Allemagne : Des fermes d’État à l’agrobusiness

Par Rachel Knaebel

Main basse sur les terres de l’Est. Après avoir connu la noblesse prussienne, la collectivisation, les coopératives et la transition, l’agriculture est-allemande suscite désormais l’appétit de grands investisseurs souvent étrangers au secteur. Une situation paradoxalement favorisée par les structures héritées du régime communiste.

Peu après la réunification de 1990, l’agriculture est-allemande a vu arriver des investisseurs sans passé d’exploitants mais aux poches bien pleines. Le patron d’un empire industriel de la gestion des déchets (Remondis) a ainsi acheté en 1994 plusieurs des 465 domaines agricoles gérés directement par l’État au temps de la République démocratique allemande (RDA).

Appelées « biens du peuple », ces fermes représentaient moins d’un dixième des terres est-allemandes cultivées. L’agriculture de la RDA s’organisait plutôt autour de coopératives agricoles de production, soumises au contrôle du régime mais constituées des sols et des équipements mis en commun lors de la collectivisation forcée qui dura jusqu’en 1960 — en 1945, les Soviétiques avaient exproprié les propriétaires terriens possédant plus de 100 hectares et étatisé les terres.

« Regardez donc ça ! » M. Stefan Palme se tourne vers une carte des terrains agricoles de la région affichée sur son écran d’ordinateur. Le quinquagénaire dirige une exploitation de céréales biologiques à 80 kilomètres au nord de Berlin. Mille cent hectares de blé, seigle, épeautre, orge, avoine, et un corps de ferme en partie construit au XVIIe siècle sur un ancien domaine de junkers, ces grands propriétaires terriens de la noblesse prussienne.

Sur la carte, l’homme désigne des polygones colorés : « Les parcelles en rouge sont au Land du Brandebourg, celles en rose à l’Église. » Puis il pointe les surfaces les plus larges : « Ces terrains-ci sont à Steinhoff, ceux-là à Thomas Philipps. »

Steinhoff est un grand fabricant de meubles allemand, adossé à une holding internationale dont le siège se trouve en Afrique du Sud. Thomas Philipps possède une chaîne de magasins de fins de série. Face à de tels concurrents, même la grande exploitation de M. Palme ne fait pas le poids quand il s’agit d’acheter ou de louer des terres. « Voilà la situation en ce moment. Il y a un combat pour chaque terrain. C’est le Far West », déplore le Bavarois, installé dans la région depuis 1996.

Plus des trois quarts des 3.800 coopératives ont maintenu leur activité sous une forme juridique nouvelle après 1990 (1). Les voici au centre de toutes les convoitises. L’accaparement a changé de visage et d’ampleur à partir de 2007, avec la hausse du prix des céréales et l’effondrement de Wall Street.

«La crise financière a attiré de nouveaux acteurs. Ils se disent que le placement dans le foncier agricole est sûr, même si le rendement est modéré », analyse M. Wolfgang Krüger, chef du département juridique du plus grand groupement allemand d’agriculteurs, le Deutscher Bauernverband (DBV). Parmi les investisseurs ouest-allemands, le fabricant de meubles Steinhoff, mais aussi Lindhorst, un groupe spécialisé dans l’immobilier et les maisons de retraite.

Le plus puissant de ces géants agricoles s’appelle KTG Agrar. Entrée en Bourse en 2007, la société gère aujourd’hui 35000 hectares et 30 exploitations un peu partout dans l’est de l’Allemagne. Un chiffre en constante augmentation. KTG opère aussi en Lituanie et en Roumanie pour le compte d’autres investisseurs, et cultive du fourrage en Russie pour une entreprise allemande de viande.

Les affaires sont si prometteuses que le conglomérat chinois Fosun a pris en juin une participation de 9 % au capital de KTG. Ces sociétés s’intéressent avant tout aux productions les plus rentables: céréales, colza et biogaz, lequel est subventionné par les tarifs réglementés d’achat des énergies renouvelables.

Contestées outre-Rhin, elles se montrent discrètes. Steinhoff et Lindhorst refusent de parler à la presse ; KTG renvoie à son prestataire de relations publiques. Acteur de taille intermédiaire, AgroEnergy se montre plus disert. Cette entreprise hambourgeoise créée en 2008 présente à ses actionnaires le placement dans l’agriculture est-allemande comme particulièrement sûr face au risque d’inflation, mais aussi comme tout à fait profitable.

Grâce à une première levée de fonds de 34 millions d’euros en 2008, la société par actions avait racheté deux exploitations sur plus de 4.000 hectares, avant de revendre le tout en 2011 avec un retour sur investissement moyen de 13,5%. AgroEnergy tente désormais de réunir 120 à 150 millions d’euros de capitaux pour acquérir 20.000 hectares supplémentaires.

Une kyrielle de nouveaux investisseurs lorgnent eux aussi l’est du pays: une société de logistique, le propriétaire d’une chaîne de vente de lunettes, l’ancien gérant d’une entreprise financière, un ex-directeur d’imprimerie ou encore ce producteur de sucre qui possède des milliers d’hectares en Saxe, mais aussi en Moldavie, en Pologne et au Chili.

«Les groupes qui achètent à grande échelle n’acquièrent pas directement des terrains, mais plutôt des parts dans des exploitations existantes, explique M. Andreas Tietz, coauteur d’une étude sur le sujet (2). Par ce biais, ils contrôlent les surfaces.»

En effet, la loi allemande ne permet de vendre des terres agricoles qu’à des agriculteurs. Mais elle n’interdit à personne de reprendre des exploitations. KTG et consorts acquièrent ainsi d’immenses fermes puis emploient des agriculteurs comme simples salariés. L’accaparement des exploitations entraîne celui des terres. Des prix deux fois plus bas qu’à l’Ouest Dans les Länder de l’Est, les trois quarts des terres sont cultivées en fermage (3).

Elles appartiennent le plus souvent à des particuliers ou à l’Église protestante. Celle-ci reste un grand propriétaire terrien en Allemagne de l’Est, mais ne vend pas. Le régime communiste n’avait pas formellement remis en cause son droit de propriété foncière agricole. Si le clergé ne pouvait disposer de ces terres à sa guise, il est resté propriétaire en titre sur le cadastre.

«Les directeurs des grandes exploitations de l’Est atteignent tous l’âge de la retraite, souligne M. Moritz Spilker, l’un des gérants d’AgroEnergy. Il n’y a personne pour prendre la suite.»

Personne, sauf des sociétés comme la sienne, capables de lever rapidement des dizaines de millions d’euros. Cette subite passion agricole tient pour une part au prix des sols, près de quatre fois plus bas que dans l’ouest de l’Allemagne en 2007, et toujours deux fois plus bas en 2012. Mais elle s’explique surtout par la structure des exploitations dans l’ex-RDA.

Avec une surface moyenne de plus de 230 hectares, elles sont bien plus grandes qu’à l’Ouest (49 hectares en moyenne) et qu’en France (55 hectares). Beaucoup dépassent même les 1.000 hectares, en particulier les exploitations directement issues des coopératives agricoles.

«Lors de la collectivisation, les surfaces ont été fusionnées pour constituer de très grandes unités, explique l’historien Arnd Bauerkämper, professeur à l’Université libre de Berlin. La situation allemande est bien particulière par rapport au reste de l’ancienne Europe communiste: en Allemagne, la réunification et l’entrée immédiate dans l’Union européenne ont tout de suite favorisé les grandes structures agricoles de l’ex-RDA.»

Par un curieux renversement historique, la collectivisation mise en œuvre par le régime communiste favorise désormais la mainmise de grands groupes privés. M. Krüger, lui-même fils d’agriculteurs anciens membres d’une coopérative, se veut rassurant : « Ces investisseurs représentent tous ensemble peut-être 100.000 hectares. C’est moins de 2% des 5,5 millions d’hectares agricoles des régions de l’Est. »

Mais la concentration s’accentue et, dans certains cantons aux sols de qualité, la part des terres passées dans les mains de ces nouveaux propriétaires fonciers atteint 10 à 25 %, selon les calculs des politiques et observateurs locaux.

«Du néo-féodalisme, commente M. Helmut Klüter, professeur de géographie régionale à l’université de Greifswald, dans l’extrême nord-est du pays. Même du temps de la noblesse, les plus grands domaines atteignaient rarement plus de 400 hectares. Pas des milliers comme maintenant. Et ces exploitations gigantesques sont subventionnées par la politique agricole commune. »

KTG Agrar touche par exemple, selon ses propres dires, 6 millions d’euros de subventions communautaires annuelles. Pendant ce temps, dans les villages du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, de la Saxe, du Brandebourg, les agriculteurs allemands subissent l’explosion du prix des sols, multiplié par deux dans les régions de l’Est depuis 2007 – par trois depuis la fin des années 1990 (4).

«Lindhorst s’est implanté au sud-est d’ici, KTG vient d’acheter une ferme dans la localité voisine », rapporte M. Holger Lampe. L’homme de 56 ans dirige une coopérative agricole près de la frontière polonaise. Lui et les douze autres membres de la structure, dont cinq femmes, y élèvent 200 vaches sur 1.400 hectares, dont plus de la moitié en location.

« Ici, c’était un domaine de junkers. Cela n’a rien de nouveau, vous savez, les grands propriétaires terriens », ironise l’éleveur, qui dirige l’exploitation depuis 1987. Arrivé comme jeune ingénieur agronome, il y a vécu la chute du Mur, la réunification, le passage à l’économie de marché et le plongeon dans l’«eau froide» de la politique agricole commune, à laquelle il n’a « toujours pas trouvé de fil conducteur ».

Il est aujourd’hui confronté à l’arrivée des nouveaux investisseurs et à des prix du foncier devenus inaccessibles : « Dans les années 1990, nous avons acheté à 1 000 euros l’hectare. Aujourd’hui, c’est 10.000 à 12.000 euros. Trop cher pour nous. » Les terres acquises à bon prix il y a vingt ans l’ont été auprès de l’organisme public chargé depuis 1992 de restituer et privatiser les 2 millions d’hectares agricoles qui appartenaient à l’État est-allemand.

La Société pour l’exploitation et la gestion des sols (Bodenverwertungs-und-verwaltungs GmbH, BVVG [5]), a ainsi vendu plus de 800.000 hectares agricoles, générant pas moins de 6 milliards d’euros de recettes. Et ce n’est pas fini. «La BVVG reste le plus grand propriétaire terrien à l’Est. Mais les prix qu’elle pratique ne sont plus défendables », accuse M. Udo Folgart, vice-président du groupement agricole DBV, élu au parlement régional du Brandebourg et lui-même directeur d’une exploitation de l’Est depuis les années 1980.

Longtemps, la BVVG a cédé des terrains à prix d’ami aux fermes comme la sienne, légataires des coopératives est-allemandes. Mais la stratégie a changé en 2007: les transactions s’effectuent au terme d’appels d’offres où le plus fort enchérisseur l’emporte, ce qui tire les prix vers le haut. La BVVG dément nourrir une telle inflation, mais ses propres documents confirment qu’elle vend ses parcelles très au-dessus des prix moyens.

Pour M. Ralf Behring, propriétaire d’une ferme familiale d’une centaine d’hectares dans le Brande- bourg, « il est évident que la BVVG fait monter les prix ». Lui et sa femme cultivent des céréales, élèvent des moutons et produisent des pommes vendues dans la capitale, le tout en bio.

L’homme a grandi dans le sud-ouest de l’Allemagne ; il est arrivé ici en 1992, à tout juste 29 ans, et a récupéré à la faveur de la réunification l’ancienne ferme de son grand-père, qui avait fui le régime socialiste en 1958. Aujourd’hui, il se trouve à son tour en conflit ouvert avec le pouvoir, celui de la société publique de gestion des sols. Car une bonne partie de ses terres appartient encore à la BVVG, qui veut les vendre au plus vite.

La survie même de la petite entreprise agricole du couple serait alors compromise. « Je ne pourrai pas acheter les terres en cas de vente au plus offrant, déplore l’agriculteur. Je sais que je vais les perdre. Après, il nous restera toujours la ferme de vacances » – une dépendance louée à des touristes au centre du village. A quelques dizaines de kilomètres au nord, à Schwerin, M. Till Backhaus, ministre social- démocrate de l’agriculture dans le Land du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, aurait bien une solution à proposer : stopper tout bonnement la privatisation.

« Nous voulons acquérir, et à un prix modéré, les 50.000 hectares du Land qui sont encore entre les mains de la BVVG. Ensuite, nous les louerions à de jeunes agriculteurs, à des fermes bio, à des exploitations qui créent des emplois et de la valeur. » Venant d’un homme de l’Est, lui- même ancien chef de coopérative, l’idée a pour l’instant peu de chances de passer.

Notes:

(1) Cf. Michel Streith, «Retour vers le futur. Les premières années de la transition agricole postsocialiste dans l’ex-RDA», Économie rurale, 325-326, Paris, 2011.

(2) Bernhard Forstner, Andreas Tietz, Klaus Klare, Werner Kleinhanss et Peter Weingarten, «Aktivitäten von nichtlandwirtschaftlichen und überregional ausgerichteten Investoren auf dem landwirtschaftlichen Bodenmarkt in Deutschland», Sonderheft, n o 352, Thünen-Institut, Braunschweig, 2011.

(3) Dans l’ensemble de l’Allemagne, seules 38 % des surfaces agricoles appartiennent en propre aux agriculteurs.

(4) En 2013, un hectare de terre agricole était près de deux fois plus cher en ex-RDA qu’en France (10.500 euros en moyenne, contre 5.750 euros).

(5) La BVVG a pris le relais de la Treuhand, organisme créé en 1990 pour privatiser les entreprises de l’ex-RDA et dissous fin 1994.

Le Monde diplomatique

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