Task Force Lafayette : Qui sont ces volontaires qui partent combattre l’État islamique?

Une quinzaine d’anciens militaires français,“la Task Force Lafayette”, a décidé de partir auprès des Peshmergas pour combattre l’État islamique (EI). Qui sont-ils? Quelles sont leurs motivations? Leur légitimité? Est-ce une démarche religieuse? Idéologique? Deux d’entre eux ont accepté de répondre à nos questions anonymement, pour des raisons de sécurité d’abord, mais aussi parce que leurs proches ne sont pas tous au courant de leur démarche.

Sa voix est calme, posée, comme rodée à l’exercice des questions réponses. “Nous ne sommes pas des mercenaires, ni des croisés“, lance Ach*, un ancien para, aujourd’hui membre de la Task Force Lafayette. “Nous sommes d’anciens militaires expérimentés, tous volontaires, tous bénévoles”. Un peu comme pour une mission humanitaire, explique-t-il.

On n’y va pas en vengeance“, ajoute Gekko*, un jeune homme qui travaillait au renseignement, “les trois religions monothéistes sont représentées chez nous. On veut juste lutter contre la barbarie et la folie humaine.”

Une mission pour aider les Peshmergas
Leur projet? Partir en Irak pour combattre l’État islamique (EI), aux côtés des Peshmergas (“ceux qui vont au-devant de la mort”, en Kurde). Au minimum pour quatre mois, dans l’idéal pour un an.

On veut leur apporter notre soutien, lance Ach. Ils sont seuls. On ne veut pas les laisser seuls. Parce que leur combat d’aujourd’hui ça sera le nôtre demain”. La mission sur place, ajoute Gekko, ne “sera pas seulement une mission de combat”.

Ils expliquent avoir l’”expérience du terrain”. Une information que nous avons pu vérifier auprès de sources officielles. Les membres de la Task Force Lafayette ont bien un passé militaire. L’un d’entre eux serait même actuellement au large des côtes somaliennes, pour une mission de sécurité privée contre des actes de piraterie.

En Afghanistan, on a “loupé notre coup

Leur nom de code : la Task Force Lafayette, le même nom que celui de l’opération militaire française en Afghanistan de novembre 2009 à novembre 2012. “Nous avons choisi ce nom parce que pour nous, c’est là-bas que tout a commencé”, explique Ach.

Suite aux attentats de septembre 2001, les États-Unis se lancent dans une “guerre contre le terrorisme”. Pendant douze ans, ils vont cibler principalement trois pays : l’Afghanistan, le Pakistan et l’Irak. Au total, au moins 1.3 million de personnes ont péri dans ces combats (1).

L’Afghanistan, c’est la première guerre anti-terroriste, raconte Ach. On a le sentiment d’avoir participé à quelque chose (…) d’avoir loupé notre coup”.

Le lieu exact et la date de leur départ ne seront pas communiqués “pour des raisons de sécurité“, tient à souligner Ach. Mais il affirme que si tout se passe bien, d’ici décembre “le drapeau français devrait flotter quelque part dans le Kurdistan irakien”.

Au total, ils devraient être une quinzaine à décoller d’Allemagne “parce que c’est moins cher“, précise Gekko.

On devrait partir à quinze. Enfin, à un peu moins de quinze. Deux membres du groupe sont déjà sur place. 

Partis séparément cet été, les deux hommes seraient en phase de “repérage”: “Ils regardent les endroits où nous pourrions loger et les hôpitaux en cas de problème”.

Pour Ach, si le groupe a choisi de partir à quinze c’est avant tout pour une question d’organisation. Cela permettra “une meilleure synergie de groupe à laquelle nous sommes habitués”. En effet, dans l’armée française, les unités de combat regroupent, en général, entre sept et quinze hommes. Et si certains se désistaient ? “Même seul, je partirai”, lance Gekko.

“Je ne pouvais pas rester sans rien faire”

Son regard se perd au loin, sa voix déraille. Les mains dans les poches, Gekko raconte qu’il a travaillé dans le renseignement au sein de l’armée, et qu’il a fait deux campagnes en Afghanistan. Sa mission: prendre des notes sur les vidéos de propagande de Daesh pour l’État-major des armées.

J’ai vu progresser l’État islamique. Comment ils se sont professionnalisés, comment ils sont montés en puissance. J’ai vu leur progression depuis leur première vidéo jusqu’aux films hollywoodiens.

L’une d’elles va particulièrement l’écœurer. Celle d’une petite fille “vendue puis violée et tuée” (2).

Je me suis dit que je ne pouvais pas rester là sans rien faire, les mains croisées”, explique Gekko, le regard vide. En mai, il décide donc de quitter l’armée. Le projet est lancé.

Le jeune homme contacte un ami, ancien militaire lui aussi. Ensemble, et dans le plus grand secret sur leurs identités, ils vont former la Task Force Lafayette. A tel point, qu’à quelques mois du départ, les parents de Gekko ne sont toujours pas au courant de cet engagement. “Je leur ai dit que je partais faire de l’humanitaire”, explique-t-il, un peu gêné.

L’organisation affirme compter dans ses rangs des profils variés : un ancien infirmier militaire, plusieurs anciens combattants de l’armée de terre, de la marine et de l’aviation, des anciens légionnaires et une mécanicienne dans l’aéronautique : Cass*. La compagne d’Ach est d’ailleurs la seule à ne pas avoir de passé militaire et la seule femme. Elle devrait prendre en charge la logistique.

Nous n’avons aucun lien avec l’extrême droite

Au lancement de leur initiative, ils sont contactés par une entreprise d’équipements et d’armement, Aset Protection (2). Les fondateurs de cette petite société aux publicités sexistes assumées, sont proches du mouvement des survivalistes (ceux qui pensent que la fin du monde est proche) et de l’extrême droite.

Pendant un temps, Aset Protection s’est occupé de la communication du groupe et a lancé  un site internet pour accompagner la campagne de fonds. Depuis, leur collaboration, entachée de querelles financières, s’est arrêtée. Tout comme la collecte de fonds.

La Task Force Lafayette affirme ne pas avoir été au courant des orientations politiques de la société d’équipement. “Ils nous ont dit, *on vous aide à récolter 70.000 euros et en contrepartie vous dépensez l’argent chez nous*”, raconte Gekko, avant d’ajouter “Nous n’avons aucun lien avec l’extrême droite”. Et à Ash d’ajouter :

On est apolitiques et areligieux

Nous avons contacté Raphaël Pierson, un des fondateurs d’Aset. Il confirme ne plus être en lien avec la Task Force Lafayette. Reste que, pour l’heure, sa société ne souhaite pas fermer le site, “au vu des frais engagés” tout en affirmant ne pas percevoir de dons via le RIB laissé sur la page de contact.

Avec la récente médiatisation du mouvement, de nombreux sites et profils Facebook usurpent l’identité de la Task Force Lafayette pour lever des fonds. “Nous n’avons, à ce jour, qu’ une page Facebook”, explique Gekko. “Tout le reste, ce n’est pas nous”.

Une campagne de financements et des dons

Après cet échec, le petit groupe d’anciens militaires se tourne alors vers Leetchi, un site français. A ce jour, plus de 400 personnes ont fait des dons, pour une somme dépassant les 25.000 euros demandés. La somme ayant été atteinte, les anciens militaires ont décidé de remonter le plafond à 40.000 euros.

Capture d’écran du site “Leetchi” sur lequel la Task Force Lafayette organise sa collecte

Une première collecte avait été lancée sur le site américain GoFundMe.com. Mais jugeant que la Task Force ne respectait pas les “termes et conditions” du site, elle a été arrêtée.

Le site français estime pour sa part que la cagnotte est bien “conforme à [ses] clauses générales d’utilisation et au droit français”. Benjamin Bianchet, l’assistant directeur marketing, nous a détaillé les exigences de sa société :

Nous ne sommes pas là pour juger l’éthique. Ce qui nous importe c’est de savoir dans quel but est faite la cagnotte, à quoi servira l’argent et qui l’encaissera.

C’est pourquoi la Task Force Lafayette a dû ajouter “un descriptif clair et transparent sur l’utilisation des fonds” et s’engager sur l’honneur à la bonne utilisation de cette somme.

En parallèle, des sociétés privées leur ont fait des dons matériels. Un “fournisseur de l’armée française” leur aurait fait parvenir pour 4.000 euros de matériel: gilets pare-balles, gourdes filtrantes, bâches, etc. et une entreprise de matériel médical devrait les équiper en trousses de premiers secours. “Le matériel partira séparément”, raconte Gekko.

Au total, ils ont estimé le coût de leur départ à 2.800 euros par personne. Le reste du financement proviendra donc de fonds personnels.

Une démarche légale ?

Lors de chacun de nos entretiens, les membres de la Task Force Lafayette ont particulièrement insisté sur la légalité de leur démarche et sur leur volonté de “transparence”, comme pour prouver le sérieux de leur projet et contrer les nombreuses critiques qui leur sont faites.

Cette transparence, les hommes de la Task Force Lafayette veulent tout d’abord l’avoir sur le profil de chacun des membres. Ils affirment qu’il est par exemple hors de question d’accepter des déserteurs de l’armée dans le groupe. Si certains sont peut-être encore engagés dans l’armée française à l’heure actuelle, tous devront l’avoir quittée légalement avant de partir.

Afin toujours de “respecter la loi française“, ils ne partiront pas avec des armes, mais entendent se les procurer sur place :

Nous n’aurons aucune arme avec nous, c’est complètement illégal de voyager avec une arme. Une fois sur place, les Peshmergas nous les fourniront.

D’autre part, si la loi française n’empêche pas ses ressortissants de partir combattre à l’étranger, elle condamne le mercenariat. Pour ne pas tomber dans l’illégalité, ces anciens militaires ne pourront donc pas être rémunérés pour leurs actions.

Gekko assure qu’un contrat de volontariat bénévole sera signé sur place avec les Peshmergas. “Comme on ne perçoit pas d’argent, pas de salaires, on n’est pas des mercenaires et l’on n’agit pas dans un groupe terroriste. On n’est pas des terroristes.

Pour autant, est-ce vraiment légal pour d’anciens militaires, et même pour n’importe quel citoyen français, de partir combattre dans un pays étranger ? Une fois sur place, ces hommes auront-ils des conditions à respecter pour ne pas sortir de la légalité ? Alors que le groupe connaît une certaine médiatisation, quel est le discours officiel des autorités sur le sujet ?

Pour le ministère de l’Intérieur, qui a réagi dans les colonnes de Médiapart :

S’ils ne partent pas combattre au sein d’un groupe terroriste et ne sont pas payés, en théorie, ce n’est pas un délit

Nous avons interrogé sur le sujet l’avocat et Président d’honneur de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme), Patrick Baudouin. Il confirme le caractère légal de la démarche :

Je ne vois pas où est l’illégalité. Autant les Français qui vont s’entraîner dans les camps djihadistes, pour revenir en France, c’est illégal puisqu’en définitive, ils viennent pour attaquer le territoire français. Mais là, le fait que des Français partent dans un combat qui n’est ni à destination malveillante, ni sur le sol français, je ne vois pas très bien ce que l’État pourrait leur reprocher.

Côté sécurité, ils se sont inscrits sur le  fichier Ariane du Quai d’Orsay, qui permet d’être prévenu en cas de péril imminent, et ont choisi comme assurance la GMPA, “celle des militaires”, raconte Ach.

La légalité de leur projet dépend également de la façon dont ces hommes comptent entrer sur le territoire kurde. Là aussi la Task Force Lafayette affirme s’être renseignée. Le visa s’acquiert une fois sur place, mais ne permet pas de voyager en Irak. Il est, en effet, limité géographiquement aux “trois gouvernorats du Kurdistan”, précise le ministère des Affaires étrangères français. Ce visa est également limité dans le temps. Mais Gekko affirme qu’ils demanderont ensuite un visa de “six mois de résidence temporaire”.

Enfin, la Task Force Lafayette explique avoir contacté les services de renseignement français, notamment la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) : “C’était une discussion informelle d’une dizaine de minutes nous confirmant la légalité de notre action”, raconte Gekko “Il nous on dit *on reste en contact*”.

Si à tous ces égards, ces hommes semblent être en accord avec la loi dans leur projet, qu’arrivera-t-il s’ils croisent des djihadistes de nationalité française? Que feront-ils s’ils se retrouvent face à face avec des compatriotes sur le terrain de combat ? Dans cette hypothèse, ne risquent-ils pas de sortir de la légalité ?

Lorsque nous abordons le sujet avec Gekko, il est mal à l’aise. Il assure que si ces anciens militaires croisent des djihadistes français sur le terrain, ils feront “remonter les informations”, sans pour autant partir à la confrontation. L’homme affirme que ce n’est pas leur “rôle”.

Pour l’avocat Patrick Baudouin, la nationalité des djihadistes ne semble pas “changer grand chose” :

Si cela est dans le cadre d’un combat avec une riposte appropriée, si les anciens militaires se retrouvent menacés par des Français qui combattent pour Daesh, je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas riposter, se défendre, tirer et éventuellement tuer, à condition, bien sûr, qu’il y ait une proportionnalité dans la réponse.

Une fois de retour en France, les membres de la Task Force Lafayette devraient être débriefés par la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Joints par téléphone, ni les services de renseignement, ni les ministères de la Justice ou de la Défense n’ont souhaité réagir à ces déclarations.

De nombreux combattants occidentaux sur place

La Task Force Lafayette n’est cependant pas la première à vouloir aller combattre l’Etat islamique. Des vétérans américains et britanniques sont partis en juin dernier. Toutefois, relégués au second plan, ils s’ennuient. L’année dernière, ce sont des Néerlandais (un gang de motards nommé “No Surrender”) mais aussi une ex-soldat de l’armée israélienne, qui ont fait parler d’eux en partant combattre l’État islamique.

En France, l’organisation chrétienne Dwekh Nashwa a aussi envoyé des hommes combattre le terrorisme dans cette région. Mais là aussi, ils sont relégués loin des lignes de front. Pas de quoi inquiéter Ash qui assure que “le combat” n’est pas leur “première mission” : “Nous ce qu’on veut, c’est aider”.

Afin de ”légitimer” leur action, de la “documenter” et de ”donner des nouvelles à leurs soutiens en France”, le petit groupe s’est équipé de caméras mains et de GoPro. Un moyen aussi “de faire un documentaire”, nous raconte Gekko :

C’est peut-être un peu idéaliste mais ce que nous aimerions faire, c’est filmer notre quotidien et nos actions pour en faire quelque chose de long. Après nous aimerions revendre ce documentaire, pas pour faire de l’argent, mais pour reverser la somme sous forme de dons à une ONG x ou y.

A ce jour, il est impossible de savoir combien d’Occidentaux sont réellement partis aux côtés des combattants kurdes. “En affirmant haut et fort qu’il faut combattre par tous moyens, ça sera difficile d’enrayer les bonnes volontés”, commente l’avocat Patrick Baudouin.

Notes :

* Les noms utilisés sont des pseudonymes que se sont donnés les membres de la Task Force Lafayette.

(1) Après treize ans de conflits et 3.500 soldats étrangers tués, dont 89 Français, les Talibans contrôlent des régions entières et des groupes terroristes se réimplantent peu à peu.

(2) Avec son expansion, l’État islamique a fait du viol une arme de guerre, une pratique systématique à propos de laquelle les terroristes ont même publié leur “guide”. Comptez environ 34 euros si elles sont âgées de plus de 40 ans, quatre fois plus s’il s’agit de fillettes de moins de 10 ans. Au total, ce sont 5.270 femmes yazidies qui ont été enlevées l’année dernière, selon le New York Times.

(3) Basée en Alsace, l’entreprise Aset Protection, vend aussi bien des tentes, des équipements de survie en cas d’attaque zombie, que des armes de gros calibre.

Itélé

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