Le temps des États impuissants, de Pékin à Paris via Riyad

La Chine ne parvient plus à fabriquer la croissance comme avant. Elle ne peut pas obliger ses consommateurs à consommer. Ce n’est pas un cas isolé : partout, les États peinent de plus en plus à piloter l’économie.

Pékin a perdu la main. C’est une nouveauté majeure, aux conséquences elles aussi majeures. Une nouveauté majeure, parce que le gouvernement chinois avait piloté la trajectoire de l’économie du pays avec une incroyable réussite pendant plus de trois décennies.

Des conséquences majeures, car la Chine est devenue l’an dernier la première puissance mondiale, à en croire les calculs du FMI évaluant les PIB non au taux de change du marché, mais à ceux égalisant le pouvoir d’achat des monnaies. La perte de contrôle n’est toutefois pas une spécificité chinoise. Elle est évidente dans beaucoup d’autres pays. Et la révolution numérique va encore l’accentuer.

Commençons donc par les étranges événements qui se sont déroulés à Pékin cet été. Ordres et contre-ordres, fausses pistes et louvoiements… Jamais la Chine moderne n’avait donné spectacle aussi déroutant, alors même que le pouvoir n’a jamais été aussi fort depuis Deng Xiaoping dans les années 1980.

Il ne s’agit pas ici de la Bourse de Shanghai – les actions y ont perdu 40 % de leur valeur depuis juin et valent cependant 40 % de plus qu’il y a un an. Mais de la politique menée par le gouvernement pour lutter contre le ralentissement économique, qui se reflète en Bourse.

Après avoir relevé les taux d’intérêt et les taux de réserves obligatoires imposées aux banques pour lutter contre la spéculation, Pékin a abaissé les uns et les autres pour soutenir l’activité. Les autorités chinoises ont aussi annoncé un nouveau mécanisme de fixation du taux de change, poursuivant ainsi la longue marche vers la convertibilité du yuan.

La petite dépréciation qui s’en est suivie a été interprétée par les investisseurs comme la volonté de dévaluer la monnaie, après une appréciation pratiquement ininterrompue depuis une décennie. Pékin a dû alors soutenir le cours de sa devise. Pour rassurer les investisseurs, le gouvernement avait enfin ordonné aux institutions publiques d’acheter massivement des actions, avant d’annuler cette instruction.

Ce qui pourrait presque passer pour un vent de panique n’a au fond rien d’étonnant. Car la Chine a un défi colossal à relever. En 1979, le gouvernement avait fixé le cap. La croissance serait tirée par l’exportation, soutenue par des salaires de misère. Il fallait donc des usines pour produire, des routes et des ports pour transporter, un gouvernement pour piloter le tout.

Le pays a appliqué avec un succès éclatant le modèle suivi auparavant par le Japon et les dragons d’Asie. Ces « Trente Glorieuses » chinoises se sont achevées quelque part au milieu de la première décennie du nouveau millénaire. Il fallait alors passer à la deuxième étape du développement, celle où la consommation du pays prend le relais, stimulée par des augmentations de salaire.

Mais ce passage a été bloqué pour deux raisons. D’abord, la crise violente des pays développés a pesé sur les exportations et donc la production chinoise. Ensuite, le consommateur chinois hésite à dépenser davantage alors que la protection sociale reste balbutiante. Il économise pour ses vieux parents restés à la campagne, pour sa retraite, pour sa santé, pour l’école de son enfant. Si le gouvernement peut forcer à investir, il ne peut pas contraindre à consommer. Et encore moins dicter aux entreprises ce qui plaira au consommateur.

Pékin a donc décidé d’accélérer l’investissement pour préserver la croissance et limiter ainsi la contestation sociale et politique. Les banques ont prêté les yeux fermés aux collectivités locales et aux entreprises, qui se sont surendettées pour acquérir des équipements inutiles.

Cette deuxième étape du développement chinois touche à sa fin, avec une montagne de dettes à écraser (heureusement que le pays a des réserves financières) et un immense parc de machines à détruire. Désormais, pas de croissance forte sans consommateur ! Sauf qu’il faut du temps, beaucoup de temps pour bâtir une protection sociale digne de ce nom et des canaux financiers solides attirant l’épargne…

Il serait bien sûr facile d’ironiser sur la contradiction fondamentale d’une Chine prise entre autoritarisme politique voulu et libéralisme économique nécessaire. Mais les autres États ne sont guère plus puissants. Les économistes tremblent en songeant à la prochaine crise des pays développés, avec des États déjà surendettés et des taux d’intérêt déjà très bas. La Russie et le Brésil s’enfoncent dans une récession classique que personne ne peut enrayer, sur fond de matières premières en chute.

L’Arabie saoudite, qui a longtemps cru qu’elle pourrait contrôler le marché du pétrole, découvre douloureusement qu’il n’en est rien. Malgré l’une des croissances les plus faibles des pays développés depuis un quart de siècle, la France reste incapable de changer en profondeur, avec des dirigeants qui s’obstinent à prendre des pas de souris pour des enjambées de géant.

Seuls les États anglo-saxons et nordiques semblent mieux s’en sortir. Mais ils le font en confiant des pans entiers de la puissance publique (santé, éducation, emploi, etc.) à d’autres intervenants privés ou locaux. Partout dans le monde, la révolution numérique va encore plus miner la puissance publique, comme elle mine la puissance de tous les grands acteurs économiques.

L’impôt en est un bon exemple. Avec des échanges de plus en plus numérisés, de plus en plus directs entre producteur et consommateur, les pouvoirs publics vont avoir de plus en plus de mal à prélever leur dîme. La taxe de séjour bientôt collectée à Paris par la plate-forme numérique de location de logements Airbnb ne suffira sans doute pas à financer les États du XXIe siècle.

Les Échos

(Merci à BA)

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