2029 : L’omniscience-fiction

Le modèle de Google pourrait permettre d’accéder à une certaine gratuité automobile, moyennant des publicités basées sur les données personnelles.

Février 2029, un samedi matin dans le quartier résidentiel d’une grande ville de province. La Peugeot déboule au coin de la rue, s’approche doucement de la maison, et se gare devant la grille d’entrée du jardin. Elle allume ses warnings.

Une manœuvre classique que la 708 Android effectue sans conducteur. Jean, qui patiente dans son salon, reçoit une notification de l’application Uber : «Votre voiture vous attend devant chez vous.» Il était déjà prêt, et avait suivi l’arrivée du véhicule autonome sur Google Maps. Sa fille Sarah le rejoint devant la porte pour l’accompagner faire les courses.

Jean déverrouille les portières avec son téléphone, qui lui servira de clé et d’identifiant numérique le temps de la réservation du véhicule. Dès l’ouverture de la portière, le smartphone déclenche la personnalisation automatique de l’habitacle. Les LED se teintent de bleu, sa couleur favorite. YouTube Auto lance sa playlist. Sarah râle : «Au retour, c’est moi qui ouvre la voiture !» Il l’a inscrite en deuxième conducteur. Avec elle, l’ambiance tournera au violet flashy sur fond de speed garage.
Jean prend place à l’avant, le siège tourné vers le pare-brise. La 708 n’a ni volant ni pédales. Pourtant, il n’a pas choisi la voiture la plus récente : les derniers modèles proposent des sièges pivotants pour faire face à la banquette arrière. Mais il est de la vieille école, tourner le dos à la route l’angoisse.

Itinéraire bis

Avant de quitter la maison, il avait programmé l’itinéraire sur Google Maps. Arrêt au centre auto Feu vert pour acheter des pneus neige pour la Land Rover de son père : Google Now, l’assistant numérique installé sur son Samsung Galaxy 13, prédit du verglas pour une semaine.

Puis direction Auchan. A peine l’écran du tableau de bord s’est-il allumé qu’une voix lui suggère un itinéraire bis : «Euromaster vous propose 50 % sur le deuxième pneu neige. Destination : centre commercial de La Glandée. Temps de trajet supplémentaire : 6 min. CO2 rejeté : 312 g par passager. Souhaitez-vous accepter cette offre ?»

Il regarde Sarah, interloqué : «J’ai fait une recherche internet sur les pneus il n’y a pas trente minutes.» Sur l’écran, deux choix s’affichent : «accepter», «refuser». Sarah rigole et accepte. La voiture s’élance, seule, pendant qu’il consulte ses mails et qu’elle envoie des messages. Sur la Google Maps affichée sur le tableau de bord, des points d’intérêt apparaissent au long du parcours : Interflora, Histoire d’Or, Thomas Cook… avec ce message en boucle : «Aujourd’hui, 18 février, c’est l’anniversaire de votre femme.»

Nouvelle notification après dix minutes de route, cette fois du service de covoiturage Ridewith : «Terrainvague cherche un covoitureur pour se rendre au centre commercial de La Glandée. Évaluation : 4,7/5. Prix conseillé pour le trajet : 2 euros. Temps estimé pour le détour : 0 min. CO2 rejeté (nouvelle estimation) : 95 g par passager. Acceptez-vous de prendre Terrainvague ?»

Jean accepte. Deux cents mètres plus loin, la voiture s’arrête automatiquement. Justine, la quarantaine, monte dans la Peugeot : «Merci, je n’ai même pas attendu deux minutes !» Rien d’étonnant, il a lu dans la presse que l’application créée par Waze, filiale de Google, compte 23 millions de membres en France.

A peine ont-ils commencé à discuter des avantages du covoiturage de proximité qu’une publicité interrompt la playlist musicale : «Offre flash. Pour l’achat de deux combinaisons de ski de la marque Tex, Carrefour vous propose une réduction de 30 %.» Jean s’amuse. Pour une fois, Google est tombé à côté ! «C’est pour moi, je crois, le détrompe Justine, gênée. Nous partons en famille à la montagne la semaine prochaine.» Elle avait noté ses vacances sur son Google Agenda.

Déplacement à la demande

Une fiction que ce trajet ordinaire dans un futur finalement tout proche ? A voir. L’essentiel des services décrits précédemment existent déjà et sont proposés au public. Ils annoncent un changement radical dans notre manière de nous déplacer : la voiture, objet propriétaire et iconique du XXe siècle et de l’âge d’or de la société de consommation, laissera progressivement la place à une mobilité partagée ; le plaisir de conduire s’effacera au profit d’un déplacement à la demande, confortable et rapide. Le conducteur cédera le volant à une intelligence artificielle.

Rien de neuf en réalité : de nombreux spécialistes des transports nous décrivent ce monde depuis plusieurs années déjà. «En 2040, 70 % de la population mondiale va vivre dans les villes, contre moins de 40 % aujourd’hui, rappelle Jean-Pierre Corniou, directeur général adjoint du cabinet de conseil en transformation digitale Sia Partners. Le marché de la mobilité urbaine va devenir un élément critique

Dans ce bouleversement à venir, un acteur entend jouer un rôle majeur. Pas un mois ni une semaine sans que Google ne communique sur de nouvelles acquisitions, de nouveaux développements ou de nouvelles fonctionnalités sur ses applis. Le covoiturage avec Ridewith, la voiture autonome avec la Google Car, l’information trafic avec Waze et, bien sûr, l’assistance de navigation avec Google Maps.

Autant de projets qu’il est souvent difficile de lier les uns aux autres. Et pourtant. «La stratégie de Google, c’est d’être le portail de votre mobilité, assure Marc Charlet, directeur général du pôle de compétitivité Mov’eo, spécialisé dans la recherche en matière de mobilité. Les nouveaux outils de communication permettent de fluidifier vos déplacements, de les rendre plus économes, moins chers, plus efficaces. Google entend mettre les siens en avant. Ce qui est logique quand on voit le temps que l’on passe dans la mobilité.»

Monétisation des habitudes

Il peut surtout en tirer de substantifiques revenus. Son modèle économique, fondé sur la gratuité, s’appuie sur la monétisation de nos habitudes. Grâce à son moteur de recherche, il connaît nos centres d’intérêt. Google nous propose des liens vers des sites qui correspondent à nos dernières requêtes.

Et dont certains ont payé pour être affichés. Les clients de Google sont les annonceurs, pas les utilisateurs. «Si c’est gratuit, c’est toi le produit» : un adage porté ici à un haut niveau de sophistication. Google a réalisé en 2014 un chiffre d’affaires de 66 milliards de dollars, en hausse de 19 %, pour un bénéfice net de 14,4 milliards, à + 12 %. Or, la part des revenus issue des activités publicitaires tourne autour de 90 %.

Ce savoir-faire acquis sur Internet, pourquoi ne pas le transposer dans la réalité ? Pourquoi ne pas nous transporter physiquement sur le pas du magasin ? Google est un des meilleurs – sinon le meilleur- spécialistes au monde en matière de trafic et de navigation. Surfer sur Internet ou se déplacer sur une route n’est qu’une histoire de réseaux.

Ainsi se dessine en creux l’objectif de la multinationale de Mountain View, qui vient de se transformer en un conglomérat, baptisé Alphabet, afin de séparer ses projets de plus long terme (comme la Google Car) de la kyrielle de services en ligne regroupés au sein de Google : devenir le prescripteur de nos achats dans la vie réelle. Il en a les moyens financiers et dispose de deux outils de connexion massive pour devenir le hub omniscient de nos déplacements : son système d’exploitation Android et sa cartographie Google Maps.

Libération

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