En Grèce, les seniors face au « choc » de la crise : « C’est comme une guerre »

On les voit plus rarement sur la place Syntagma exprimer leurs inquiétudes. Une partie des retraités grecs, silencieux, dissimulent toutefois une colère sourde. Les seniors ont vécu le déclassement de leur pays comme une situation brutale et inédite. Ils observent, amers, les nouvelles générations frappées par le chômage et la désillusion.

Les dernières semaines ont été un « choc » pour Charalambos Tsavimos. L’homme de 60 ans a observé avec angoisse les files d’attente devant les distributeurs de billets. « En 1974, après la dictature, les banques avaient fermé, se souvient-il, mais c’était quelques jours seulement ». Charalambos connaît bien le système bancaire grec. De ses 18 à 56 ans, il a travaillé au sein d’Ethniki Bank. Chaque jour depuis le 28 juin, ce retraité retire ses 60 euros. « Ou plus souvent cinquante, car maintenant, beaucoup de distributeurs manquent de billets de dix ». L’argent sert, « pour acheter des médicaments pour ma mère de 89 ans, aider ses enfants, acheter de la nourriture ». Il parle d’un ton las et ferme longuement ses paupières.

Tout calculer, chaque jour

Sur le papier, Charalambos a un profil aisé. Sa pension de retraite est « confortable » : 1 800 euros par mois. Avant 2012, elle s’élevait à 2 500 euros. Mais chaque mois, il opère un contrôle méticuleux des dépenses. « Nous vivons à cinq sur cette pension », explique-t-il. Sa femme ne touche plus de retraite. Deux de ses enfants de 22 et 25 ans vivent à son domicile, dans le quartier de Patissia, au nord d’Athènes. L’un est étudiant, l’autre ne travaille pas. Un autre de ses enfants, diplômé, est parti vivre avec sa copine, il est au chômage. Le père essaye de les aider, environ 200 euros par mois. Seul un de ses enfants travaille : il s’est exilé à Londres.

Charalambos constate qu’il n’y a pas vraiment de solution. « On vivait bien, j’ai une épargne de côté, mais maintenant, comment rebondir ? Il n’y a plus de travail pour [la jeune] génération ». Au regard de cette crise, le Grec dit regretter les années « d’autosuffisance » du pays : « Nous n’avions pas énormément d’argent sous la dictature, notre vie s’est améliorée en 1981 [avec l’entrée dans l’Union européenne], mais parallèlement, nous avons commencé à perdre notre production agricole (près d’un tiers de la population vivait de l’agriculture). Maintenant on importe des produits qu’on cultivait ! C’est un problème. »

« Le non était une illusion »

Charalambos Tsavimos a voté non au référendum du 5 juillet 2015. Pourtant, rien n’a changé, ce non aux réformes était une « illusion », peste-t-il. Celui qui vote aujourd’hui KKE (communiste) après avoir voté successivement pour les conservateurs de la Nouvelle Démocratie, puis les socialistes du Pasok n’a « pas confiance en Syriza pour faire face à la situation avec les créanciers ».

Aujourd’hui, « les masques tombent. Ce nouveau mémorandum (issu de l’accord conclu à Bruxelles, lundi 13 juillet) n’est pas une surprise. Ce sera encore un cercle vicieux, il faudra rembourser cette dette insoutenable. Dans dix ans, nous en serons toujours au même point ».

Dans son appartement situé dans le quartier de Victoria, à Athènes, les souvenirs de toute une vie sont soigneusement exposés. Sur la table, des komboloi (chapelets), des bijoux, des bibelots d’une autre époque. Au mur, un arbre généalogique et d’innombrables photos de famille.

« Il y a un dicton en Grèce : “La patrie, la religion, la famille.” Cette dernière est ce qui nous sauve. »

Pour Diniosis Baltsavias, 75 ans, à la retraite depuis 10 ans, ce « ciment » a permis de mieux traverser la « sale période ». Le vieil homme est très proche de son petit-fils de 18 ans, venu vivre chez lui il y a deux ans pour des raisons financières. L’ancien styliste, qui porte une chaîne en or et de grosses bagues, soupire beaucoup lorsqu’il évoque ces dernières années. Il s’est habitué à voir « les hôpitaux en sous-effectifs, la fermeture des pharmacies, la détérioration du système d’éducation ». Désormais, Diniosis a peur de la pénurie. « En Grèce, nous n’avons pas toujours été riches, notre système n’a pas toujours été stable, mais nous n’avions pas de manques. »

Amertume à l’égard de l’Allemagne

Avec son petit-fils, ils vivent sur sa pension de retraite de 732 euros mensuels. « Heureusement que les personnes âgées aident les jeunes, je connais plusieurs familles où ils vivent sur la pension d’une seule personne. » La subvention part « dans la nourriture, les vêtements, les études et les cigarettes », que le septuagénaire consomme en masse. Son petit-fils vient d’obtenir ses panellinies, l’examen qui lui ouvre les portes vers des études supérieures. Mais Dionisis est pessimiste. « Il y aura une génération perdue. Pour moi, cela n’a plus d’importance, mais que puis-je espérer pour mon petit-fils ? » Il ajoute : « Je ne veux pas qu’il parte de Grèce. Nous n’avons que peu de maisons de retraite. »

Un sentiment d’amertume a grandi chez ce retraité ces dernières années, à l’égard de l’Allemagne. Il insiste sur la dette de guerre datant de la seconde guerre mondiale – « ils nous doivent 162 milliards d’euros » –, et tire volontiers des liens entre présent en passé « L’occupation allemande [entre 1941 et 1944] a déjà été très violente, aujourd’hui, je ressens comme une autre pression de l’Allemagne, dans les discours, dans les ordres, sur les commentaires de notre dette. On nous humilie. » Pour lui, « dans cette Europe, l’Allemagne est au-dessus de tous, de la France, de l’Italie… ». Dionisis, qui votait pour le Pasok puis des petits partis centristes avant les années 2000, se dit séduit par Syriza et Alexis Tsipras, « un très bon homme politique qui veut changer les choses ». Il a voté non au référendum, « contre l’austérité et pour un retour à la drachme », assume-t-il. L’ancien styliste se souvient que lorsque le pays est entré dans l’Union européenne, il était déjà « sceptique ». « On nous a expliqué que cela allait être le paradis. » Aujourd’hui ? « J’ai perdu mon optimisme, je veux qu’on parte, pas de l’Europe mais de la zone euro. Cela nous a fait trop de mal sur ce long terme, économiquement et mentalement. On veut respirer. »

Elissavet Mitarachi parle des « besoins en nourriture », des petites cagnottes qui se multiplient sur les comptoirs des caissières des supermarchés, de « la mairie [et des] églises qui fabriquent des milliers de repas par jour ». Elle qui a connu des périodes douloureuses comme la dictature des colonels, de 1967 à 1974, se souvient qu’à l’époque : « Il y avait de la pauvreté, mais aujourd’hui c’est de la misère qu’on voit en Grèce. »

Elissavet reste aussi marquée par le « déclassement » et « les injustices » : « Injuste, tous ces gens renvoyés ; injuste, les pensions qui baissent pour les retraités… » Elissavet touche une petite pension (dont elle ne mentionne pas le montant), mais vit surtout de ses rentes. Elle n’ose pas se comparer aux plus démunis, mais explique comment ses actions ont perdu de la valeur, comment son local de bureau en banlieue d’Athènes, qu’elle louait auparavant avec succès, cherche preneur depuis deux ans.

« Je suis née en Grèce, je suis Européenne »

Elissavet s’est réjouie en 1981 lorsque le pays est entré dans l’Union européenne, puis en 2001 quand l’euro a remplacé l’ancienne monnaie, la drachme. « L’Europe nous a transformés et renforcés, elle nous a prêté beaucoup d’argent ce qui a permis un développement régional ». Elle se souvient quand les Grecs étaient les « réfugiés économiques », lorsqu’elle voyageait à Londres par exemple. « Durant les dernières décennies nous sommes nous-même devenus une destination économique pour les Albanais par exemple ». Lorsque le parti Syriza a proposé un référendum sur les propositions des créanciers, l’angoisse de celle qui vote à droite est montée. A l’approche du référendum Elissavet s’est rendue dans les manifestations pro-euro, d’un genre nouveau, place Syntagma à Athènes. Elle aurait vécu la sortie de la zone euro comme « un abandon » : « Je suis née en Grèce. Je suis Européenne ». Et de regretter cette épreuve de force avec les partenaires du pays : « Ces six derniers mois de négociations avec les créanciers ont joué contre la Grèce, l’attente a empiré la situation. Si on avait fait un accord dès le début cela aurait été mieux. »

2,6 millions de retraités et de préretraités

Sur une population d’à peine 11 millions de personnes, les retraités sont 2,6 millions dans le pays en comptant les préretraites. Le budget des retraites, colossal, représente 15 % du PIB selon l’Organisation de coopération et de développement économiques et pèse lourd dans les finances publiques.

Si la pension moyenne est actuellement de 960 euros, elle a baissé de 20 % depuis 2010. Selon les nouvelles propositions du premier ministre Alexis Tsipras pour un accord avec les créanciers, l’âge du départ à la retraite sera relevé de 62 à 67 ans d’ici à 2022. L’allocation de solidarité EKAS, une prime basée sur les revenus et destinée aux petites retraites inférieures à 700 euros, pourrait également disparaître.

Le Monde

Commentaires (3)

  1. C’est un bel exemple de contrôle de l’individu grâce à deux leviers:
    - Le chômage
    - La retraite
    Le premier rend l’individu malléable, le maintient dans la peur constante du déclassement social.
    Le second joue sur le registre de l’espérance en un paradis de phase terminal.

    Lorsque les deux s’écroulent quelles est la réaction ? Émeutes ? Manifestations monstres ? Remise en cause globale du système ?
    Rien de tout cela, un nouveau “miroir aux alouettes” est construit « Je suis née en Grèce, je suis Européenne ».

    Foi en l’EU
    Espérance en l’EU
    Charité de l’EU

  2. Si on veut nous faire pleurer sur le sort des Grecs, le premier exemple choisi (fonctionnaire employé de banque publique, retraité à 56 ans, 2.500 € mensuels avant 2012) n’est pas vraiment le meilleur…

    Par ailleurs, c’est bien joli de toujours reprocher aux méchants banquiers (que je ne défends pas, hein) d’esclavager la Grèce, mais de quoi s’agit-il quand on reproche à l’UE et au FMI d’être trop durs avec elle ?

    Ben, largement, de votre argent, chers concitoyens contribuables et épargnants ! Bah oui, votre Etat et votre banque veulent les meilleurs rendements, alors ils ont prêté à la Grèce, qui rapportait plus que d’autres. Et s’ils veulent récupérer les sous, c’est aussi parce que ce ne sont pas les leurs et qu’ils défendent les intérêts de leurs nationaux et clients, d’abord.

    Alors, vous voulez continuer à payer pour la Grèce ? Franchement, c’est beau et généreux de votre part, merci pour elle. Faites gaffe, quand même. Bientôt, les Allemands et quelques autres pourraient vous proposer d’assumer seuls cette belle générosité…

    Partout, c’est la même chanson : c’est la faute aux politiciens, aux technocrates, aux banquiers, etc. Sauf qu’au bout d’un moment, on a les dirigeants qu’on mérite. En Grèce, comme en France et ailleurs.

  3. Olivier

    Prétendre que la Banque veut d’abord défendre les intérêts de ses clients et occulter que les siens sont quand même d’abord et avant tout au centre de ses préoccupations est un argument spécieux et largement irrecevable.

    Si les institutions bancaires étaient des oeuvres de charité philanthropique, je crois que ça se saurait. Elles prélèvent largement leur part lors de chaque processus transactionnel à caractère financier. Non ?

    Alors après on peut effectivement gloser pendant 30 ans sur le consensus large qui unie aujourd’hui le peuple et les élites autour de l’économisme libéral , on peut s’épancher sur les limites de la résistance des peuples face au système globalisé, il n’en reste pas moins qu’une hiérarchie des intérêts existe au sein de ce système et que certains ont des intérêts plus importants que d’autres.

    D’ailleurs fustiger l’épargnant c’est bien gentil mais la contrepartie de l’épargnant c’est quoi ? Un dépensier chronique, un endetté cynique… bref un agent économique au sein du système économiste qui régit le monde. Donc ce n’est pas mieux.

    Après on peut vouloir sortir du système yada yada etc…

    J’ai fait quelques tentatives collectives allant dans ce sens et je n’ai récolté que des déceptions et des trahisons. La majorité des gens ne veulent pas sortir du système, ils veulent une petite place au soleil au sein d’un système où celles-ci coûtent de plus en plus chères. C’est comme ça. Seul un cataclysme du genre de celui qui se déroule en Grèce peut peut-être faire bouger les lignes, et encore… Les épargnants ne sont pas plus responsables du système que ceux qui se lèvent tous les matins pour collaborer à sa pérennité par leur activité laborieuse ou que ceux qui consomment des babioles fussent-elles les plus élémentaires.

    Quoiqu’il en soit, et sans vouloir dispenser les masses de leur adhésion plus ou moins concupiscente et plus ou moins active au système économiste global, il y a un degré d’implication et d’investissement idéologique très variable selon que l’on soit CDO d’un Hedge Fund ou bien petit épargnant ayant quelques économies vis à vis de l’idéologie de fond qui guide le système. Et si il y a des suivistes, beaucoup de suivistes certes, il y a des meneurs guidés par une amplitude d’intérêts démesurément plus élevée que celle des suivistes avec qui plus est ce degré de croyance quasi religieuse dans la théologie libérale économiste bien plus élevée chez ces meneurs (financiers en tête) que chez les suivistes.

    Enfin, on ne peut pas systématiquement dédouaner l’Union Européenne de ce qu’elle est sous prétexte que l’on est un ami de l’Europe. C’est un peu le problème des identitaires et de leurs sympathisants qui prétendent ne pas confondre les deux mais qui ne critiquent finalement que du bout des lèvres cette usine à gaz vide de sens qu’est l’Union Européenne. On ne peut pas reprocher le dogmatisme des autres à tout bout de champs pour faire oublier le sien.

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