Oublier le PIB : un autre regard sur l’économie

Plutôt que rester accrochés aux taux de croissance et au PIB, qui ne veulent plus dire grand-chose, les responsables devraient s’intéresser aux instruments de mesure économique alternatifs, qui prennent en compte le bien-être et la soutenabilité écologique.

Une rengaine insistante et usante rythme nos existences, au gré des slogans qui saturent le débat public vidé de toute substance réelle : le “retour de la croissance”, l’inversion de la courbe du chômage, la réduction des déficits, la résorption de la dette publique, la progression des chiffres de la Bourse…

Chaque matin, chaque soir, ces obsessions répétées par les responsables publics sont comme une chanson mécanique, sans âme et sans mélodie : non seulement, plus personne ne semble y croire, mais surtout, tout le monde devine intuitivement que ces refrains n’obéissent à rien d’autre qu’à des règles performatives de responsables politiques dépassés par les événements, incapables de changer de logiciel intellectuel qui s’adapterait aux enjeux du présent.

Le retour de la croissance ? Toute personne un peu sérieuse sur les questions économiques sait bien que ce retour ne pourra être au mieux que très limité. L’essentiel se joue en réalité moins dans cette croissance fantasmée que dans la signification qu’elle revêt et dans la promesse qu’elle porte.

Prisonniers d’un “carré mystique”

Est-il ainsi raisonnable de courir après une croissance qui creuserait le changement climatique, porterait atteinte à la biodiversité, dégraderait des écosystèmes et entamerait notre qualité de vie future ? Or, constatent les économistes Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux dans leur excellent essai, Un nouveau monde économique, mesurer le bien-être et la soutenabilité au XXIe siècle, le débat public reste dominé par des valeurs et des indicateurs d’un autre temps, celui des Trente Glorieuses, qui ne reviendront plus.

Comme ils le soulignent d’emblée, “nous vivons encore sous le règne du Produit intérieur brut (PIB)”. Nous sommes restés prisonniers d’un “carré mystique” formé à la fois par la performance des marchés boursiers, le niveau du déficit et de la dette publique et la croissance du PIB.

“Cette feuille de route du débat économique est soumise à une comptabilité à sens unique : il est toujours bon que les Bourses augmentent, de réduire les déficits (indépendamment de la conjoncture) et de contenir la dette (indépendamment de la nécessité et de la rentabilité de l’investissement public)”, écrivent très justement les auteurs.

Eux se montrent soucieux de promouvoir l’idée que l’économie ne se résume pas à la gestion du capital physique et à la croissance du PIB par habitant, et veulent sensibiliser leurs lecteurs à une nouvelle tradition de pensée économique concernée au premier chef par la question écologique.

Elinor Ostrom et Amartya Sen

Eloi Laurent dit d’ailleurs avoir été influencé par l’Américaine Elinor Ostrom, seule femme à avoir obtenu le prix Nobel d’économie, pour la pluridisciplinarité de ses travaux et son militantisme écologiste, mais aussi par Amartya Sen, selon lequel l’économie est une science morale qui ne peut pas faire l’impasse sur les enjeux de justice. Amartya Sen fut le premier à avoir convaincu les Nations unies au début des années 1990 d’intégrer le développement humain dans les indicateurs de richesse, en pondérant à égalité le revenu, l’éducation et la santé.

Ici, Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux s’attachent à démontrer brillamment que le PIB, comme les indicateurs économiques conventionnels dont il est l’étendard, a perdu sa pertinence en ce début du XXIe siècle. “Les indicateurs économiques standard qui orientent encore le débat public sont à la fois des horizons trompeurs et des boussoles faussées”, affirment les chercheurs.

Imaginer des indicateurs alternatifs

Leur projet tient à cette volonté de décaler le regard sur la vie économique vers d’autres modes de perception et d’analyse. Car ce qui se joue d’important aujourd’hui dépasse le simple taux de croissance, puisque le bien-être est de plus en plus déconnecté de la croissance économique.

Le PIB ne nous dit rien, insistent-ils, “de la soutenabilité environnementale”, c’est à dire la compatibilité entre notre bien-être actuel et la vitalité à long terme des écosystèmes dont il dépend.

“Le PIB n’est pas une métonymie du développement humain, c’est souvent son antonyme”, préviennent-ils. 

D’où la nécessité de développer et utiliser des indicateurs alternatifs au PIB, complémentaires et plus amples, mesurant précisément le bien-être et la soutenabilité. Les auteurs cartographient tous les indicateurs déjà existants du développement humain. Un grand nombre de champs sont ainsi couverts par ces instruments de mesure d’un nouveau type : la santé, l’éducation, l’usage du temps, le bonheur, la confiance… sont autant d’enjeux sur lesquels les économistes ont des choses à dire, et à partir desquelles des politiques publiques peuvent se redéployer.

S’intéresser, par exemple, aux indicateurs qui mesurent la confiance des citoyens dans les institutions (confiance verticale) ou celle entre les personnes (confiance horizontale), “c’est vouloir dépasser les indicateurs strictement économiques pour évaluer la cohésion sociale d’un groupe donné et son potentiel de coopération, via les perceptions subjectives de ses membres”.

Libérer le temps de la vie privée

De même, la question du temps (de travail, de loisirs, pour soi…) doit être prise en compte par les responsables publics ; une puissance publique soucieuse du bonheur de ses citoyens devrait logiquement se consacrer à la recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée et plus généralement “vouloir libérer le temps de la vie privée”. 

L’usage du temps, qu’il soit contraint ou choisi, a une incidence déterminante sur le bien-être individuel. Or, déplorent les auteurs,“l’organisation de la société est loin d’en avoir pris la mesure”. Contre tous les sceptiques, récalcitrants et mauvaises langues qui ne prennent pas au sérieux ces indicateurs parallèles, Laurent et Le Cacheux défendent l’idée que “ce sont pourtant des vecteurs de transition et des viatiques démocratiques”.

En effet, ces nouveaux indicateurs peuvent conduire à de nouvelles pratiques politiques. “Les politiques publiques doivent viser les objectifs finaux du bien-être et de la soutenabilité et pas des objectifs intermédiaires surtout quand ces derniers constituent des entraves à l’atteinte des objectifs initiaux”. La croissance ne peut pas ainsi demeurer l’unique critère de la coopération sociale.

Et les auteurs de paraphraser Albert Einstein : “Si l’on continue à avoir l’esprit en forme de marteau, on continuera à voir les problèmes en forme de clou”.

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Un nouveau monde économique. Mesurer le bien-être et la soutenabilité au XXIe siècle d’Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux (Odile Jacob)

Les Inrocks

Commentaires (1)

  1. Plusieurs remarques sur cet article.
    Tout d’abord, le PIB ne correspond pas de la production physique, mais traduit essentiellement la consommation et l’endettement dans les pays faussement qualifiés d’ “industrialisés”, Comme par exemple,les USA ou 75% du PIB, c’est de la consommation de produits importés. L’indicateur correspond plutôt a de la Consommation Intérieure Brute.
    Dans des pays comme la Chine, en revanche, le PIB correspond a une réelle production physique.
    Dans un même indicateur, le PIB, on mélange a la fois ce qui relève de la production et de la consommation, ce qui conduit souvent a des raisonnements absurdes.
    Et sans doute le plus important…
    La monnaie de crédit n’a pour sous jacent qu’une montagne de créances, et cette dette n’est soutenable que par une activité en croissance continue.
    La croissance du PIB sera structurellement négative a partir de 2015-2020, ce qui risque de faire exploser le papier monnaie que vous avez entre les mains.
    Alors certes, on peut modifier le PIB pour y glisser du bio, de l’environnement, du développement durable… tout comme on y a intégré récemment les putes et la drogue.
    Selon moi, il ne faut pas être dupe: changer un mode de calcul ne change pas le monde, et il faut y voir plutôt une tentative désespérée pour sauver le système.

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