Japon : Le mystère économique

Rien ne laisse paraître que le Japon serait en « crise », avec une économie stagnante depuis 20 ans. Par quel miracle, avec une croissance nulle si l’on s’en tient à la mesure classique de la Production intérieure, les Japonais restent-ils, de fait, aussi prospères, satisfaits de leur sort à les écouter et tous employés s’ils le souhaitent: le taux de chômage, depuis vingt ans, n’a jamais dépassé 3,5% avec, pour beaucoup, un emploi à vie dans les grandes entreprises? Pourquoi le Japon, qui statistiquement se porte si mal, va en réalité plutôt bien.

Ce paradoxe serait-il dû à l’endettement, un des plus élevés au monde, deux fois la production annuelle? La bonne vie, mais à crédit? L’explication ne tient pas, car cette dette, les Japonais la doivent à eux-mêmes: ils placent leur épargne dans des emprunts publics. Le Japon ne s’endette pratiquement pas sur le marché mondial et n’est guère menacé de banqueroute.

Mais, cette croissance nulle, les Japonais en ont un peu honte face au reste du monde – une « perte de face » mal ressentie dans les civilisations d’Asie – au point d’avoir élu le Premier ministre Shinzo Abe qui promit de renouer avec la croissance forte des années 1980. Lors de ces deux dernières années, son gouvernement a contraint la Banque centrale à fabriquer de la monnaie en surplus, ce qui a dopé la consommation: cette drogue, bien connue des économistes, produit toujours des effets provisoires.

L’« Abenomics » a fait grimper la croissance à 2% pendant deux ans, avant de retomber aux alentours de 0% cette année. Combien de sacs Vuitton une Japonaise peut-elle acheter ou combien de clubs de golf pour son mari ? L’euphorie achevée, chacun s’en est retourné à ses habitudes antérieures, un confort frugal et de l’épargne pour ses vieux jours.
Deux constantes dans cette non croissance japonaise: le plein emploi, immuable, et l’excellence de l’industrie. Le monde en prit la mesure, il y a quatre ans, quand un tsunami stoppa la production d’énergie nucléaire et les exportations : des États-Unis à la Chine et à l’Europe, des usines tombèrent en panne, privées de pièces détachées d’une grande sophistication que seules des entreprises japonaises étaient capables de leur fournir.

Des entreprises dont le nom nous est inconnu, souvent de dimensions modestes, propriétés familiales depuis plusieurs générations et sans rivaux dans leur domaine. Un exemple trivial : 99% des vélos au monde sont équipés d’un dérailleur Shimano.

On ne comprend donc pas d’emblée pourquoi le Japon, qui statistiquement se porte si mal, va en réalité plutôt bien. Sans doute ne regarde-t-on pas au bon endroit : au lieu de se lamenter sur la croissance zéro, globale, regardons le revenu par habitant. Comme la population japonaise diminue d’environ 1% par an, la croissance zéro ramenée au niveau personnel améliore, en fait, la richesse de chacun de 1%.

Sur ces 20 dernières années, souvent qualifiées de « perdues », le revenu par habitant a progressé au Japon au même rythme qu’aux États-Unis et en Europe. La population diminuant, ce sont les progrès de la productivité, l’innovation et non pas la main-d’œuvre qui « tirent » cette croissance : tout l’opposé des États-Unis où l’augmentation de la population est le principal facteur de développement : la « crise » n’est donc pas ressentie par les Japonais, ils s’en accommodent.

Le risque est cependant réel – comme en Allemagne selon un scénario comparable – qu’à terme, cette perte relative de puissance globale ne fasse le jeu des voisins comme la Chine et la Corée du Sud. L’Abenomics était supposée répondre à cette anxiété justifiée : en vain.

Pour que l’Abenomics produise des résultats durables, il conviendrait que les Japonais se résolvent à des solutions étrangères à leurs mœurs: accepter des importations agricoles au grand dam des riziculteurs locaux, accepter la concurrence entre les entreprises, « à l’américaine », au lieu des arrangements ancestraux entre compères, et surtout accroître le nombre des travailleurs en acceptant les femmes mariées en plus grand nombre dans les entreprises et en s’ouvrant à l’immigration.

À l’heure présente, le Japon est fermé aux travailleurs étrangers, à l’exception des Philippines dans les emplois de service et de quelques Chinois s’ils sont hautement qualifiés. Il se trouve bien des clandestins, iraniens, turcs et pakistanais, tolérés comme dockers dans les ports d’Osaka et de Nagasaki.

Tous les autres sont immédiatement repérés et expulsés. Et quand les Japonais voient la complexité sociale et politique que l’immigration introduit en Europe et aux États-Unis, ils en concluent que mieux vaut rester entre soi, quitte à décliner, mais ensemble.

À Tokyo, les magasins de luxe sont bondés, la circulation intense, la foule toujours aussi dense. Selon des codes intériorisés depuis des siècles, nulle bousculade : c’est à peine si on se frôle tout en s’excusant mille fois. Pas un déchet ne traîne, tout est impeccablement propre, les gens et les lieux: aucune trace de pauvreté. La seule infraction à la civilité, également codifiée, est apportée par les « salarymen », ces cadres des grandes entreprises qui boivent sec dans les bars de Roppongi après le travail, en sortent éméchés, mais à peine.

À neuf heures du soir, la ville s’endort ; au matin, chacun, dès huit heures, est à son poste. Il en va ainsi dans tout le Japon, la nation la plus homogène au monde, la plus courtoise : l’anticonformisme même est codifié, à la fin de l’adolescence, par des tenues et comportements extravagants qui cessent chez les hommes dès le premier emploi et dès le mariage, précoce, chez les femmes.

Le Japon serait-il un modèle de l’économie post-moderne, au niveau d’une prospérité suffisante au bonheur ? Des intellectuels japonais veulent le croire. Considérons plutôt que le terme de modèle n’est pas approprié mais que « l’expérience » japonaise ne doit pas être mesurée avec nos statistiques rouillées: la culture des peuples est par trop sous-estimée par les économistes du quantitatif.

Contrepoints

(Merci à Erwinn)

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