systémique supporté par les Etats. Ces mesures, potentielles ou réelles, font sourire, car elles restent dans le paradigme de la volonté de ne pas pénaliser les banques.

Pour autant, il est, au contraire, infiniment probable que le G-20 ne soit qu’une fausse sortie et que « l’extériorité » va considérablement se réarmer, en se mettant à l’écoute d’autres lobbies que celui de la finance. La nouvelle « grande transformation », pour reprendre l’expression de Polanyi, et il s’agira bien d’une grande transformation, ne sera pas aisée, car cette dernière implique une rupture épistémologique et une évolution radicale des croyances. Elle a pourtant déjà commencé.

Plans de relance non coordonnés

Elle a tout d’abord commencé, dès la fin de l’année 2008, avec les plans de relance non coordonnés. Les locataires des diverses « extériorités » ne se sont guère consultés, et chacun y a été de son plan classiquement keynésien, avec priorité des dépenses sur des marchandises non échangeables, ou des dépenses au profit de branches économiques, que l’on voulait geler sur les sols nationaux.

Le lecteur garde en souvenir, les épineux débats concernant l’industrie automobile que l’on veut bien aider… à condition de ne plus délocaliser…ou les surprises de l’énorme plan chinois, qui laisse de côté les entreprises occidentales.

Lorsque, dans maintenant quelques mois, ces plans non coordonnés, ou ces stratégies non coopératives, auront épuisé leurs effets, le monde de la mondialisation et de la globalisation en sortira plus fragmenté.

Sans doute, la chute brutale du commerce international au cours de l’hiver 2008-2009 – 6,7% au dernier trimestre 2008, 11% au premier trimestre 2009, et 0,7% au second trimestre 2009 – ne relève-t-elle pas encore de cette fragmentation. Plus probablement, le déstockage généralisé en était la cause.

Toutefois, les 437 mesures protectionnistes relevées par le « Global Trade Alert » auront progressivement monté en puissance, tout au moins sous sa forme rampante : le « mirky protectionism » [protectionnisme trouble ou rampant], entre Américains et Chinois notamment.

Dans le même temps, le « BDI » (Baltic Dry Index) reste au fond de l’abîme, et nombre de navires restent au repos non loin des ports.

Il suffirait alors que l’idée de « prime à la relocalisation », de plus en plus souvent vantée, s’annonce, pour casser les chaînes de valeur, c’est-à-dire les raccourcir, et entrainer une chute du commerce mondial, alors même que les PIB nationaux auraient cessé de décliner . Cette hypothèse n’est pas encore vérifiée, mais le sera sans doute dans un proche avenir.

Quoi qu’il en soit, le monde de demain ne sera plus celui où la croissance du commerce mondial était plus rapide que la croissance du PIB mondial. La démondialisation relative sera en marche.

Vers la guerre des monnaies

Mais, au marteau des plans incoordonnés, succède déjà l’idée d’une guerre des monnaies – allant bien au-delà de l’agressivité du taux de change du Yuan – avec, pour issue possible, la fin des monnaies uniques : le Dollar, au niveau mondial et l’Euro, au niveau européen.

La FED, dont on dit qu’elle pourrait se charger de tâches nouvelles du point de vue de la régulation, continue et va continuer, directement ou indirectement, par le biais des marchés secondaires de la dette publique, à intervenir massivement pour assurer la liquidité et la solvabilité du Trésor. La banque centrale anglaise, sur le même chemin, a déjà absorbé l’équivalent de 13% du PIB britannique en obligations d’Etat.

D’où la faiblesse des monnaies correspondantes. D’où la faiblesse, en particulier, du dollar, et les réactions à en attendre : pourparlers en Asie, au Moyen Orient, voire en Amérique latine, pour concevoir un système monétaire international bis ou, mieux encore, faire naître 3 ou 4 zones monétaires ; crainte européenne au regard d’une montée de l’euro dont on estime à 1,7 ou 1,8 dollar, la valeur qui déclenchera son explosion et le retour possible d’un serpent monétaire, etc.

Rien n’est à ce jour arrêté, puisque le dollar reste le réseau qui minimise les coûts de transaction dans les paiements. Telles les industries dites de réseau, le dollar comme moyen de mesure et de paiement reste un monopole naturel. Encore faut-il qu’il assure correctement sa fonction de réserve de la valeur, fonction qui n’est plus complètement validée.

Il existe donc un danger de fracturation et, au final, de guerre, des monnaies. Dans cette hypothèse, serpent ou panier monétaire (voire même limites réglementaires – ici ou là évoquées – à la circulation des capitaux, comme par exemple la taxation au Brésil) parce qu’instruments toujours discutables, et continuellement renégociables, ne seraient plus les autoroutes sans péages de la libre circulation des marchandises et des capitaux.

Et les péages sont l’inverse des marchés libres, dans ce qu’on appelait la « mondialisation bienheureuse ». Derrière eux, se cache le retour du souverain, qui rappellera l’adage célèbre que l’on avait oublié : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

L’écologie démondialisante

D’autres barrières sont en cours d’édification. Parmi elles, la muraille écologique n’est pas la moindre.

Tant qu’il ne s’agissait que d’intentions, le concept de développement durable pouvait avoir le goût d’une « nouvelle frontière » et donc d’un nouveau champ d’investigations. Mais lorsqu’il s’agit de passer à l’acte, le concept devient oxymore, et il s’agit probablement d’aller au-delà et de réfléchir, aussi chez les acteurs les plus actifs, c’est-à-dire les entreprises, à l’idée de décroissance. Terme qui fût employé, on le sait, dans le cadre d’une université d’été du MEDEF en septembre 2009.

C’est que la soutenabilité est du côté de la décroissance, et non du côté du développement durable. Or cette mise en pratique vient de commencer, avec le lancement d’une taxe écologique, dont l’affirmation concrète sera une barrière à la circulation des marchandises. La taxation a le goût de l’écologie, mais la dureté d’une frontière. Il faut donc commencer avec un prix d’ami pour évaluer la tonne de C02.

Mais le potentiel de fragmentation du monde est présent… sauf à considérer la nature comme bien public mondial. Hypothèse que l’on ne peut évacuer : le réarmement des Etats ne signifie pas la fin d’un ordre mondial. Toutefois, hypothèse qui ne remet pas en cause l’insoutenabilité de la mondialisation des échanges.

L’entreprise, en raison de la muraille écologique, finira par retrouver de la substance, et cessera d’être une abstraction complètement désarticulée avec des membres dispersés sur tous les continents. La fragmentation est aussi la fin de l’externalisation généralisée, et de l’allongement illimité de la chaîne de la valeur. Externalisation qui, jusqu’ici, ne comptabilisait pas les coûts de destruction d’une nature que l’on croyait inépuisable.

A noter que cette réduction de la longueur de la chaîne de la valeur – pour cause de muraille écologique – constitue une mauvaise nouvelle pour le lobby financier : les risques économiques sont proportionnels à la longueur de la chaîne de la valeur. Chaîne, dont les maillons sont dispersés sur l’ensemble de la planète, d’où des opérations de couverture répétées, et de transferts – non moins répétés- de couvertures financières sur chaque maillon.

La réduction du niveau de désarticulation des entreprises, (réduction de la taille de la chaîne de la valeur) sera la fin de la « boursouflure » du commerce mondial, par rapport à la croissance des PIB nationaux, mais – plus encore – la fin de la « boursouflure au carré » de la finance, dans ces mêmes PIB nationaux. De quoi faire en sorte que les profits bancaires ne représentent plus – demain – jusqu’à 40% du total des profits des entreprises du CAC 40. La muraille écologique pourra ainsi limiter la part de marché de la finance dans le total du PIB.

La strangulation repoussée

L’essentiel du réarmement des Etats proviendra pourtant d’une autre cause : la strangulation financière croissante dont ils sont victimes, les entraînera à réécrire, avec l’argument de la souveraineté, une nouvelle page de l’Histoire. Et une Histoire qui déplacera le pouvoir monétaire, depuis les banquiers, vers le souverain.

Certes, le G-20 consacre le pouvoir monétaire de la finance, puisque son sauvetage est passé par l’étranglement du sauveur, c’est-à-dire des Etats. Mais, si la mort d’entités privées est concevable, car ne mettant pas complètement en cause la société prise dans son ensemble, la mort de l’entité publique, externalité radicale et source de l’existence même de toutes les entités privées, est tout simplement inconcevable, et ne s’est jamais manifestée historiquement.

Le propos est tellement vrai, que le risque de contagion de la mort des entités privées (le risque dit « systémique ») a précisément, partout dans le monde, au plus fort de la crise, entraîné l’intervention des Etats.

L’étranglement par la finance – concrètement, un service de la dette qui n’est plus soutenable – viendra donc buter sur la résistance croissante d’autres intérêts privés, que l’externalité publique ne peut négliger. Les entrepreneurs politiques au pouvoir, même si la consanguinité avec la finance est extrême – comme aux USA avec Goldman Sachs, ou en France avec l’Inspection Générale des Finances – ne pourront plus longtemps refuser de légiférer, à peine de leur non-reconduction au pouvoir.

Parce que l’activité politique est devenue une activité professionnelle comme une autre, on voit mal comment le personnel politique accepterait l’agonie de l’entité publique qui les emploie, agonie qui entraînerait des réactions brutales d’autres groupes d’intérêts.

Dit autrement , le maintien de l’ordre public, dont il était question dans un précédent papier, ne peut se conduire en mettant en œuvre le sacrifice du gendarme. Et « l’ordolibéralisme » que l’on voyait s’avancer, sera lui-même contesté par ceux qui refusent d’être sacrifiés.

Les représentants de l’entité publique – les locataires toujours précaires de « l’extériorité », comme nous le disions dans un autre texte – doivent donc comparer deux coûts : celui de la strangulation financière qui, d’ores et déjà, bloque toutes les marges de manœuvres, et qui demain va absorber un volume croissant de dépenses, par exemple sociales, et le coût de la réaffirmation de la souveraineté.

Ce dernier coût est bien sûr énorme, puisqu’il s’agit d’une stratégie a priori non coopérative. Pour ne donner qu’un exemple, le retour à la souveraineté monétaire française entraînerait une dévaluation massive, et donc une envolée extrême du prix de toutes les matières premières. Dévaluation, qui consacrerait aussi une chute importante du niveau de vie des citoyens présents… mais au profit des générations à venir… Nous y reviendrons.

Mais ce coût énorme sera rapidement rejoint et dépassé par le coût du maintien de l’existant, c’est-à-dire l’absorption par la finance d’une masse croissante de richesses. Ainsi, dès 2009, l’intérêt de la dette publique française se montera à près de 60 milliards d’euros, soit approximativement 20% du total des recettes publiques.

L’Islande, qui a dû nationaliser son système bancaire, tente de taire le bruit selon lequel elle serait prête à une possible répudiation de sa dette étrangère. La Californie, qui avait réussi à cantonner son Etat dans d’étroites limites grâce à une disposition constitutionnelle, ne pourra plus longtemps se permettre, suite à la crise, d’abandonner la plupart de ses services publics, et propose déjà de réarmer son Etat, par voie de révision constitutionnelle. Etc.

Mais il existe peut-être une autre stratégie, que celle résultant d’une comparaison des coûts du maintien de l’existant et des coûts de rétablissement de la souveraineté. Qu’en est-il d’une stratégie de dépassement du stade national, stratégie visant à la construction d’un Etat mondial ?

L’utopie de l’Etat mondial

Une telle stratégie se heurte à des difficultés considérables.

Tout d’abord, le phénomène rencontré depuis la chute du mur de Berlin, n’est pas l’avènement d’une société en voie de mondialisation. Il est, à l’inverse, l’utilisation d’un milieu – le marché – permettant l’apparition et l’affirmation de nouvelles nations, dont certaines sont d’un poids important. Tel est le cas des « BRIC ».

L’utilisation du marché étant parfois un substitut – voire même un paravent – de la violence politique. Ainsi, les considérables réserves de change, que l’on disait indispensables, en cas de crise, deviennent « trésors de guerre » à éventuel potentiel d’agressivité. Réserves de change, souvent acquises au terme d’un mercantilisme agressif, tel celui d’un choix de taux de change irréaliste.

De telles stratégies doivent être qualifiées d’internationales, comme cela pouvait être le cas d’époques où l’on parlait de nations. Et ces stratégies, qui ont pour théâtre le marché, supposent l’intervention des souverains qui définissent entre eux, le champ et les règles- toujours revisitables – de la coopération/compétition. Ainsi n’est-il guère irréaliste, comme le suggère Jean-Michel Quatrepoint, d’imaginer que ce que l’on appelait la « chimérique » n’est que la rencontre, sous la houlette des Etats , entre Wall Street, Wal Mart et le parti communiste chinois.

Mais si le marché est davantage le jouet des nations que l’outil de leur liquidation, c’est aussi parce qu’il reste finalement cantonné au seul espace de la rencontre économique. La construction européenne en est un exemple vivant. Il n’était guère possible, il y a un demi-siècle, de débuter la construction par le politique ou la dimension culturelle.

La proposition reste vraie aujourd’hui, et le passage à la construction politique apparait hors de portée. Même ce qui peut apparaître comme relevant de la rationalité simplement économique, est un sommet inaccessible : parce qu’une politique fiscale commune est aussi un choix de société, elle ne saurait émerger malgré son potentiel de bienfaits dans l’ordre économique.

Ordre politique, systèmes de valeurs, mais surtout systèmes culturels, ne sont pas des marchandises et sont peu affectés par la mondialisation des échanges économiques. Une société de marché peut changer bien des choses dans l’ordre du monde, mais elle n’affecte jamais, comme nous le rappelle Philippe d’Iribarne, l’ordre de la culture, qui correspond toujours aux fondements historiques et indéracinables d’une société.

Seule l’élite mondialisée, c’est-à-dire déracinée, et en contact permanent avec d’autres membres de ladite élite situés à l’autre bout de la planète, peut croire au mirage de la mondialisation.

Il peut y avoir un ordre économique mondial négocié entre les très nombreux souverains, mais il n’y a de mondialisation que dans l’ordre marchand et celui-ci reste toujours revisitable.

Il n’existe donc pas de stratégie alternative, ou son coût apparaît infini. Nous sommes par conséquent renvoyés à la question précédente : celle qui se proposait de comparer le coût de la présente situation – celle d’une industrie financière triomphante, qui bloque durablement toutes les marges de manœuvre des Etats, et en vient à les réduire – avec le coût, sans doute considérable, du réarmement de ces mêmes Etats.

Pénibilité mais inéluctabilité du réarmement

Bien évidemment, ces coûts ne sont que la contrepartie de rapports de forces entre agents, dont certains ont intérêt au maintien d’un existant appelé faussement ordre mondialisé, et d’autres, qui ont intérêt au retour de la souveraineté. Le tri entre ces agents n’est toutefois pas simple, et il devient banal d’affirmer que le citoyen, salarié d’un côté, consommateur d’un autre, connaît quelque peine à maximiser sa satisfaction, la conjonction des deux statuts lui apparaissant souvent, comme une insurmontable contradiction.

C’est dire que le réarmement des Etats ne sera pas une promenade de santé et qu’il donnera lieu à d’intenses débats, voire de conflits.

C’est dire aussi que le réarmement passera par le marché politique, qui donnera le pouvoir aux victimes de la crise. Processus difficile, qui ne pourra émerger dans de bonnes conditions, que si cet accès au pouvoir se déroule dans nombre de pays et à des dates peu éloignées les unes des autres.

L’une des grandes difficultés sera, probablement, le travail de décolonisation des cerveaux victimes de la théorie économique. Travail de décolonisation impossible, s’il n’est qu’une déconstruction sans projet. En particulier, il sera difficile, voire très difficile, de mettre en cause l’idéologie de la croissance et de son corollaire : le toujours plus de consommation.

Comme l’expliquent les sociologues, la crise ne fait pas reculer facilement l’idéologie de la consommation : le postmoderne est un hyperconsommateur. Au-delà, comment faire comprendre aux chinois qu’il convient de revoir les modes de vie dont ils viennent d’apercevoir, et encore d’assez loin, les délices potentiels ?

Le processus de réarmement sera d’autant plus difficile, que la crise des années 2010 s’annonce sur un terrain humain très différent de ce qu’il était lors de la crise des années 30. A l’époque, les Etats étaient très armés, et la question était de savoir à quelle offre idéologique ils allaient succomber. Souvent pour le pire, comme l’Histoire devait le révéler.

Il n’existe aujourd’hui aucune offre idéologique claire ou, plus exactement, le contenu idéologique de la théorie économique est tellement hégémonique que sa contestation y apparait comme en déphasage avec la réalité sociale. C’est la raison pour laquelle la décolonisation des cerveaux sera difficile. C’est que les individus, « atomes désirants » des manuels de micro-économie, sont devenus – pour une bonne partie – la réalité de la société postmoderne.

Naguère, dans une société hiérarchisée et toute construite d’institutions, la théorie économique apparaissait comme abstraction éloignée d’une réalité autrement complexe.

Aujourd’hui, tout se passe comme si l’objet étudié – le fonctionnement apparent de la société – se conformait assez correctement au modèle théorique. Victoire de la théorie. Et il est vrai que les nouvelles valeurs, faites de montée de l’hédonisme, du moi, du désir, du subjectivisme, du narcissisme, de l’égotisme, du repli sur le corps, etc., sonnent comme autant de victoires de la théorie micro-économique. A fortiori si, ici et là, la précaution de l’enrichir de sa version « économie comportementale » n’est pas oubliée.

Le choix du paradigme du marché pour comprendre le monde – certes avec ces tendances normatives – est devenu le choix de la société dite postmoderne. Celle-ci refuse largement la discipline, la hiérarchie, l’enrôlement, l’universalisme et au final « l’ordre organisé » tant vilipendé par les économistes, en particulier ceux de l’école autrichienne.

C’est la raison pour laquelle nous disions que la crise n’entraînait, jusqu’ici, qu’un keynésianisme de façade ; la croyance dans les vertus de la théorie économique néoclassique et, plus particulièrement, sa version autrichienne, restant pour l’instant quasi intacte.

Le travail de réarmement sera donc long et difficile, en raison d’une absence totale d’offre idéologique nouvelle. Marcel Gauchet note, d’ailleurs, le relatif légitimisme des opinions dans la tourmente de la crise. L’ordolibéralisme reste lui-même peu contesté, tant il est assez peu éloigné des nouvelles valeurs.

Les changements stratégiques des gouvernements ne choquent pas non plus, puisque tout devient affaire de pure technique gestionnaire, moyen et jamais fin.

Et surtout, vis à vis du comportement des « 2B2F » (« too big to fail ») [trop gros pour faire faillite], la disparition de toute offre idéologique, le légitimisme et sa signification ultime, à savoir la déligitimation en profondeur des élites, avec le repli massif sur les valeurs du privé, n’entraînent pas d’exigences radicales à l’encontre des responsables, ou peut-être des boucs émissaires, du désordre.

Il ne s’agira donc, pour l’instant, que de réguler le système financier : la remise à flot du navire n’exige pas de boussole. Et il y a prise de distance vis-à-vis d’une solution alternative, par exemple la nationalisation intégrale des banques, car solution chargée de trop de sens.

Voilà beaucoup de conditions ou d’hypothèses lourdes et contraignantes. Il existe, toutefois, de nombreux facteurs d’aggravation très prochaine de la crise : prise de conscience de l’insoutenabilité de la dette et donc, prise de conscience de l’impossibilité de reconduire de nouveaux plans de relance ; effets de second tour, avec la montée de l’insolvabilité de l’armée des nouveaux chômeurs ; explosion de la nouvelle bulle en cours d’édification, et réapparition de l’insolvabilité des banques qui n’ont toujours pas nettoyé l’actif des bilans ; confirmation de la guerre des monnaies. Autant de faits, plus que d’hypothèses, bien connues et redoutées par les observateurs attentifs .

Le mensonge public, consistant à déclarer que la dette reste soutenable, finira par évaporer le légitimisme des opinions et renforcer la délégitimation des pouvoirs en place ; donc, la demande d’alternative. La fin des plans de relance sera le recul de la mer, laissant apparaitre les nageurs dépourvus de maillots de bains.

Absence ou présence de nouveaux plans de relance, deviendront des stratégies également impraticables : on ne peut plus prolonger les plans de relance, mais on ne peut pas s’en passer.

Les effets de second tour, sur un modèle économique des banques, inchangé, voire aggravé par le mouvement de restructuration et de concentration (si les 10 plus grandes banques américaines contrôlaient 10% des actifs financiers US en 1990, elles en contrôlent 60% en 2009) seront dévastateurs.

Comment ne pas s’inquiéter – pour cause de montée des défauts – des nouvelles et très nombreuses faillites bancaires aux USA, de la fragilisation de la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation), de Fannie Mae, de GMAC (société de crédit de Général Motors) et de bien d’autres instances, qui disposent d’un guichet ouvert et infiniment profond au Trésor américain ?

Les nouveaux moyens de la souveraineté

Lorsque la finance en viendra à absorber les moyens de l’Etat providence, l’unique ressource des entrepreneurs politiques sera, dans un premier temps, la répudiation de la dette.

S’agissant de la France, l’insoutenabilité de la dette remonte au début des années 80, avec l’apparition d’un solde budgétaire primaire déjà négatif, alors même que les charges d’intérêt vont représenter 5% du total du budget.

Le déficit primaire devient significatif à partir du début des années 2000, tandis que les charges d’intérêt dépasseront les 11% du total du budget. C’est dire que le jeu de Ponzi existe en France depuis près de 30 années.

La fuite en avant de 2009 et 2010 – avec probablement le passage à 20% du total du budget pour le montant de la charge de la dette, et un déficit primaire dépassant les 80 milliards d’euros – accélère l’effet boule de neige, exigeant, dans un contexte de non-croissance, un ajustement budgétaire conséquent… et politiquement impossible.

Imagine-t-on des entrepreneurs politiques procédant à un ajustement à hauteur de 140 milliards d’euros, soit 40% du budget actuel… même sur plusieurs années ? Un tel blocage doit, dans un premier temps, se payer d’une hausse du coût de la dette publique et d’un renforcement de l’insoutenabilité.

Phénomène du reste fort surprenant : alors que les banques centrales noient de liquidités des banques elles-mêmes insolvables, elles semblent plus réticentes – et ce bien sûr pour des raisons juridiques – vis-à-vis des Etats, épuisés à maintenir le système bancaire défaillant.

Il ne pourra plus longtemps être accepté que la planche à billets fonctionne davantage au profit de banques qui y trouvent le carburant de nouvelles bulles, qu’au profit d’Etats chargés de missions plus larges.

Dans le même temps, les énormes liquidités disponibles – avec une base monétaire de 21% du PIB, contre seulement 4% en 1990 – ne sont pas capables de rétablir une machine inflationniste qui fut, historiquement, la réponse aux insoutenabilités d’après guerre.

Et ces énormes liquidités ne font que créer et amplifier de nouvelles bulles d’actifs, sans toucher aux prix des marchandises de l’économie réelle, qui sont eux-mêmes bloqués par la mondialisation.

L’insoutenabilité budgétaire est, pourtant – pour l’essentiel -, le résultat d’une stimulation publique de la demande globale insuffisante. Vérité d’évidence, quand on observe le marché de l’industrie automobile, dont chacun s’accorde à reconnaître qu’il est artificialisé, avec des revenus qui n’existent pas.

Les spécialistes en « tuyauterie keynésienne » sont ainsi autorisés à dire qu’au déficit insoutenable, pourrait être avantageusement substitué une élévation générale des revenus disponibles. La hausse des revenus entraînant, au surplus, une meilleure allocation des ressources que la dépense publique. Impossible, répondront les libéraux, en raison de la mondialisation des échanges et des bas salaires en vigueur, notamment en Asie.

Ce qui nous renvoie au nécessaire rétablissement des équilibres extérieurs de toutes les nations, avec les moyens de la souveraineté monétaire et de l’impôt… sans prendre la direction de la « route de la servitude » chère à Hayek

La mondialisation était le fait d’acteurs qui ont exigé, des entrepreneurs politiques, la rupture avec les équilibres nationaux de la modernité : possibilité d’échapper à la régulation territoriale de l’économie avec la libre circulation du capital, possibilité d’échapper aux impôts nationaux, aux conventions collectives territoriales, etc.

La mondialisation s’est nourrie de différences et d’écarts, le tout apparaissant comme le complément, ou les ultimes conséquences de la liberté politique. Le réarmement des Etats sera un processus différent mais au fond semblable. Il sera le fait d’acteurs, qui exigeront des entrepreneurs politiques (qui peuvent être les mêmes que ceux qui ont édifié la mondialisation) la liberté de ne plus être écrasés par des externalités non décidées.

Liberté de ne plus être un assisté, ou demain un abandonné, au prétexte d’un éloignement des compétences, par rapport aux postes offerts en Occident, ou liberté d’entrer dans une consommation, jusqu’ici trop limitée, par le devoir d’épargne qui m’est imposé en Asie. Et, de la même façon, que les conventions collectives furent un progrès et une liberté nouvelle dans un monde jugé injuste, l’équilibre des échanges économiques entre les nations peut devenir une nouvelle conquête sociale, pour l’ensemble de l’humanité.

Cet équilibre des échanges économiques – concept majeur chez Keynes – correspond aussi à moins d’inégalités, lesquelles ne sont que le corollaire de la logique de la différence, chère à la mondialisation. Moins d’inégalités, qui rendront plus supportable la chute du pouvoir d’achat résultant des modifications de parités monétaires, notamment dans les pays occidentaux, jusqu’ici trop consommateurs.

L’introduction – à titre d’exemple – d’un revenu maximal, pourra compenser symboliquement et psychologiquement, la chute générale des revenus. L’équilibre des échanges pourra ainsi correspondre à moins de biens, mais aussi à plus de liens et de solidarité.

Mais surtout, retour aux équilibres des échanges, qui seront la solution – certes partielle – à la muraille de l’écologie.

La logique de la différence et des écarts est le moteur central de l’édification de l’entreprise démembrée, avec la longueur infinie de la chaîne de la valeur qui lui correspond, et la boursouflure de la finance qui l’accompagne.

L’affaissement, politiquement décidé, de la logique des écarts : péages sur les autoroutes de la circulation des capitaux, primes à la relocalisation, taxation de la délocalisation, taux de change réalistes, mais surtout, demain, taxation carbone homogène sur l’ensemble de la planète, consacrera la diminution drastique de la longueur de la chaine de la valeur, et donc la diminution de l’empreinte écologique de l’humanité.

Le concept d’équilibre des échanges est aussi central pour la gestion de la finance. Elle constitue l’un des moyens de la voir rentrer dans sa boîte.

Tout d’abord, l’équilibre des échanges rapetisse considérablement le volume de la liquidité internationale et donc le volume du carburant des phénomènes spéculatifs. La disparition des excédents chinois serait, à elle seule, un rapetissement considérable du carburant de la finance. En même temps, cet équilibre remettrait à l’honneur le « paradoxe de Triffin » sur la définition du bon étalon monétaire international, avec peut-être la possibilité d’un nouveau Bretton Woods.

En second lieu, la démondialisation est aussi une définanciarisation, l’entreprise remembrée comportant beaucoup moins de maillons porteurs de risques à couvrir par la finance. Concrètement, l’innovation financière et ses productions, toujours plus complexes, se dirigeraient vers des produits simples.

Mais le retour de la finance dans sa boîte, résultera aussi du retour à des taux de change fixes réajustables, taux qui seront politiquement déterminés pour assurer la norme de l’équilibre des échanges. Nul n’ignore en effet, que le décollage de la finance fut nourri, dans les années 70, par l’abandon des taux de change fixe, et la forte pression de la City de Londres pour qu’il en soit ainsi.

La méthodologie du réarmement des Etats

La bonne méthode consiste à commencer par la répudiation de la dette publique, partout où les circonstances l’exigent. Dans un contexte de désinflation, cela passe par sa monétisation [N.B. : par le lien Wikipedia "Dette publique" donné ici, voir le chapitre "Création monétaire et réduction de l'endettement"], c’est-à-dire l’alimentation sans limite des comptes des Trésors, comme l’est aujourd’hui, quasiment sans limite, l’alimentation des comptes des banques à la banque centrale.

Cela signifie évidemment, l’abandon de l’indépendance des banques centrales. Même sans inflation, la dette publique s’en trouvera largement évaporée, d’abord au détriment des non-résidents, victimes de la chute massive des taux de change qui résultera de la monétisation .

La répudiation de la dette publique doit s’accompagner, partout où les circonstances l’exigent, d’une renégociation de la dette privée, visant à desserrer l’étau financier chez les agents privés.

L’objectif global de ces deux formes de répudiation, au moins partielle, de la dette est, bien évidemment, la diminution globale de l’endettement, endettement dont l’ascension irresponsable a engendré la crise.

Le système bancaire, repris en main, par le pouvoir politique devra quant à lui obéir à de nouvelles injonctions et reconfigurations : retour à la spécialisation et au Glass-Steagall Act, démantèlement de la structure oligopolistique et fixation d’une taille maximale des bilans, interdiction de la titrisation et des activités de trading pour compte propre, limitation stricte de l’importance des leviers et donc augmentation des fonds propres, activités financières sur produits de base réservés aux seuls acteurs de l’économie réelle, etc.

Cette liste de décisions ne saurait être exhaustive. Sans doute, la monétisation entraînera-t-elle une augmentation nouvelle de la base monétaire, mais la reconfiguration de la totalité du système bancaire bloquera de possibles nouvelles bulles d’actifs, ce qu’à l’inverse nous constatons aujourd’hui.

Que ce retour de l’autorité du souverain sur le banquier soit accompagné de réelles difficultés, est un fait d’évidence. En particulier, certains seront tentés par l’expatriation. Les effectifs concernés seront pourtant faibles, en raison de l’approfondissement de la crise partout dans le monde.

Le réarmement des Etats vis-à-vis de la finance – la fin de la capture des régulateurs par les régulés, pour employer le langage académique – ne solutionne la question de l’équilibre macro économique, que par l’outil de la répudiation par monétisation.

La crise est le produit d’un endettement excessif , lui-même enfant des dérives d’une mondialisation mal comprise et mal conçue. La solution classique plus ou moins retenue jusqu’à aujourd’hui, celle du deleveraging, correspond aussi à une chute de la demande globale, en sorte que le niveau d’endettement n’est plus acceptable, tout en restant indispensable puisqu’il nourrit une demande potentiellement insuffisante, eu égard au pouvoir d’achat distribué.

Contradiction majeure de la conjoncture présente : il faut réduire le volume de la dette… mais surtout sans toucher au volume du crédit.

Il s’ensuit, comme précédemment indiqué, que le deleveraging ne peut prendre que la forme de la répudiation par monétisation.

Seule la répudiation, au moins partielle, permettra aux Etats le maintien, voire la confirmation, de l’Etat-providence, et donc le niveau de la dépense correspondante. Seule la répudiation par monétisation, au moins partielle, permettra aux ménages de retrouver une situation saine.

Et, en conséquence – ce qui n’est pas sans importance – seule la répudiation par monétisation permettra le respect des générations à venir, générations endossant jusqu’à maintenant les errements des générations présentes, tant sur le poids des charges financières que sur celui de la contrainte écologique.

Allant plus loin, au moins en théorie, la somme des créances étant égale à la somme des dettes, il suffit d’annuler les dettes de chacun des acteurs.

La crise serait ainsi rapidement résolue… tout en laissant de côté le fait que l’équilibre des créances et des dettes se déroule dans un milieu international complexe, et surtout très déséquilibré. Ainsi, la répudiation de l’ensemble de la dette interne – publique et privée – américaine, affecterait grandement une Chine en possession d’une montagne de dollars désormais dépréciés.

La disparition de la contrainte financière, par réaffirmation de l’autorité souveraine, provoque évidemment l’effondrement des taux de change des monnaies des pays endettés. Autre façon de considérer que les pays créanciers bénéficiaient de taux de change irréalistes permettant, selon l’expression de Krugman, de « siphonner » une partie de la demande globale des pays endettés.

A la chute des taux de change résultant d’un tel rétablissement de l’autorité souveraine, correspondra le retour des équilibres extérieurs, équilibres dont la pérennisation devra faire l’objet d’un accord international portant sur la sanction, par exemple financière, du « siphonnage » des demandes nationales. Comme il existe toute une panoplie d’amendes bruxelloises, pour tel ou tel membre de la communauté qui ne respecte pas la règle communautaire, par exemple le présent dispositif de sanctions pour cause de « déficit public excessif ». L’équilibre des comptes extérieurs n’est évidemment pas l’ennemi de la liberté des échanges de marchandises, et n’a rien à voir avec un quelconque protectionnisme.

Il faut le répéter, la gestion de la crise des années 2010 ne sera pas une promenade de santé. La répudiation de la dette est, au fond, une situation historiquement assez banale. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’idée de monétisation, qui va à l’encontre des croyances les plus solidement établies. L’inflation, comme instrument d’assainissement des bilans, restant cruellement absente dans cette nouvelle grande crise, il faut bien lui trouver un substitut.

Ce substitut présente lui-même nombre d’effets pervers, et parmi ceux-ci, le non-respect des engagements, donc des droits de propriété, tant à l’interne qu’au niveau international. Comment la Chine peut-elle accepter la spoliation, politiquement décidée par une FED devenue très obéissante aux entrepreneurs politiques, devenus eux-mêmes indépendants vis-à-vis de Goldman Sachs ? Et il s’agit bien d’une décision souveraine, ce qui fait toute la différence entre monétisation et inflation, cette dernière présentant toujours l’avantage politique de n’avoir été décidée par personne.

Il est évidemment très difficile de répondre à la question de la nouvelle régulation internationale, comme à tant d’autres questions que le présent texte soulève.

Par contre, il semble que l’approfondissement continu de la crise va placer sur le devant de la scène, dans bien des pays, de nouveaux entrepreneurs politiques plus éloignés des groupes dont les intérêts sont liés à la déterritorialisation, à la financiarisation et à l’extraversion des économies et donc, des entrepreneurs politiques plus proches des groupes dont les intérêts sont liés au territoire et à l’autocentrage de ces mêmes économies.

Dans l’immensité de l’univers, des trous noirs engloutissent des galaxies. Sur terre, le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats. La reprise en main de l’ensemble des systèmes bancaires, par des Etats en faillite, est un scénario fort probable, à échéance peu lointaine.

La crise des années 2010

Commentaires (11)

  1. Article très intéressant. On souhaiterait pouvoir être certains que les évolutions à venir aillent dans le sens de cet article tout en doutant que l’Empire mondialiste se laisse déposséder de ses prérogatives sans bomber le torse.

  2. « Lorsque la finance en viendra à absorber les moyens de l’Etat providence, l’unique ressource des entrepreneurs politiques sera, dans un premier temps, la répudiation de la dette »

    Quand je vous disais que la dette ce n’est qu’un chiffre au fond d’un disc dur et qu’un jour ils feront un reset et remêtront les compteurs à 0…

  3. Ben oui ils remettront les compteurs à zéro, remettront toutes les dettes, mais en échange d’un contrôle stricte sur le citoyen, son travail, ses achats. La victoire du communisme ? Ceux qui ne voudront pas plier n’auront qu’à crever, ne pouvant plus ni travailler ni acheter. J’imagine que la puce « RFID » posé à demeure dans la chair, sera le moyen du contrôle…

  4. ceci est intéressant,mais n’est ce pas un peu rose bonbon.La réalité ne sera t elle pas plus violente? Bien sur ,certains paramètres sécuritaires ,telle que « stabilité » des centrales nucléaires, plaide en faveur d’un consensus de régulation « doux ».

  5. « Le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats »

    Les Etats, non (sauf les fédéraux, comme les USA), mais les gouvernements, si.

    Excellent article, très original et convaincant.

    Ce M. Werrebrouck gagne à être lu.

    Vesso

    Expliquez-moi avec quels moyens humains et matériels il serait possible, selon vous, de réduire le monde entier en esclavage, dans la situation que vous évoquez.

    Cela fait longtemps que je cherche la réponse à cette question, sans la trouver.

    Et je pense que si je ne la trouve pas, c’est justement parce que, hormis certains plans mondialistes bien réels mais parfois fortement divergents (aux USA, tendance néo-con, tendance Brzezinski…) et qui s’opposent à d’autres stratégies non-mondialistes (pays du BRIC, par exemple), et à part les craintes plus ou moins fantasmatiques exprimées sur les sites « conspirationnistes » qui pullulent sur Internet sans jamais proposer autre chose que des théories globales simplistes fondées sur un bric-à-brac de faits plus ou moins prouvés mais interprétés de manière volontariste comme faisant sens commun, il n’existe en réalité aucun plan coordonné réaliste en vue d’un tel objectif.

    Notamment, n’oubliez pas que, si la remise de toutes les dettes est théoriquement possible, elle entraînerait d’abord un appauvrissement généralisé, avec une économie réelle de toute façon dévastée par la crise, dans un contexte de démondialisation.

    Le pire des contextes possibles pour tenter de mettre en oeuvre des moyens littéralement colossaux, surhumains, visant à instaurer une dictature globale.

  6. M. Werrebrouck a bien lu Lyndon Larouche qui depuis plus de 20 ans repense un nouveau Bretton woods et milite pour un retour au glass steagall act.
    Un discours abscon et une pensée trés confuse voilà ce que M. Werrebrouck nous dévoile .
    pour le reste un charabia ampoulé neo Bourdieusien . Rien de neuf . Juste un complement à l’habituelle propagande franc maçone et republicaine

  7. Etant novice en économie, pardonnez moi si j’écris une énormité.

    L’auteur écrit: « Allant plus loin, au moins en théorie, la somme des créances étant égale à la somme des dettes, il suffit d’annuler les dettes de chacun des acteurs. »

    Prenons l’exemple simple d’une personne achetant une maison à crédit:

    Monsieur A achète à Monsieur B sa maison, pour ce faire il prend un crédit à la banque. Monsieur B qui a travaillé toute sa vie pour acheter cette maison, place l’argent de la vente sur une assurance vie (placée sans doute à 80% en obligations), pour versement d’une rente viagère.

    Arrive l’Auteur de ce texte: suppression des dettes.

    Pour monsieur A, c’est la chance de sa vie, il a une maison gratuite, par contre Monsieur B qui a travaillé toute sa vie se retrouve ruiné car ses obligations ne valent plus rien.

    Ou est la logique ? La prochaine étape c’est quoi, Monsieur B vient squatter chez Monsieur A ?

    D’autre part, il me semble que si la dette n’existe plus, celà signifie que tous les crédits ont été remboursés et que donc il n’y a plus d’argent en circulation.

    Les comptes de tout le monde (positifs ou négatifs) seront mis à 0…

    Etrange, comment le faire accepter par les populations ?

    Merci de vos commentaires.

  8. Le solde négatif de l’immigration pour la France est de 26 milliards EUR par an ! Clair et net !

  9. Annuler les dettes ?

    C’est ce qu ont fait les bolcheviques, avec l’ emprunt russe..

    Ca n’a guere ameliore leur situation.

  10. @Philippe

    Votre exemple Mr A meritant/travailleur et Mr B arrive « la goule enfariné, c’est ce que les medias nous vendront comme histoire pour nous dire il faut payer.

    Or Mr A heritier d’une longue famille de banquier, a prêté non pas son argent mais 20 fois l’argent placé dans sa banque…

    Faites vous meme le calcul 1500 milliard = dette de la france; ça veut dire 1 million de personne ayant au moins 1,5 millions en bon du tresor…
    Connaissez vous simplement 1 personne ayant +300 000 sur un compte en banque ou une assurance vie en obligation ?

  11. Merci pour cet article.
    Une question cependant.
    Ne pensez-vous pas que le point de rupture ne soit jamais atteint?
    La collusion actuelle entre certains membres du gouvernement et certains intérêts bancaires ne va t-elle pas permettre ad vitam une approche du « point de tolérance » du peuple, sans jamais le dépasser? (via des négociations avec les créanciers, des ajustements et réajustements de la dette, etc…

    En clair, je suis la banque : je tire tout ce que je peux du peuple et de l’Etat, en lui laissant juste assez d’oxygène pour qu’il ne se révolte pas et qu’il continue de me payer. Je ne veux pas tuer la poule aux oeufs d’or.
    Bref, une dette éternelle, continue, des états vis à vis des banques, à la limite du tolérable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>