Gunther Anders : De la désuétude de l’homme

La technique désacralise tout même si elle apparaît souvent comme magique et indispensable. La technique actuelle est très différente des sociétés antérieures. Les moyens dont nous disposons sont disproportionnés par rapport à nos capacités d’humains. Les humains sont vite limités, les machines ne le sont pas. La compréhension des finalités de nos ensembles techniques est très difficile.

La technique englobe tout. Notre vie est enserrée dans la technique, qu’elle soit machinique ou organisationnelle. Dans notre vie, selon Gunther Anders, il existe deux types de travail, celui de la journée et celui du soir ou du week-end, du temps libre. Le premier concerne la production, le second celui de la consommation.

La production des marchandises produit aussi la demande, l’offre sollicite la demande. Il y a une sorte d’inversion avec le développement de la science et de la technique. La publicité est en charge de faire écouler la production pour que se réalise le capital. Il y a bien un travail humain au service de la consommation.

Anders parle de l’importance de la télévision dans ces dispositifs. La télévision a pour fonction de produire le monde. Elle prend le relais des grands systèmes religieux et philosophiques. C’est la télévision qui donne maintenant une vision d’ensemble. La télévision nous rend consommateur du monde. Gunther Anders a observé la société américaine, où l’influence de la télévision était perceptible dès les années 40.
La télévision va au-delà de la pub, son efficacité mentale permet de faire comme si l’objet était présent. On ne peut pas faire comme le propose Heidegger pour sortir de l’aliénation, s’appuyer sur un retrait pour dévoiler l’être. L’authenticité ne peut pas être atteinte par la voie de la déchéance de l’objet.

L’information produite par la télévision est une marchandise pour la consommation et la jouissance. En préparant cette marchandise, les médias occulte le processus de fabrication. Le préjugé est intégré au produit directement consommable. Une herméneutique de la présence dissimulée ne sert à rien. Anders rejette la solution d’Heidegger. Il refusera toujours de le rencontrer après la fin de la guerre.

Avec la télévision, il n’y a pas de place pour le dysfonctionnement. La télévision participe à la création d’un monde construit, qui cache le monde réel. Elle vise l’harmonisation entre ce monde et ses consommateurs. La télévision livre le monde prêt à être consommé. Ce produit ne nécessite plus d’effort, ni d’interprétation ni de déchiffrage. Nous sommes contraints à être consommateurs/trices.

L’image de la réalité se constitue comme réalité. Il y a une inversion entre le réel et le fictif. La télévision délivre une image, qui devient la matrice du monde. La représentation ne cherche plus à être juste comme un reflet adéquat au monde ou pertinent. Le réel du monde n’existe plus que comme moyen de production de la marchandise finale.

L’industrie du divertissement a une faim universelle, elle absorbe tout. Tout est dans la télévision, il n’y a plus de champ hors images, tout est intégré dans la consommation jouissive. La télévision a transformé le monde en divertissement.

La télévision produit des schémas, c’est un pragmatisme, qui produit l’homme de masse. Il en résulte un conformisme puissant et un accord généralisé. Le solipsisme face à la lucarne magique va de pair avec la massification. Plus le pouvoir est total, plus les ordres sont imperceptibles et plus notre obéissance paraît évidente. Plus nous nous croyons libres, plus nous avons l’illusion d’être libres et plus le pouvoir est total.

La télévision est l’aide au développement du capitalisme pour résoudre le problème de la faim des marchandises. La télévision est un l’appareil de production de l’humain consommateur, c’est un moyen au service des marchandises. La domination passe par la jouissance et la consommation. Avant, nous n’avions que nos chaînes à perdre, aujourd’hui nous nous croyons libres du fait même de nos chaînes.

Cette analyse est banale aujourd’hui, en 1952 elle était novatrice et unique. D’ailleurs, elle est restée presque clandestine sur le moment. Elle nous a été transmise par la critique du spectacle de Guy Debord. Gunther Anders est resté un penseur quasi inconnu. Son livre sur l’obsolescence de l’homme a été publié en 1956 et traduit en français seulement en 2002. Le second tome de 1988 n’est toujours pas traduit.

En lisant Anders, nous sommes conviés à une sorte d’archéologie des idées. Nous trouvons la critique de la massification de l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, ..), nous rencontrons les arguments des anti-pub sur le rôle de la publicité. Cette archéologie est justifiée par notre difficulté à comprendre la postmodernité. Quand Anders constate que la morale est devenue une question de contexte, il était précurseur, maintenant c’est une banalité dans la postmodernité contemporaine.

Quand Anders parle d’obsolescence de l’homme, c’est la conséquence de l’extension du domaine machinique, qui refoule l’humain à la marge de la production. Avec la bombe atomique, la toute puissance est passée du côté de la technique. La bombe atomique dépasse toute fin imaginable.

La bombe a subvertit la relation entre les moyens et les fins. Avec la bombe, pour Gunther Anders, qui veut les moyens veut la fin. A Hiroshima et Nagasaki, les victimes sont restées muettes. Notre sensibilité ne peut pas fonctionner pour des milliers de morts, des centaines de milliers de morts ou des millions de morts. Structurellement les capacités humaines sont largement dépassées.

Un acte comme le lâcher d’une bombe atomique, est le résultat d’un travail consciencieux. C’est une manipulation de machines, la mise en œuvre de machines en lien avec d’autres machines. Il n’y a plus besoin d’idéologie. La falsification ou le camouflage des buts de l’activité suffisent. Le travail rationalisé excède nos possibilités, le résultat n’est pas visible spontanément.

Il n’est plus possible d’avoir une vision unitaire. La division du travail fragmente les activités et on ne sait pas forcément à quoi va servir notre travail. Nous sommes en pleine schizophrénie, à cause de la division du travail. Cette schizophrénie est la condition humaine du 20eme siècle. Nous retrouvons là la base des analyses de Deleuze et Guattari, notamment dans l’anti-oedipe.

La machine n’est pas neutre, c’est une erreur de penser que la machine est neutre, selon Anders. L’usage humain est intégré à la machine, c’est encore plus vrai depuis que la pensée est intégrée aux machines dans les ordinateurs et les systèmes des réseaux de machines. L’utopie était la réalisation d’une imagination. La bombe, elle, réalise quelque chose que nous ne pouvons pas imaginer. La répétition de cette catastrophe est possible.

Contre Heidegger, il affirme la nécessité d’une analyse anthropologique et non pas d’une ontologie, une théorie de l’être qui revient toujours à construire une métaphysique. La philosophie ne doit perdre son temps à chercher l’être, elle ne doit pas être une herméneutique, une exégèse ou une interprétation qui voudrait dévoiler la présence dissimulée de l’être, mais une analyse concrète de notre espace humain et de ses problèmes.

Anders estime que la philosophie n’a de sens que si elle pense pour les humains de notre temps et dans notre situation. La philosophie, conçue pratiquée comme un exercice de pensée détaché de la réalité, serait comparable au boulanger qui ferait des petits pains pour les autres boulangers.

Il a exercé le métier de journaliste en Allemagne avant de fuir le nazisme. C’est à ce moment là que son nom est devenu « Anders ». Son nom de famille est « Stern ». Son directeur de journal trouvait que ce nom apparaissait trop souvent dans le journal en pleine montée du nazisme. Il a répondu par une boutade « appelez moi « autrement » » et voilà comment il est devenu Gunther Anders, « anders » voulant dire « autrement » en allemand.

Il a été le premier mari de Annah Arendt, comme elle, il a été l’élève de Heidegger. Il a écrit un livre contre lui en 1943 aux USA. Ce livre n’est pas connu, ni à l’université ni ailleurs et c’est dommage, car il déboulonne Heidegger de son socle de plus grand philosophe du 20eme siècle. Il s’intitule « Sur la pseudo concrétude de Heidegger ». Anders articule la critique de la démarche philosophique avec les choix politiques. Anders va de la critique de philosophie d’Heidegger à la politique et non l’inverse comme l’a fait Bourdieu.

En philosophie, Gunther Anders propose d’utiliser la méthode de l’exagération. Elle est nécessaire, parce que si on n’intensifie pas certains phénomènes, il est impossible de les aborder. Les machines ont pris de l’avance sur nous et il est très difficile de penser le progrès et le développement de nos productions. Il existe un écart important entre l’homme et ce qu’il produit.

Pour Anders, l’origine du problème est là. Il existe un écart entre nos possibilités de production ou de destruction et nos capacités humaines de représentation et d’imagination. Les facultés humaines du corps et du cerveau sont bien plus faibles que les capacités de nos machines.

Anders écrivait cela dans les années cinquante, avec la puissance des ordinateurs d’aujourd’hui ce constat est indéniable. Gunther Anders nous invite à une prise de conscience des limites de l’homme. C’est pour cette raison qu’il parle de la honte prométhéenne.

Cette honte s’empare de l’homme, quand il regarde ses créations. Face aux machines et à la complexité de l’organisation sociale que nous avons créée, l’humain est bien petit. Le sentiment d’infériorité des humains face aux machines et dispositifs collectifs n’est pas contestable aujourd’hui. L’ordinateur a battu l’homme aux échecs il y a déjà plusieurs années. Les machines sont partout, nos boîtes à lettres sont remplies de lettres écrites par les machines, sans les machines nous aurions du mal à nous déplacer, à vivre tout simplement. Le phénomène machinique est devenu irréversible.

Gunther Anders pense que la production des moyens est devenue une fin en soi, la fin contenue dans les moyens est devenue autonome. L’homme est plus petit que lui-même, bien plus faible que sa production. Il existe un décalage entre les résultats de notre rationalité et notre sensibilité, notre imagination. C’est cet écart qui est à la source de nos problèmes, selon Anders. C’est pour cela qu’il parle d’obsolescence de l’homme. Il milite pour remettre l’humain au premier plan, ce que nous faisons de multiples façons aujourd’hui face aux dégâts du capitalisme post-moderne.

Dans la pensée commune marquée par les Lumières, le progrès était synonyme de mieux-être. Avec la bombe atomique et la mort industrielle des camps nazis, le progrès est devenu synonyme de catastrophe. La croyance dans le progrès pose donc problème depuis 1945.

Cette méthode de l’exagération est un passage à la limite, qui opère un déplacement du sujet. Chez Anders, les machines et les marchandises deviennent des sujets à part entière. Quand Gunther Anders se demande si nous ne sommes pas esclaves des machines ou si les marchandises ont faim, c’est de cela qu’il s’agit. Il parle des machines, qui se reproduisent toutes seules.

Son exagération permet de constater qu’effectivement les machines sont toujours plus perfectionnées et qu’à chaque nouvelle génération, les machines deviennent plus fonctionnelles et plus performantes. Sa façon de présenter le système des machines nous montre un ensemble, qui tend à devenir totalitaire. L’agrégation des réseaux lui donne raison.

Anders est mort avant le triomphe d’Internet, et force est de constater qu’il avait raison. On peut appréhender la notion de « méga machine » de Serge Latouche de la même manière. Paul Virilio insiste, lui, sur la notion de vitesse et de catastrophe possible, Anders l’avait précédé depuis longtemps. Quand René Riesel et d’autres parlent de la technique comme d’un rapport social, nous sommes chez Anders. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que c’est l’Encyclopédie des nuisances qui publie Anders.

Anders défini le prolétaire en partant de l’absence de liberté au lieu de partir de l’exploitation économique, il remet la domination politique au premier plan. Il a travaillé en usine aux USA. Il a connu Hollywood depuis les décors, il connaît la fabrication des images industrielles dans l’usine à rêves. Quand il dit que l’ouvrier sert la machine, il fait référence, entre autres, au travail à la chaîne qu’il a vécu de l’intérieur.

La machine devance l’homme. L’impératif catégorique de Kant, « Agis de façon universelle, ce qui est valable pour toi doit pouvoir l’être pour tout le monde ! », est devenu chez Anders « Agis pour être en phase avec la machine, dont tu fais partie ! ». Ce qui était la pierre angulaire de la philosophie occidentale depuis le 18eme siècle, ne peut plus fonctionner. Anders part de l’anthropologie concrète, il nous aide à penser notre situation. Anders a écrit sur Kafka, il s’interroge sur la machine à dominer les humains qu’est devenu la modernité.

Il pense que ce n’est pas sous l’angle de la manipulation qu’il faut aborder les médias. Pour lui, il n’existe pas de manipulation dans les médias, enfin pas plus qu’ailleurs. Les « medias-workers » ne sont pas spécialement malhonnêtes. C’est le travail lui-même du média qui fabrique l’information et le divertissement, c’est le fonctionnement des médias qui est en cause.

Quand on reçoit l’information comme consommateur/trice, il n’ y a pas de mise en perspective. Nous n’avons pas besoin de faire un effort pour comprendre, il n’y a pas besoin de prendre un temps très long pour saisir ce que nous recevons. L’immédiateté et l’émotion ont chassé l’esprit critique de la télévision et des journaux.

Les lettres au fils d’Eichmann sont une tentative pour remettre la question de la morale au premier plan. Il pose la question du fonctionnaire compétent, efficace, qui ne se pose pas la question des finalités de son action. Eichmann père se défendait d’avoir fait quelque chose de mal lors de son procès à Jérusalem. La responsabilité des actes incombait, selon lui, à ceux qui donnaient les ordres. Eichmann était comme une personne « nommée à », dont le rôle consistait seulement à obéir. Il s’était identifié à son rôle et n’en a pas bougé.

Gunther Anders a entretenu une correspondance avec l’un des pilotes, qui a participé au largage de la bombe atomique à Hiroshima. Celui-ci s’est rendu compte des effets de la bombe atomique. Ceci l’a rendu malade, il n’a pas compris quand ses compatriotes l’ont accueil en héros aux USA. Il a fait de longs séjours en hôpital psychiatrique. Pour Anders, ce pilote est l’exemple type du fonctionnaire de la bombe. Celui-ci a essayé d’assumer ses actes au contraire d’Eichmann et c’est en cela qu’il était respectable.

La marchandise idéale pour Anders ce sont les armes et leurs munitions. Les balles et les bombes ne servent qu’une fois, il faut immédiatement les renouveler. Ce propos peut paraître scandaleux, mais il a le mérite de mettre en pleine lumière l’un des aspects mortifère du capitalisme.

Gunther Anders est très pessimiste, il termine son livre de souvenir « Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ! » en disant que ce qu’exigent moralement le monde et l’homme ne peut pas être fondé, mais il ajoute aussitôt : « s’il y a une chance que l’on puisse faire quelque chose, il faut le faire ! »

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Analyse de Marc Terrades

Je me propose de vous entretenir de la pensée d’un homme dont l’œuvre, presque exactement contemporaine des premiers grands livres d’Ellul sur la question de la technique, est pourtant restée très largement ignorée en France, même dans les cercles spécialisés, jusqu’à une date récente. Cet homme, c’est Gunther Anders, et cette œuvre, c’est, pour l’essentiel, un gros livre intitulé “L’obsolescence de l’homme” [Die antikiertheit des menshen], sous titré “Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle“, ouvrage paru à Munich en 1956.

Je pense qu’il ressortira très rapidement de cet exposé à quel point les idées de Anders convergent, sont en quelque sorte en consonance avec certaines de celles qu’Ellul avait, dès 1954, commencé de développer dans La technique ou l’enjeu du siècle. En même temps il n’y a aucune preuve et à vrai dire il est fort peu probable qu’Anders ait pris, dès cette époque, connaissance de l’œuvre d’Ellul et qu’il en ait été influencé pour rédiger son propre livre.

Il apparaît clairement à la lecture que L’obsolescence de l’homme relève d’une urgente nécessité intérieure qui ne doit rien à personne. Par là-même, l’étonnante convergence des points de vue, à une époque où les yeux de tant d’autres étaient incapables de voir, est un puissant témoignage en faveur de la réalité objective effective, constamment niée par les idéologues, de ce dont il ici question: le potentiel monstrueux du la technique moderne.

S’agissant de l’idéologie, Anders ne dit-il pas d’ailleurs joliment – je cite – qu’« on ne mesure pas la puissance d’une idéologie aux seules réponses qu’elle est capable de donner, mais aussi aux questions qu’elle parvient à étouffer » ? ( op. cit, p. 312, n. 24)

Quelques mots d’abord sur Anders. De son vrai nom Gunther Stern [1] , Gunther Anders appartient à cette catégorie d’intellectuels judéo-allemands qui ont marqué la culture européenne du XXe siècle, comme Walter Benjamin dont Anders était d’ailleurs le (lointain) cousin et l’ami. Anders naît en 1902 à Wroclaw, en Silésie (actuellement en Pologne).

Son père, William Stern, fut en son temps un psychologue réputé, théoricien d’une sorte de personnalisme. Ce qui n’est pas indifférent car c’est précisément à la disparition de la personne dans un monde de choses que va s’intéresser Gunther Anders. La dédicace de l’ouvrage aujourd’hui traduit en français constitue d’ailleurs un vibrant hommage, empreint d’amertume, aux nobles illusions de son père, piétinées par l’histoire.

Gunther, dans sa jeunesse, fut l’élève de Heidegger, dont il suivit les cours à Fribourg au début des années 20. Après 1933, il quitte l’Allemagne devenue nazie et s’exile en France avant de s’installer aux États-Unis à partir de 1936. Après la deuxième guerre mondiale et en pleine guerre froide, il revient en Europe où il s’installe à Vienne, ce qui est une manière de signifier son refus de la division du monde en deux blocs (ni RDA ni RFA).

Cela le condamne à vivre un peu en marge des grands courants de l’époque et explique qu’il n’ait pas eu, après guerre, la même notoriété que d’autres qui furent ses amis comme Herbert Marcuse et Hans Jonas ou encore celle dont il avait été, dans les années 30, le premier mari, Hannah Arendt. Il meurt en 1992.

Anders a toujours tenu à rappeler qu’il avait existé 4 grandes ruptures dans son existence : la 1ère guerre mondiale à laquelle il a dû participer très jeune puisqu’il se retrouva enrôlé en France à l’âge de 15 ans, en 1917, dans une formation paramilitaire, 1933 et l’exil, 1944 et la découverte d’Auschwitz, enfin août 1945 avec Hiroshima. C’est un fait que la méditation d’Anders sur la technique est principalement suscitée par la bombe atomique, qui incarne à ses yeux, plus que toute autre technique, la vérité de la technique moderne.

Le livre traduit aujourd’hui en français ne représente en fait que la première partie de l’ouvrage originel en allemand, qui comprend un second tome constitué, comme le premier, d’une collection d’essais sur le même thème de l’obsolescence de l’Homme.

Il est très possible que ce style de composition, un recueil passablement hétéroclite de textes seulement unis par une commune inspiration, peu conforme à la tradition française de l’essai philosophique en forme, avec introduction, axe central fort et progressivité d’un seul et unique raisonnement, ait été cause des réticences à le traduire chez nous, malgré cinq rééditions en Allemagne, et pour finir, de sa publication chez un éditeur confidentiel.

Il faut commenter ce titre ainsi que son sous-titre

Commençons par le sous-titre. Anders entend par « deuxième révolution industrielle » l’avènement d’une époque marquée par la toute-puissance de la technique, c’est-à-dire par le fait majeur que nous ne vivons plus seulement désormais dans un monde où il y a de plus en plus de machines (ce qui s’était amorcé lors de la première révolution industrielle) mais dans un monde où ces machines, ayant en quelque sorte pris le pouvoir, entraînent une « dévastation » de l’humanité même de l’homme, son « obsolescence ».

Dans un tel univers, l’essentielle humanité de l’homme devient « obsolète », périmée, dépassée. Elle est vouée au rebut comme devenue incompatible avec les exigences du système technique.

Notons que Anders ne croit pas le processus achevé puisqu’il annonce l’avènement d’une troisième révolution industrielle qui sera marquée, cette fois-ci, par la « cannibalisation » pure et simple de l’humanité de l’homme par la technique, c’est-à-dire non plus seulement sa mise au rebut mais sa transformation radicale selon les normes de la technique : l’avènement de l’homme technicisé. A ce moment-là seulement sera surmontée la « honte prométhéenne », concept central du premier essai dont se compose le livre, qui caractérise le stade actuel de simple obsolescence.

Cette évolution introduit-elle une différence de nature ou seulement de degré ? Dans la mesure où la troisième révolution apparaît comme une conséquence logique de la seconde qui, en quelque sorte, ne peut qu’en être grosse, il s’agit d’une simple différence de degré mais par ses conséquences sur l’humanité même de l’homme, il s’agirait d’une rupture absolument inouïe. La question que pose Anders est de savoir s’il est encore possible de s’opposer à ce processus.

Avant cela, je voudrais dégager rapidement les principaux axes de la réflexion d’Anders dans L’obsolescence de l’Homme.

Il n’est pas question ici de présenter ce livre dense et parfois touffu par le menu. Je me contenterai donc de relever ce qui fait figure de concepts directeurs dans une démarche qui demeure essentiellement philosophique (donc créatrice de concepts par définition).

Ces concepts directeurs sont au nombre de deux : il s’agit du décalage prométhéen et de la honte prométhéenne. Ces deux concepts (et les phénomènes qu’ils recouvrent) sont d’ailleurs étroitement articulés entre eux : on peut dire que la honte prométhéenne est tout à la fois le moteur psychologique le plus actif du décalage prométhéen et son effet subjectif le plus sensible.

Parallèlement à ces deux thèmes, on trouve également dans le livre d’Anders une très intéressante analyse de ce qu’on pourrait nommer l’ontologie de la technique, c’est-à-dire un effort pour dégager les nouvelles structures de l’Être dans un univers dominé par la technique.

Personnellement je serai tenté de dire que cette orientation typiquement philosophique et même, plus précisément, métaphysique, de la critique d’Anders, est sans doute ce qui distingue le plus l’ouvrage d’Anders de La Technique ou l’enjeu du siècle d’Ellul, qui puise parfois aux mêmes références (par exemple, pour dénoncer l’arraisonnement de l’humanité de l’homme par la technique et son « impuissance à suivre », la référence aux travaux de R. Jungk, Le Futur a déjà commencé (1953), auteur d’impeccables formules comme « L’homme est un obstacle au progrès » ou « l’homme est une faulty construction » (une construction défectueuse, par rapport aux machines techniques et aux missions que la technique lui demande de remplir) qu’Ellul cite aussi).

A ce niveau, et bien qu’il prenne parfois ses distances avec le maître à penser de sa jeunesse, Anders demeure profondément Heideggérien et reste fidèle à une problématique de la Technique moderne qui la questionne avant tout quant à sa signification ontologique, c’est-à-dire quant à son rapport le plus général à l’Être.

Commençons donc par la notion de décalage prométhéen

Disons-le d’emblée : avec ce concept, Anders s’inscrit résolument en faux contre toutes les utopies techniciennes en les attaquant directement en leur point aveugle : une foi indéracinable dans la maîtrise prétendument inhérente à l’activité technicienne. Aux yeux d’Anders, cette maîtrise, loin de constituer son héroïque titre de gloire, est précisément ce qui manque à l’homme engagé dans l’aventure prométhéenne.

Avec cette expression de décalage prométhéen, Anders pointe en effet un hiatus, qui est essentiellement un hiatus entre les différentes facultés humaines. Anders mène là une réflexion très approfondie, qui relève proprement de l’anthropologie philosophique.

Ce hiatus, Anders le décrit ainsi, je cite :

J’appelle ” prométhéenne ” la différence qui résulte du décalage entre notre “réussite prométhéenne” – les produits fabriqués par nous, “fils de Prométhée” – et toutes nos autres performances, la différence qui existe une fois que nous avons réalisé que nous ne sommes pas à la hauteur du “Prométhée” qui est en nous (op. cit., p. 301).

Le décalage qui existe, par exemple, entre ” faire ” et “sentir” n’est pas moins important que celui qui existe entre “savoir” et “comprendre”. Il est indiscutable que nous “savons” quelles conséquences entraînerait une guerre atomique. Mais justement, nous le “savons” seulement.

Ce “seulement” veut dire que ce “savoir” qui est le nôtre est en fait très proche de l’ignorance. Face à l’idée de l’apocalypse, notre âme déclare forfait. Dans ces conditions, l’idée de l’apocalypse n’est plus pour nous qu’un simple mot (op. cit., p. 300-301).

En d’autres termes, bien que nous disposions de facultés variées : intelligence, imagination, sensibilité, mémoire…il n’y a pas de synchronicité entre elles. Indiscutablement, notre intelligence calculatrice est parfaitement capable de concevoir ce que serait une apocalypse nucléaire, une guerre bactériologique, les conséquences d’un réchauffement cataclysmique de la planète etc.

L’intelligence calculatrice est apte à embrasser, avec ses instruments propres : courbes et statistiques, un tel tableau. Mais ni l’imagination ni la sensibilité ne le peuvent. Ces deux facultés peuvent très bien embrasser un phénomène limité comme par exemple un accident limité ou un crime de sang. Elles ne sont pas à la mesure d’un phénomène global comme ceux que la Technique moderne a désormais les moyens de produire. Elles ne « suivent » pas. Or ceci n’est pas sans graves conséquences, comme nous allons le voir.

Anders suggère donc que l’homo technicus moderne est un « utopiste inversé » : l’utopiste d’autrefois imaginait un monde qu’il était incapable de produire, l’utopie moderne en acte produit aveuglément un monde qu’elle n’est pas capable d’imaginer, de sentir, de véritablement se représenter.

Il importe de souligner ici, par parenthèses (car Anders lui-même ne pousse pas sa réflexion jusqu’à ce point), combien l’existence même du décalage prométhéen, comme donnée constitutive de l’activité technicienne moderne, aboutit à ébranler le concept même de la technique. Jusqu’à présent toute la tradition s’accordait pour définir la technique comme une activité essentiellement réglée, méthodique, consciente de ses fins et des moyens à mettre en œuvre pour les atteindre.

Bref l’idée de technique semblait essentiellement liée à celle de maîtrise. Par là le technicien vrai se distinguait du dilettante bricolant au pif. Or il semble bien que cette définition de la technique, dans les conditions actuelles, soit elle même devenue obsolète. La technique, en d’autres termes, n’est plus technique.

Certes, en termes purement fonctionnels, nous continuons à fabriquer des choses qui marchent, c’est-à-dire que nous mettons en œuvre des procédures assez bien déterminées qui aboutissent à un certain résultat voulu d’avance mais en fait, faute de pouvoir nous représenter réellement les effets de nos techniques, de pouvoir imaginer réellement le monde qui s’annonce par leur mise en œuvre, c’est justement ce que nous voulons que nous ne sommes plus à même de savoir.

Sans compter que dans bien d’autres cas, la technique moderne n’est même plus sûre des procédures elles-mêmes et confine au simple bricolage aveugle, comme on le voit à propos des expériences de thérapie génique ou de culture en plein air des OGM. Bref, en plein emballement de la Technique, nous assistons peut-être et paradoxalement à un curieux processus de dé-technicisation de la technique dont un autre indice pourrait être fourni par l’apparition du phénomène également paradoxal mais étroitement lié à l’univers technique moderne d’accident programmé.

Dans cette incapacité à imaginer les implications véritables de ce que, par ailleurs, nous savons faire, ce décalage entre savoir (savoir-faire) et comprendre ce que nous faisons, gît le danger majeur qui est en définitive l’inaptitude à la peur : « Nous sommes des analphabètes de la peur », écrit Anders. Or l’absence de peur est la source de l’irresponsabilité. Dans les conditions actuelles du développement de la technique, l’irresponsabilité se rencontre à tous les niveaux, y compris les plus élevés, de la hiérarchie sociale : il ne s’agit pas là d’une imputation d’ordre moral mais d’un constat de fait, d’un phénomène structurel inhérent au décalage prométhéen. Comme l’écrit Anders :

Il se peut que certains en sachent plus que d’autres sur la bombe, et même beaucoup plus. Mais quelles que soient nos connaissances, aucun d’entre nous ne dispose d’un “ savoir ” qui serait à la mesure de ce que pourrait être une guerre atomique le général et le président n’en savent pas plus que le fantassin et l’homme de la rue.

Car le décalage entre savoir et comprendre ne tient aucun compte des personnes ni du rang qu’elles occupent dans la société. Aucun de nous ne fait exception. Ce qui signifie que, dans ce domaine, personne n’est compétent et que l’apocalypse est donc, par essence, entre les mains d’incompétents (op. cit., p. 301).

Il n’est pas impossible que cette atmosphère déprimante de cynisme généralisé, qui a son modèle dans les sphères supérieures du pouvoir et de la société, et qui est si souvent dénoncée comme constitutive du cadre d’existence de l’homme moderne, trouve en définitive sa source dans ce décalage que le développement accéléré de la Technique promeut mécaniquement comme une forme normale de la vie à tous les niveaux.

10. Le deuxième volet de la critique que fait Anders de l’univers technique moderne s’exprime dans le concept de honte prométhéenne. La honte prométhéenne est le sentiment typique de l’homme dévasté, au stade de la deuxième révolution industrielle. En même temps, ce sentiment doit être tenu, en parallèle avec la logique d’auto-développement du système technique, comme le principal moteur psychologique du passage au stade de la troisième révolution industrielle, encore à peine amorcé de nos jours mais de plus en plus sensible à une multitude d’indices.

Par « honte prométhéenne », Anders vise une émotion proprement sidérante : celle qui s’empare de l’homme moderne lorsqu’il prend conscience qu’en tant qu’être naturel, il se situe désormais très en dessous de ses propres productions techniques. Et s’il leur est tellement inférieur, c’est que contrairement à elles, il ne relève pas lui-même, à l’origine, du processus de fabrication intégralement rationalisé qui leur a donné naissance. La honte prométhéenne est donc avant tout honte de son origine, honte de devoir son être et sa nature à une origine qui ne relève pas elle-même d’un processus technique.

Anders écrit :

[On] a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. [On] a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d’“ être né “, à sa naissance qu’on estime triviale (exactement comme le ferait le biographe d’un fondateur de religion) pour cette seule raison qu’elle est une naissance. Mais si on a honte du caractère obsolète de son origine, on a bien sûr également honte du résultat imparfait et inévitable de cette origine, en l’occurrence soi-même. (op. cit., p. 38)

Bien que, comme le dit Anders, la honte prométhéenne constitue, en un certain sens, le renversement de la fierté prométhéenne qu’on peut situer comme l’origine anthropologique de l’aventure technique dans laquelle s’est engagée l’humanité, on ne peut toutefois s’empêcher de penser que cette honte comme cette fierté participe du même noyau d’exigence : la revendication de soi comme liberté absolue.

Si la fierté prométhéenne témoignait de l’exigence toujours mieux remplie d’une appropriation intégrale des conditions de sa propre existence, la fierté d’une humanité autocréatrice qui ne doit rien aux Dieux, la honte prométhéenne relève de la conscience que quelque chose, in fine, forme un résidu intolérable qui fait obstacle à cette entreprise de maîtrise intégrale : notre propre origine, notre « être né » lui-même non technique.

Pour Anders, ce qui s’amorce dans le passage à la troisième révolution industrielle, c’est le souci de liquider ce résidu. Ellul, dans La technique ou l’enjeu du siècle, insistait sur l’inéluctabilité, inscrite dans le système, d’une transformation de l’homme, âme et corps, pour l’adapter, moyennant l’intervention de nouvelles techniques, aux exigences d’un univers intégralement technicisé.

Anders voit s’amorcer le même processus mais il le pense autrement, il l’éclaire sous une autre lumière en introduisant une médiation supplémentaire qui fait trop souvent défaut dans les premiers ouvrages d’Ellul : la volonté humaine, ses mobiles et ses projets consciemment et énergiquement revendiqués, fussent-ils, à l’instar de l’ivrogne de Spinoza qui croit librement désirer son pinard, secrètement déterminés.

Personnellement, et tout en m’empressant de préciser que je ne prétends pas maîtriser intégralement l’œuvre d’Ellul et que certains éléments ont pu m’échapper, il m’a toujours paru que la grande faiblesse de son analyse résidait en ce point où il s’agit de penser l’exacte articulation entre le système et le sujet humain.

Ellul me semble avoir manqué le problème de la médiation, lorsqu’il s’agissait d’appréhender non pas simplement l’aliénation du sujet par le système, en tant qu’effet en quelque sorte mécanique du développement du système, mais les phénomènes absolument essentiels d’appropriation subjective ou si l’on veut d’intériorisation des valeurs techniques secrétées par le système et leur transformation en « volonté » assumée sans plus de problèmes, revendiquée même, par le sujet.

De ce point de vue, les analyses d’Anders, qui au contraire mettent plus particulièrement l’accent sur cet aspect, me paraissent non pas contradictoires mais bien plutôt complémentaires, de façon très satisfaisante, de celles d’Ellul à la même époque.

La honte prométhéenne ne s’exprime pas seulement dans les tentatives d’avant-garde pour dépouiller le vieil homme et construire techniquement l’homme nouveau, entièrement technicisé, dans ces laboratoires de l’extrême modernité que sont, pour moderniser l’exemple pris par Anders (et aussi Ellul), les centres de formation des spationautes, ces héros de la Technique et tout aussi bien, de nos jours, les centres d’entraînement des sportifs de haut niveau, pour ne pas parler des cauchemardesques soldats des armées professionnalisées et hyper-technicisées d’aujourd’hui et de demain.

Elle s’exprime aussi dans les démarches les plus quotidiennes de l’homme du commun (vivement encouragé par la pub et les media). C’est l’occasion pour Anders de pointer très exactement la mutation ontologique enveloppée par la technique moderne.

Anders lui-même parle d’axiomes de la nouvelle ontologie technicienne. Je me suis efforcé d’en dresser l’inventaire systématique.

Premier axiome :

Seul ce qui est techniquement produit, ce qui est produit selon les normes et les critères de l’ingénierie technique, dispose d’une véritable perfection ontologique, d’une véritable perfection d’être. Les êtres « naturels », non techniquement produits, occupent, dans la hiérarchie ontologique, une position inférieure et sont d’une moindre dignité. L’ontologie de la Technique renverse la hiérarchie traditionnelle (disons aristotélicienne) entre nature et artefact.

Deuxième axiome :

Dans l’univers technique, l’être vrai, la véritable réalité, appartient au produit de série. Dans une intéressante digression sur la photographie, Anders écrit :

Si l’on se demande qui, du modèle ou de la reproduction, est réel – “ réel ” au sens économique , la réponse est la reproduction, la marchandise de série. Car le modèle n’existe que pour être reproduit.

La marchandise est d’autant plus réelle qu’elle est vendue à un plus grand nombre d’exemplaires, des exemplaires dont le modèle n’est à son tour réel que du fait qu’il rend possible, de par sa qualité de modèle, la “réalisation ” d’une vente optimale de ses reproductions. Si l’économie avait développé une ontologie, c’est-à-dire une doctrine de l’être tel qu’il apparaît aujourd’hui dans la perspective de la production et de la vente, son premier axiome aurait sans doute été : ” La réalité est le produit de la reproduction ; l’Être ne se dit d’abord qu’au pluriel, en tant que série ” et sous sa forme inversée : ” Une fois n’est pas coutume ; ce qui n’a lieu qu ‘une fois n’est pas ; ce qui se dit au singulier appartient encore au non-être” (op. cit., p. 205).

Cette ontologie sérielle de la technique n’est pas sans conséquences pratiques : dans le monde dominé par la technique, il est urgent de « réduire » la singularité de l’être naturel (il faut entendre par là non seulement les êtres naturels au sens propre du terme, comme les personnes ou les paysages, mais également les productions « naturelles » i-e émanant de la libre subjectivité, des êtres naturels, comme les œuvres d’art : sur ce point Anders s’inscrit dans la même optique que son cousin W. Benjamin, analyste du déclin de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction industrielle), et de la sérialiser autant que possible. Cette urgence se développe universellement en tant qu’attitude existentielle généralisée observable aux plus humbles niveaux de la vie quotidienne. Elle s’inscrit dans les structures mêmes de la sensibilité, elle devient la modalité la plus générale de notre rapport à l’Être.

Troisième axiome :

Ce qui n’est pas exploitable n’est pas. Il n’est guère besoin d’insister sur cet axiome qui reconduit l’analyse heidegerienne de la Technique comme arraisonnement généralisé de l’Être et pro-vocation systématisée non seulement des réalités naturelles mais de la réalité humaine elle-même :

Notre époque, écrit-il, démontre avec une clarté suffisante que tout, absolument tout, peut – en fonction du contexte économique – être condamné à une telle non-valeur et devenir ainsi un résidu à éliminer : des hommes aussi bien que des déchets radioactifs. Comparée à l’existence respectable des produits finis fabriqués en série qui sont prévus pour apaiser les besoins (ou qui ” prévoient ” eux-mêmes paisiblement ces mêmes besoins), la nature comme Tout ne relève pas, aux yeux des ontologues de l’économie – et ce malgré son immensité – du domaine de la prévision, du domaine de ce qui pour eux constitue la ” Providence “.

Pour eux, la nature était seulement une chose contingente avant qu’ils lui donnent ” être ” et ” valeur ” en en faisant la matière première de leurs produits. Mais ” être ” et ” valeur “ne lui ont été donnés qu’à titre d’avance sur les produits qu’on tirera d’elle. Ce qui, en revanche, n’est absolument pas rentable dans la nature, les fragments que non seulement le producteur ne peut pas utiliser mais qu’il ne peut pas non plus éliminer, le surplus de l’univers (comme la voie lactée, par exemple), tout cela constitue à ses yeux – pour autant qu’il en tienne compte – un scandale métaphysique, un amas de matériaux que rien ne peut justifier, un amas de matériaux installés là sans la moindre raison et que seule peut expliquer l’incompétence commerciale du cosmos (op. cit. p. 210).

Ici, naturellement, on repère un certain flottement dans l’analyse, flottement extrêmement préjudiciable, en règle générale, aux discours critiques sur la Technique. Anders parle d’une ontologie de l’Economie. Est-ce donc l’économie qui est en cause ou la Technique ?

En l’absence d’analyse établissant clairement que l’Économique institue le rapport spécifique à l’Être qui est aujourd’hui le sien en vertu de sa propre soumission aux exigences de la Technique, autrement dit que ce que nous visons très généralement sous l’expression « avènement de d’Économie de marché » relève historiquement d’un processus de technicisation de l’économique, la critique de la modernité technique continuera de reposer sur des bases théoriques incertaines et de se heurter aux objections convenues.

En particulier il ne sera jamais bien clair si c’est la révolution économique qui a suscité la technicisation du monde ou le triomphe des valeurs techniques qui commande y compris les pratiques économiques. Dans la première hypothèse, la critique spécifique de la technique se voit inévitablement déboutée au profit d’une critique du système économique, seul responsable de tous les maux et la « technophobie » n’apparaît plus que comme le soupir de la créature accablée, incapable de comprendre l’origine réelle de sa misère, en même temps qu’une critique convenablement réorientée vers son véritable objet (l’infrastructure économique et le mode de production) laisse intacte la technique comme promesse de bonheur dans un monde à venir économiquement réformé. Ce fut l’orientation fondamentale du messianisme marxiste.

Quatrième axiome :

L’univers technique constitue un système intégré en auto-développement. Son ontologie est une ontologie de l’interdépendance, de l’interconnexion. Analyse familière aux lecteurs d’Ellul. Anders aborde le problème sous l’angle du consommateur mais c’est bien la dynamique d’ensemble d’un système, la logique interne de son développement, qui sont visées. La technique constitue un monde complet dont chaque élément appelle tous les autres, de sorte que nous ne saurions vouloir conserver l’un de ces éléments sans vouloir par là-même tous les autres qui constituent autant de conditions de possibilité de l’existence même du premier.

Sans doute est-il légitime, à tous points de vue, de « vouloir » les progrès (bien réels) de la médecine moderne. Mais il est impossible de « vouloir » ces progrès sans « vouloir » du même coup une foultitude de techniques (pas seulement matérielles), et à la vérité, tout un « monde » technicisé, sans lesquels ces « progrès » sont inconcevables en théorie autant qu’inapplicables en pratique. Bref, l’«être» de ces progrès n’est pas un être autonome, et cela rend particulièrement problématique la possibilité pour l’homme moderne d’opérer de véritables choix discriminants.

Cinquième axiome :

Dans l’univers technique « les moyens justifient les fins ». Anders pointe ici le statut ontologique de toute chose dans un univers globalement dépourvu de fins ultimes. Le couple moyen-fin est soumis dit-il à un « processus de dégénérescence ». A quelle fin produisons-nous tout ce que nous produisons ? Ce n’est pas que la question n’a pas de réponse, c’est qu’elle est incongrue.

C’est une question interdite. Car la poser conduirait à dévoiler au grand jour l’inanité réelle des « fins » servant seulement à justifier la production des moyens, à leur fournir une « raison d’être ». L’idée même de fin, de fin ultime et en soi, est devenue indécente, au point que les anciennes fins elles-mêmes sont sommées de se justifier à leur tour en tant que moyens, de prouver qu’elles peuvent « servir comme moyens ». Je le cite :

Il arrive souvent (et dans tous les pays, car cette évolution est générale) qu’on essaie de justifier l’existence de choses qui étaient autrefois considérées comme des fins en montrant qu’elles peuvent également être considérées comme des moyens et faire leurs preuves en tant que tels : comme des moyens assurant une fonction simplement hygiénique, par exemple, ou encore des moyens qui entraînent ou facilitent l’acquisition ou la production d’autres moyens. (Il en va ainsi des loisirs et de l’amour; et même de la religion.)

Bien qu’évidemment ironique, le titre du petit livre américain Is sex necessary ? est à cet égard symptomatique. Ce qui ne se laisse pas identifier comme moyen se voit interdire l’accès à l’univers actuel des choses. Parce qu’elles ne sont pas des moyens, on considère que les fins sont sans finalité. En tout cas, les fins en tant que telles.

Elles sont sans finalité mais peuvent aussi, comme nous l’avons dit, fonctionner comme des moyens. Et même parfois les moyens par excellence dans la mesure où elles se révèlent être de parfaites médiations pour les moyens proprement dits, de parfaites médiations pour les rendre vendables, par exemple. La finalité de la fin peut très bien être aujourd’hui de faire office de moyen pour les moyens proprement dits. C’est un fait avéré dont la formulation n’est paradoxale que parce qu’il est lui-même un paradoxe.

J’aborde à présent le dernier volet de la réflexion de Anders dans son livre et cette réflexion porte sur le Mal. S’agissant de la figure moderne du mal, celle qui surgit à l’horizon d’un monde dominé par la technique, Anders forge l’expression d’« Innocence du mal ».

Dans un essai figurant dans le deuxième volume du livre et publié à part, dans la revue Conférence (1999), intitulé la « désuétude de la méchanceté », Anders évoque une autre forme d’obsolescence, celle de situations où il suffisait de combattre des « méchants » clairement identifiables comme cause du mal pour bannir le mal. Dans un monde intégralement technicisé, il ne s’agit plus de méchanceté ni de perversité mais d’un ennemi plus redoutable : l’innocence du mal.

Curieusement, cette expression d’innocence du mal n’est, bien sûr, pas sans faire immédiatement penser à celle que forgera quelques années plus tard son ex-épouse Hannah Arendt, à l’occasion du procès d’Eichmann à Jérusalem : la banalité du mal. Cette innocence du mal fleurit sur le terreau de la structure technique du monde. Elle a certainement à voir avec le décalage prométhéen que nous évoquions plus haut et la promotion généralisée de l’irresponsabilité que ce décalage enveloppe.

Mais elle a aussi à voir, plus généralement, avec l’organisation globale de l’existence en milieu technicisé, avec la technicisation des conditions d’existence à tous les niveaux, à commencer par le niveau professionnel. Sur ce terreau, le mal surgit comme effet quasi mécanique dont l’explication ne requiert le recours à aucun mobile psychologique particulier. Je terminerai en lisant à ce propos un dernier texte de Anders qui se passe de tout commentaire :

Aussi horribles que soient les crimes totalitaires, qui les regarderait avec étonnement comme des blocs erratiques égarés dans notre époque s’interdirait par là même de les comprendre, parce que ces crimes perdent toute réalité, du moins toute réalité compréhensible, dès lors qu’on les considère comme des faits isolés.

On ne peut comprendre ces crimes qu’à partir du moment où on les envisage dans leur contexte, c’est-à-dire quand on se demande à quel type d’action ils correspondent, à quel modèle d’activité ils se conforment. La réponse est que, dans la situation où ils les ont commis, leurs auteurs – du moins bon nombre d’entre eux – ont fondamentalement adopté le comportement auquel ils avaient été conditionnés par l’entreprise, auquel celle-ci les avait habitués.

Cette affirmation peut bien sûr sembler choquante. Il est sans doute inévitable qu’elle soit tout d’abord mal comprise, car il n’existe pas d’entreprise (du moins parmi celles qui se nomment “usines” ou “bureaux”) où l’on prépare à tuer en masse ou à torturer. Ce que nous voulons dire est bien plus trivial […]

Il est caractéristique de l’entreprise en général, du moins de la grande entreprise telle qu’elle domine aujourd’hui, d’exiger (quelle que soit la fin qu’elle poursuit) un engagement total de la part de ceux qui travaillent pour elle ; il est caractéristique, par ailleurs, de celui qui travaille pour l’entreprise d’“ agir passivement “, de n’avoir aucune part à la définition des buts de l’entreprise, même si son unique raison d’être est pourtant de contribuer jour après jour à les atteindre ; de n’être jamais (pour recourir à une formulation analogue à celle du problème fondamental du marxisme) ” propriétaire ” des fins de la production, parce que ces fins ne le concernent pas.

S’il en va ainsi pour lui et si, par conséquent, il ne connaît pas, n’a pas besoin de connaître ou ne doit pas connaître la fin de son activité, il n’a manifestement pas non plus besoin d’avoir une conscience morale […] S’il existe une ” bonne conscience ” dans l’entreprise, elle consiste paradoxalement en la satisfaction – ou même en la fierté – d’avoir réussi à déconnecter complètement sa propre conscience morale de son activité.

L’ouvrier d’usine ou l’employé de bureau qui refuserait de continuer à collaborer à la bonne marche de l’entreprise en alléguant que ce qu’elle produit est en contradiction avec sa conscience morale ou avec une loi morale universelle, ou bien que l’utilisation de ce produit est immorale (du moins qu’elle peut l’être), celui-là passerait dans le meilleur des cas pour un fou et ne tarderait pas à subir en tout cas rapidement les conséquences d’un comportement aussi extravagant.

Tandis que le travail en tant que tel est considéré en toutes circonstances comme ” moral “, sa fin et son résultat sont considérés dans l’acte même du travail – c’est l’un des traits les plus funestes de notre époque – comme fondamentalement ” neutres au regard de la morale “. Quel que soit le travail que l’on fait, le produit de ce travail reste toujours “ par delà le bien et le mal “. Toute caractérisation non nihiliste du produit du travail passe aujourd’hui pour un mensonge.

En tout cas – et c’est là que culmine le caractère funeste de l’époque -, le travail lui-même n’a pas d’odeur. Il est psychologiquement inadmissible que le produit à la fabrication duquel on travaille, fût-il le plus répugnant, puisse contaminer le travail lui-même. Le produit et sa fabrication sont, moralement parlant, coupés l’un de l’autre. Le statut moral du produit (le statut des gaz toxiques ou celui de la bombe à hydrogène, par exemple) ne porte aucun ombrage à la moralité du travailleur qui participe à sa fabrication.

Peu importe qu’il sache ou non ce qu’il fait, il n’a pas besoin d’une conscience morale pour le faire. Comme nous l’avons déjà dit, c’est l’“absence de conscience morale ” qui règne dans l’entreprise. L’entreprise est le lieu où l’on crée le type de l’homme “ instrumentalisé et privé de conscience morale”. C’est là que naissent les conformistes. Il suffit qu’un représentant de ce type d’homme soit placé dans un autre domaine d’activité, dans une autre “ entreprise “, pour que soudain – sans pourtant se transformer du tout au tout – il devienne monstrueux ; pour qu’il nous remplisse soudain d’effroi ; pour que la suspension de sa conscience morale, qui était pourtant déjà un fait accompli, revête soudain l’aspect d’une pure absence de conscience morale, et la suspension de sa responsabilité celui d’une pure ” moral insanity “. Tant que nous ne voyons pas cela, nous ne voyons pas que l’entreprise actuelle est le creuset, le modèle de ce type de travail qui exige notre mise au pas, et nous restons incapables de comprendre la figure du conformiste contemporain et le cas particulier de ces hommes “entêtés ” qui refusaient, dans les procès évoqués plus haut, de se repentir ou seulement d’accepter la responsabilité des crimes auxquels ils avaient effectivement “ collaboré “. Qu’on ne se méprenne pas. Rien n’est plus étranger à l’auteur que l’idée qu’il faille ici “ comprendre pour pardonner”; rien ne peut lui être plus étranger, puisqu’il ne doit lui-même qu’à un pur hasard de ne pas avoir été comme les siens victime de ces hommes. Ce qu’il veut montrer, c’est bien plutôt que ces crimes, ayant pour base l’“instrumentalisation ” qui caractérise le mode de travail actuel, correspondent de la façon la plus étroite à l’essence de l’époque contemporaine (op. cit., p. 320 sq).

_________________

[1] C’est à l’époque de Weimar où, grâce à l’appui de Brecht, il travailla comme journaliste-essayiste, que Gunther choisit le pseudonyme d’Anders, qui connotait l’altérité (ander = autre), l’indépendance voulue vis à vis de toute institution.
Thierry Simonelli, « Gunther Anders, De la désuétude de l’homme » Éditions du Jasmin, Paris, 2004, 95 pages, 11 Euros.

OGM Dangers

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