Burkina Faso : Une transition en or

Avec la crise économique mondiale, l’envolée du cours de l’or a créé des vocations au Burkina Faso. Des petits orpailleurs aux grosses mines étrangères, chacun veut tirer parti du précieux métal jaune. En pleine transition, le pays tente de réformer le secteur aurifère, sa première source de devises.

Part des exportations burkinabées en 1998 et de 2011 à 2014

«Le boom de l’exploitation artisanale de l’or en Afrique de l’Ouest, qui a permis la diversification des activités rurales, a un lien très étroit avec la grosse sécheresse de 1984, explique le géographe Matthieu Thune, qui a notamment étudié la mine de Kalsaka, dans le nord du pays.

D’abord, elle a rendu l’agriculture très difficile et poussé les paysans à trouver des sources alternatives de revenus. Ensuite, en faisant baisser le niveau des nappes phréatiques, la sécheresse a permis d’accéder à des filons de plus en plus profonds.»

Mais l’envolée du cours mondial de l’or à la fin des années 2000, avec un pic atteint en juillet 2011, a créé des vocations et un véritable goldrush chez les Burkinabés. Rien que dans la province du Tuy, où se situe Kari, il y a plus d’une dizaine de sites d’orpaillage.

Pour voir quelque chose à l’intérieur, il faudrait se mettre à plat ventre, au bord du trou. Mais même comme ça, impossible d’apercevoir le fond. Les galeries peuvent atteindre 20, 30, 50 mètres de profondeur.

Sur la colline de la mine artisanale de Kari, près de la ville de Houndé, dans l’ouest du Burkina Faso, une dizaine de trous du diamètre d’une bouche d’égout ont été creusés dans une glaise couleur cassonade.

Une poignée de jeunes hommes, des adolescents plutôt, inertes, muets, pieds nus et recouverts de boue séchée, sont allongés sous une bâche qui les protège de la chaleur blanche du soleil de midi. Au loin, on entend le son mat et saccadé des petits coups de pioche.

Ce sont leurs camarades, au fond des tunnels. Les creuseurs, comme on appelle ici ces très jeunes Burkinabés tout en bas de l’échelle de l’orpaillage – qui va jusqu’au directeur de comptoir, en passant par les propriétaires de trous. Pour descendre, les creuseurs sont accrochés à une corde grossière reliée à un portique en bois qui enjambe l’entrée de la galerie, le tout faisant office de poulie.

Plusieurs heures par jour, ils suffoquent dans l’obscurité de ces tunnels étroits, et grattent la roche dans l’espoir de trouver ce métal jaune et brillant qui mérite à leurs yeux ces conditions impossibles : l’or.

Au Burkina Faso, ils seraient près d’un million, sur une population de 18 millions d’habitants, à vivre de l’orpaillage. Les autorités estiment qu’il existe un millier de sites d’extraction artisanale dans le pays, dont sont issues entre une et deux tonnes d’or chaque année.

C’est-à-dire pas grand-chose, face aux 36 tonnes extraites en 2014 de manière industrielle par les sept mines en activité dans le pays. L’orpaillage, alluvionnaire ou filonien, est une pratique assez ancienne dans la sous-région, tolérée par les autorités.

Pépites et westerns

Au bout de la corde, un grelot retentit : «C’est le téléphone», sourit un orpailleur. Voilà le signal qu’attendaient les jeunes hommes indolents de la mine de Kari. L’un d’eux vient faire crisser la manivelle. Au bout de plusieurs minutes, un seau rempli d’un mélange de poussière grise et de cailloux apparaît hors du trou. Deux types viennent le récupérer et l’amènent vers un plus gros tas, juste à côté. Le travail pour récupérer quelques milligrammes de poussière d’or ou, qui sait, quelques pépites, commence seulement.

Ces gravats, mis dans des sacs de 30 à 50 kilos, sont ensuite écrasés dans des petits moulins équipés de moteurs fabriqués au Ghana, avant de passer sur une rampe de lavage garnie d’un genre de tapis qui doit retenir les poussières d’or.
Le tapis est ensuite essoré au-dessus d’une battée – ce plat conique emblématique des chercheurs d’or de westerns –, dans laquelle on fait tourner le liquide pour que les paillettes d’or, à plus forte densité, s’accrochent au fond. Les hommes répètent ces gestes automatiques et pénibles dans la chaleur, la poussière et un bruit d’enfer, sans échanger un mot ni un regard.
L’un d’eux sort de sa poche un petit sachet plastique contenant un liquide métallisé : «C’est du mercure, annonce-t-il. Quand on chauffe le liquide avec le mercure, ça fait ressortir l’or de la poussière.» A la fin, ça forme une petite boule dorée et mate, un peu calcaire. L’orpailleur peut facilement se procurer du mercure au comptoir où il va, plus tard, vendre son or.

Le mercure, un dangereux polluant

«Le mercure s’allie à l’or pour former un amalgame qui facilite la séparation de l’or de la roche, du sable ou d’autres matières, détaille un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). L’amalgame est ensuite chauffé pour vaporiser le mercure et ne conserver que l’or.»

Depuis quelques années, le PNUE s’alarme de l’utilisation du mercure, un polluant très dangereux. L’exposition humaine à ce métal liquide et ses émanations lors de la combustion peut entraîner des troubles neurologiques et comportementaux. Les rejets de mercure provoquent en outre une pollution des sols et des rivières.

D’après l’Évaluation mondiale du mercure 2013, les émissions de ce métal toxique liées à l’extraction minière artisanale ont doublé dans le monde depuis 2005. «Le mercure est une neurotoxine particulièrement dommageable pour le développement du fœtus et des jeunes enfants, affirme le PNUE dans une nouvelle plaquette de prévention.

Là où l’amalgame est chauffé, l’air ambiant peut contenir des quantités de vapeurs de mercure dangereusement élevées, dépassant presque toujours la limite de 1000 nanogrammes par mètres cubes établie par l’OMS. La santé des mineurs et celle des communautés situées autour des centres de traitement est alors mise en danger.»

A quelques centaines de mètres des trous, le village minier de Kari est sorti de terre à la hâte il y a quelques années. On croise des regards méfiants et des visages fermés, des femmes et des enfants, des petits commerces, quelques fruits sur un étal, un vieux Baby-foot et un poisson qui frémit dans l’huile.

Et même des petits stands pour recharger son téléphone portable grâce à des panneaux solaires, comme celui de Saidou, 27 ans, qui tient sa petite cahute depuis 2013. C’est 100 francs CFA la recharge (15 centimes d’euros), grâce aux trois panneaux de marque chinoise que possède le jeune homme qui dit «bien vivre» de son commerce.

Violence et éboulements

Les cabanes de bois et de bâches bleues, dans lesquelles vivotent les mineurs, quadrillent le site. La présence de ces jeunes hommes, qui peuvent avoir des rentrées d’argent soudaines les jours de chance, a rapidement fait prospérer le trafic de drogue et la prostitution.

«Il y a tout ici : toutes les drogues, tous les problèmes, le travail des enfants…» se désole Brahima Diabaté, du Mouvement burkinabé des droits de l’homme et des peuples (MBDHP) de Houndé, qui tente de faire de la prévention sur les sites d’orpaillage. Il y a beaucoup de violence aussi, loin du regard des autorités qui restent à distance de ces zones grises. Histoires de drogue ou d’argent entre orpailleurs, histoires de «voleurs de trous», ces mineurs qui attendent la nuit pour pénétrer dans une galerie creusée par d’autres, conflits avec les paysans locaux…

«Les orpailleurs suivent les filons grâce à des détecteurs de métaux, explique Brahima Diabaté. S’il faut creuser en plein milieu d’un champ, ils creusent. Ça crée des tensions entre orpailleurs et paysans, qui se règlent souvent par un dédommagement financier. Il peut y avoir 500 orpailleurs sur un champ ! Dès qu’ils ne trouvent plus d’or, ils s’en vont, mais ils t’ont gâté ton champ.»

Le plus gros danger reste les éboulements. Les orpailleurs doivent cesser de descendre dans les trous dès les premières pluies, mais peu respectent l’interdiction gouvernementale. Il n’y a pas de décompte officiel, mais la presse burkinabée se fait l’écho de nombreux accidents mortels.

Même en dehors de l’hivernage : les galeries sont trop nombreuses, trop proches, et, parfois, les orpailleurs utilisent des explosifs, fragilisant le sous-sol. Prisonniers à plusieurs dizaines de mètres sous terre, souvent sans famille dans les environs, les creuseurs meurent asphyxiés sans forcément être identifiés. Huit morts sur le site de Kari en mai 2014.

Quatorze morts à Bagassi, dans l’ouest du pays, en décembre 2013. Neuf morts en janvier dans le village de Noogo, dans le Nord-Est. «On ne retrouve pas les corps dans les galeries, d’ailleurs on ne va même pas les chercher, lâche Brahima Diabaté. Donc on compte les chaussures laissées dehors, à côté des trous, pour dénombrer les victimes.»

Le conte de fées de «l’Eléphant»

Entre les trous et le village se trouve le comptoir de Diafaré Badini, qui ne «dépasse pas 37 ans», dit-il fièrement. Cet homme aux quatre téléphones portables est l’autorité du site de Kari. C’est lui qui achète l’or récolté sur le site et le revend dans des plus gros comptoirs, à Houndé puis à Ouagadougou, la capitale.

Le comptoir de Kari a ouvert en 2008 et, selon lui, «on ne peut plus gagner autant d’argent qu’avant». A force, le site s’épuise. Mais les profits restent corrects, en fonction d’une grille qui évolue avec le cours de l’or : «Un demi-gramme, c’est 12 500 francs CFA [19 euros, ndlr]. Pour 6 grammes, c’est 145 000 francs CFA [221 euros]

Ali, la quarantaine, est orpailleur depuis huit ans après avoir été commerçant. Il affirme voir une «petite amélioration» dans sa condition de vie. «Avant, les profits n’étaient vraiment pas gros, mais réguliers. Avec l’or, je peux gagner beaucoup d’un coup. Mais souvent, on travaille pour rien.» Aujourd’hui, Ali est propriétaire d’un trou : il a investi l’argent nécessaire dans le matériel et la main-d’œuvre, et partage en retour les profits éventuels tirés de l’or trouvé par ses creuseurs. Lui n’a plus besoin de descendre dans cette angoissante obscurité.

«Aujourd’hui tu gagnes, demain tu ne gagnes pas», philosophe Adama. Ce jeune homme de 25 ans qui a commencé à descendre dans les trous à l’âge de 13 ou 14 ans tient aujourd’hui une fonderie artisanale et un petit comptoir en ville. Il sort de ses tiroirs des sachets plastique pleins de grosses pépites.

Sur son bureau, une petite balance à fléau, des pièces coupées pour faire contrepoids et une énorme calculatrice. Dans la pièce attenante, sa fonderie artisanale, minuscule et très mal ventilée, permet de transformer l’or en petits lingots. Les affaires ont l’air de bien marcher pour le jeune homme : il s’est récemment acheté un détecteur de métaux. «Je l’ai déjà rentabilisé», se félicite-t-il.

La plupart des orpailleurs ne ressemblent pas à Ali, à Diafaré ou à Adama, qui améliorent leur quotidien sans s’asphyxier dans les trous. Mais les autres restent désespérément muets, tournent mollement le dos quand on les questionne, et laissent répondre à leur place le propriétaire du trou ou le patron du comptoir.

«Sur mille orpailleurs, tu en trouves peut-être un qui a gagné beaucoup d’argent, estime Brahima. C’est vrai qu’il existe des orpailleurs qui sont vachement riches. Mais la grande majorité ne gagne rien.» Chez les mineurs, beaucoup ne sont pas de la région. Des jeunes désœuvrés font des kilomètres pour rejoindre un site d’orpaillage, attirés par des récits de fortunes miraculeuses.

A Kari, c’est le conte de fées de celui qu’on a surnommé «l’Éléphant» (wabgo en moré, la langue des Mossis) qui fait briller les yeux des orpailleurs. De son vrai nom Moussa Sawadogo, l’Éléphant «a commencé creuseur», raconte-t-on. «Il est plus riche que la commune !»

La preuve : c’est lui qui a fait construire un petit pont et aplatir des kilomètres de route latéritique pour faciliter l’accès de la mine depuis la route. On ne le voit plus sur le site d’orpaillage depuis belle lurette : il coulerait des jours tranquilles dans une belle maison plus à l’ouest, à Bobo-Dioulasso.

A Kari, des creuseurs aux propriétaires de trous, on voit arriver la mine industrielle d’un très mauvais œil. Endeavour Mining, un opérateur canadien déjà présent au Ghana, au Mali et en Côte-d’Ivoire, détient en effet un permis d’exploitation de 23 km2 couvrant le site d’orpaillage, mais visant le gisement de Vindaloo, de l’autre côté de la route. L’autorisation a d’ailleurs été confirmée en janvier en Conseil des ministres par le gouvernement de transition. Comme pour les autres, l’État ne prend que 10% du capital de la mine, renommée Houndé Gold.

L’extraction industrielle est beaucoup plus récente que l’orpaillage dans le pays. Mais son développement, exponentiel, a également talonné l’envolée du cours de l’or. En moins de quatre ans, six mines d’or industrielles ont été inaugurées. Elles sont sept actuellement en production.
En plus de celui de Houndé, le gouvernement de transition a attribué trois autres permis d’exploitation à des compagnies étrangères dans le sud-ouest du pays, à Batié (64 km2), à Bagassi (15 km2) et dans la province de la Léraba, pour un permis de presque 90 km2
Fiscalité avantageuse
Poussé dans cette voie par les grandes institutions financières internationales, le Burkina Faso (classé 181 sur 187 en termes d’indice de développement humain) a choisi de déployer son secteur minier. Aux manettes du pays pendant vingt-sept ans – jusqu’à sa chute, le 31 octobre –, Blaise Compaoré a longtemps ouvert grand les bras aux sociétés minières étrangères, en leur offrant notamment des conditions fiscales extrêmement avantageuses.
De 5,4 tonnes en 2008, la production aurifère est passée à 36 tonnes en 2014. Le Burkina Faso s’est rapidement hissé au rang de quatrième producteur d’Afrique. Au point que l’or est devenu, depuis 2009, le premier produit d’exportation du pays, détrônant le coton, «l’or blanc» du pays.

L’or, un filon du XXIe siècle

Le pays a découvert dans les années 2000 son potentiel aurifère, contenu dans les ceintures de roches vertes qui couvrent une partie du territoire. «Le Burkina Faso dispose de 70 000 km² de superficie de formations volcano-sédimentaires birrimiennes, connues pour leurs potentialités en ressources minérales, détaille un rapport de l’International Institute for Environment and Development.

Parmi les potentialités minières, on peut citer l’or, le manganèse, les phosphates, le cuivre, les calcaires, le marbre, le zinc, la bauxite, l’antimoine, les sables, etc.» Aujourd’hui au Burkina Faso, seuls l’or et, dans une plus faible mesure, le zinc et le manganèse sont exploités à l’échelle industrielle.

«La mine va bientôt nous déguerpir, s’inquiète le chef du comptoir de Kari, Diafaré Badini, assis à l’ombre d’un grand néré. On n’a pas d’autre travail à faire, si on ne peut plus être orpailleur…» A part la culture du coton, la province du Tuy ne présente pas vraiment d’alternative.

«La mine ne pourra pas prendre tout le monde en charge, souligne Adama, dont la fonderie artisanale, à Houndé, fait ironiquement face au siège local d’Endeavour Mining. Peu de gens ont fait les études qu’il faut pour avoir un poste.»

Matthieu Thune a étudié le passage d’une exploitation artisanale de l’or à une exploitation industrielle à Kalsaka, dans le nord du Burkina Faso : «Quand la mine s’est installée, il y a eu l’idée qu’elle allait favoriser les locaux, se souvient le géographe. Au moment de l’inauguration, un représentant des autorités avait affirmé que la mine allait “privilégier les fils et les filles de Kalsaka” et promis le développement d’infrastructures et de l’emploi local. Il n’en a rien été, ça a été une grosse déception sur tous les tableaux.»

Des activités non pérennes

Nous n’avons pas eu de réponse d’Endeavour. Impossible de savoir quand la mine industrielle de Houndé sera mise en activité. Impossible d’anticiper les bénéfices de cette exploitation industrielle pour la région. Mais l’exemple de Kalsaka donne un ordre d’idée. La mine a surtout fait appel à de l’emploi qualifié : des mécaniciens, des comptables, des conducteurs d’engins…
«Des Burkinabés de la capitale ou des étrangers, à condition qu’ils soient anglophones», précise Matthieu Thune. Les opérateurs miniers qui travaillent au Burkina Faso sont britanniques, canadiens, ou américains. «Ils n’emploient que des Ghanéens, des Sud-Africains, des Européens, tempête Brahima Diabaté, dans son local du MBDHP, situé à Houndé, après un dédale de routes rouges et cabossées. La mine construit des cités pour ses ouvriers et pour ses cadres, qui ne se mélangent pas à la population locale et ne consomment rien sur place.»
Le géographe lui fait écho : «Contrairement à l’orpaillage, l’implantation de la mine n’a pas du tout profité au milieu d’accueil», tranche Matthieu Thune, qui rappelle que l’orpaillage reste une activité dangereuse et précaire, même si elle constitue une alternative dans les zones où l’agriculture ne permet pas d’absorber toute la main-d’œuvre.
Mais selon le chercheur, «ni l’exploitation de l’or artisanale ni l’exploitation industrielle ne sont une solution pour le développement local, contrairement à des activités de maraîchage, par exemple. Ce ne sont, par définition, pas des activités pérennes : la mine ou les orpailleurs partent quand le filon est épuisé.»

Pire : «lorsque l’État, qui est propriétaire du sous-sol et des substances minérales qu’il contient, décide d’aliéner les terres du domaine foncier national au profit d’opérateurs privés qui en assureront la mise en valeur, l’implantation d’une mine d’or peut constituer une concurrence vis-à-vis d’activités préexistantes [orpaillage, agriculture, ndlr]», écrit dans son étude Matthieu Thune.

Cercle vicieux

Au Burkina Faso, plus de 131 442 hectares de terres sont occupés par des exploitations de mines d’or, selon une étude sur les acquisitions massives de terres en Afrique de l’Ouest parue en mars et réalisée par la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (Copagen). C’est près de 0,5% de la superficie totale du pays, et plus de 1% des terres cultivables.

«C’est un cercle vicieux : ce sont les enfants de ceux qui perdent leurs champs qui deviennent orpailleurs, déplore Brahima Diabaté. Nous souhaitons évidemment une amélioration des conditions de travail des orpailleurs, la fin des agressions, du travail des enfants, de la prostitution. Mais ce n’est pas une raison pour chasser les orpailleurs sans leur donner un autre travail. Les orpailleurs se sont auto-employés eux-mêmes ! Au lieu de les accompagner, vous les chassez !»

Quand il ne faut pas, carrément, déplacer des villages entiers pour les reconstruire un peu plus loin. Ou vouloir exploiter l’or sur des lieux saints, comme c’est le cas pour la mine de Karma, dans le Nord. Le conflit ouvert entre la mine et les habitants a bloqué l’exploitation du site pendant plusieurs mois. Une récente médiation, en juin, devrait cependant permettre à True Gold, la société minière canadienne qui détient le permis d’exploitation, de reprendre ses travaux.

Ce n’est pas un hasard si, parmi la montagne de réformes urgentes de l’immédiat après-Compaoré, le Conseil national de transition (CNT) du Burkina Faso a choisi de s’attaquer au code minier. Le 26 juin, le Conseil, autorité législative depuis la chute de «Blaise», renversé en octobre 2014 par une insurrection populaire, a adopté un nouveau code minier. Le texte a été promulgué mi-juillet par le président intérimaire, Michel Kafando. C’est la troisième loi d’importance votée par les autorités de transition, après une réforme du code électoral et une loi anti-corruption.

Comme toute l’économie burkinabée, le secteur de l’or a connu un fort ralentissement avec l’insurrection populaire d’octobre. Certaines mines ont retiré leurs billes. D’autres attendent de voir, avant de lancer les travaux. «Les compagnies minières, avec la situation, ont tout freiné», confirme Brahima Diabaté, du MBDHP.

Même son de cloche dans une note du Trésor français datant de janvier, qui évoque le «ralentissement de l’activité de production d’or» : «Très clairement, les mines industrielles burkinabées vont réduire leurs investissements productifs tant qu’elles n’auront pas de réelle visibilité politique [au moins jusqu’à l’été 2016]. L’extraction d’or devrait atteindre 32 tonnes en 2015 [contre 36 tonnes en 2014] ce qui induira une diminution des recettes fiscales de l’État et une contraction des exportations.»

Une économie d’enclave

Les autorités de transition, qui seront remplacées dès octobre, se sont retrouvées face à une équation compliquée. Comment réformer le secteur, pour qu’il profite plus à l’économie du pays et à sa population, sans pour autant s’aliéner les sociétés minières étrangères ?

Le tout avec un cours de l’or en baisse ces derniers mois. Le code minier en vigueur jusqu’ici, voté en 2003, rendait le Burkina Faso extrêmement attractif pour les sociétés privées étrangères. Notamment grâce à une fiscalité très avantageuse, qui en faisait un pays très compétitif dans la région. Mais cela ne remplissait pas assez les caisses : «De l’exploration jusqu’à l’exploitation, les opérateurs miniers recevaient des cadeaux fiscaux très importants, note l’économiste Ra-Sablga Seydou Ouédraogo, rapporteur de la Commission de réformes et réconciliations.

Ce régime très favorable était le produit d’une véritable collusion d’intérêts dans l’élaboration du code de 2003 : le président de la Chambre des mines [qui représente les intérêts des sociétés minières, ndlr] était un des concepteurs du code minier… L’État et les fonctionnaires ont négocié au rabais. C’était scandaleusement faible !

Avec le nouveau code, les sociétés minières devront s’acquitter de la même fiscalité que n’importe quelle entreprise sur le sol burkinabé.» Par contre, le nouveau code ne change pas le montant de la participation de l’État au capital des mines exploitées par des sociétés étrangères (10%). «Les pays sont en concurrence, relève l’économiste. Si on va dans la surenchère, le pays sera sanctionné par les miniers, qui décideront d’aller ailleurs.»

L’État ne capte qu’une partie des richesses issues de son propre sous-sol. Face aux 700 milliards de francs CFA (1 milliard d’euros) de recettes d’exportation en 2013, le Burkina Faso a récolté 193 milliards de francs CFA (293 millions d’euros) en recettes fiscales.

La chute du cours de l’or a fait baisser la contribution des recettes minières au budget de l’État, de 191 milliards de francs CFA en 2013, à 168 milliards. Le PIB par habitant reste, lui, désespérément faible (700 euros), et 46% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté.

L’économie minière est une économie d’enclave : «L’extraction demeure encore peu intégrée à l’économie réelle, confirme l’enquête 2015 de la Banque africaine de développement, du PNUD et de l’OCDE sur le Burkina Faso. En dehors des finances publiques, son impact sur le reste de l’économie nationale est assez faible.» Brahima Diabaté exprime son amertume avec une image : «La population se contente de humer les bonnes odeurs.»

Cyanure et «après-mine»

Et les mauvaises : cette absence de redistribution des richesses s’accompagne d’impacts néfastes sur l’environnement des mines. Outre la déformation du paysage, les nuisances pour les populations locales sont nombreuses: vibrations et, surtout, émissions de poussière dues aux explosions dans les carrières.

Dans son mémoire, le géographe Matthieu Thune note que «de nombreux villageois se plaignent de pathologies causées, selon eux, par cette poussière. Le major du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de la commune de Kalsaka confirme avoir constaté une augmentation du nombre de patients présentant des symptômes de maladies pulmonaires depuis l’entrée en production de la mine.»

Et tandis que les petits orpailleurs utilisent le mercure pour l’extraction artisanale de l’or, l’extraction industrielle, elle, se sert du cyanure. «Une critique récurrente envers la société minière est développée au sujet des risques liés à son utilisation du cyanure et de la possibilité d’une contamination des sources d’eau potable», écrit encore le géographe, à propos de la mine de Kalsaka.

Sous l’impulsion de la société civile burkinabée, le nouveau code minier tente de pallier les insuffisances du texte précédent. Selon le gouvernement, la nouvelle loi vise à «renforcer les mesures de protection de l’environnement minier et à renforcer la contribution des mines au développement des communautés locales».

Point fort du texte, la création d’un Fonds minier de développement local, abondé par des redevances collectées sur les produits de l’extraction minière et par un prélèvement automatique de 1% du chiffre d’affaires mensuel des sociétés minières. «C’est vraiment une innovation, salue l’économiste Ra-Sablga Seydou Ouédraogo. Jusqu’ici l’engagement des entreprises n’était pas du tout assez substantiel.»

Les opérateurs miniers n’ont pas tardé à faire entendre leur mauvaise humeur : «Le prélèvement de 1% autorisé par le nouveau code sur le chiffre d’affaires des sociétés minières est assez élevé, nous avions préconisé un taux de 0,5%, regrette le secrétaire général du principal syndicat patronal du secteur, dans un entretien à Jeune Afrique. De même, la suppression de certains avantages fiscaux est clairement un mauvais signal pour le secteur.»

Le texte prévoit également un fonds de réhabilitation de l’environnement, ainsi qu’un autre concernant plus directement l’orpaillage, via un fonds de sécurisation des sites miniers artisanaux et de lutte contre l’usage des produits chimiques prohibés (cyanure et mercure). Le code minier prévoit également la réhabilitation des sites qui arriveraient à terme.

La durée de vie d’une mine est limitée, et «le site est complètement dévasté quand la mine s’en va, décrit le géographe Matthieu Thune. Il faut penser à l’après-mine : comment faire en sorte qu’une partie des profits générés par l’or permette des investissements de long terme pour le développement d’une région ?»

D’autant que le Burkina Faso connaît déjà la suite. La mine de Poura, dans la province du Mouhoun (centre-Ouest du pays), la seule à avoir été exploitée par l’État burkinabé, a fermé en 1999. Le permis d’exploitation appartient aujourd’hui à l’américain Newmont, qui n’a pas touché au site.

Sur 200 hectares interdits d’accès, un immense bac de résidus à ciel ouvert. «Quatre carrières non refermées, d’où se dégage une forte odeur de cyanure : les émanations sont hautement toxiques», témoignent les journalistes burkinabés qui ont pu se rendre sur place en juin.

Selon les autorités locales, ce bac à résidus constitue une menace pour le fleuve Mouhoun, à moins de six kilomètres. Jusqu’à la construction récente d’un mur précaire, l’eau du bac s’écoulait directement dans le fleuve.

Libération

Commentaires (1)

  1. D’ après mes souvenirs, le site de poura a été exploité par une société anglaise en mine souterraine sur un filon de quartz jusqu’ en 1973. En 1980 la SOREMI a repris l’ exploitation de la mine souterraine avec une participation de Coframines ( BRGM ) et ensuite en Mine à ciel ouvert (carrière) sur le même filon de quartz. L’ or était récupéré sur une table à secousses après broyage. Le résidu de broyage était ensuite cyanuré et l’ or , piégé par du charbon actif , se récupérait par electrolyse. Les produits cyanurés neutralisés par HTH étaient stockés dans des bassins en béton aux UV. La Haute Volta devenu Burkina en 1983, la Soremi devint Soremib. L’ exploitation s ‘ est éteinte au debut des années 90. ( Puis reprise par des Canadiens ? )

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>