Travail : Quel nouveau modèle à l’ère numérique ?

Comme en témoigne la violente guerre entre les taxis et les chauffeurs Uber, le numérique chamboule le monde professionnel. Les vieux statuts, symbolisés par le CDI, font face à la montée en puissance des indépendants, ou « freelances », réclamés par des entreprises en quête d’« agilité ».

C’est une certitude : demain, le marché du travail sera très différent de celui que nous avons connu. Du recrutement à l’organisation même de la production, la révolution digitale fait éclater le modèle actuel. Mais pour aller où ? Vers quoi ? Premier constat : le système est à bout de souffle.

La mécanique des Trente Glorieuses, fondée sur une croissante forte, une consommation effrénée et le plein-emploi est grippée depuis longtemps. Dans l’imaginaire collectif, le CDI demeure la norme sociale et professionnelle. Pourtant, depuis le début des années 2000, les contrats courts, le temps partiel, le travail intermittent ou indépendant explosent.

Beaucoup y voient « l’évidente conséquence » de la crise. C’est vrai. Mais pas seulement. Car la démocratisation du numérique dans les sphères privées et professionnelles constitue aussi un puissant catalyseur de cette mutation. Auparavant, toutes les entreprises se basaient sur le même modèle : chaque recrutement correspondait à un besoin productif précis.
La démarche, longue et complexe, incitait les employeurs à fidéliser leurs actifs avec un CDI. Internet a tout changé. Le Web s’est mué en une gigantesque base de CV et d’emplois à pourvoir.

Des réseaux professionnels comme LinkedIn et Viadeo, aux sites spécialisés comme Monster, Keljob, ou généralistes comme Leboncoin. fr, en passant par Pôle-emploi.fr… Pour les employeurs, les demandeurs d’emploi et les employés, la Toile constitue un outil diaboliquement rapide et efficace pour trouver chaussure à son pied.

Une communauté multidisciplinaire

De nouvelles pratiques s’imposent. Et l’entreprise va de plus en plus chercher des compétences hors de ses frontières. Sur InnoCentive, une place de marché spécialisée en recherche et développement, de gros industriels ou acteurs publics (comme la Nasa) proposent plusieurs dizaines de milliers de dollars pour résoudre leurs problèmes. Ici, ils peuvent mobiliser en quelques clics une gigantesque communauté multidisciplinaire de scientifiques et d’ingénieurs.

Même les géants du Net s’en mêlent : Amazon a ainsi créé MTurk (Mechanical Turk, inspiré du « Turc mécanique », l’automate qui fit fureur au xviiie siècle, basé sur une illusion), une plateforme de microtravail qui répertorie des milliers de tâches. Aux États-Unis, la plateforme TaskRabbit avait la même inspiration, se basant même à l’origine sur des enchères inversées. Citons aussi Upwork, qui propose des tâches réalisables au forfait et des consultants payés à l’heure.

Dans la même veine, sur la plateforme française Hopwork, les entreprises peuvent embaucher des indépendants pour des projets ponctuels. Cette « flexibilité » offerte aux entreprises pèse forcément sur les embauches. Mais elle leur offre aussi des outils nouveaux pour répondre à leurs besoins de manière bien plus agile qu’autrefois. Ce qui, dans bien des cas, est devenu un impératif économique.

Problème : la société n’est ni taillée ni façonnée pour ce décollage, qui semble inexorable, du « travail par projet », et, plus largement, des mutations professionnelles engendrées par le digital. En témoigne la colère, en mars dernier, des travailleurs indépendants contre leur régime de protection sociale (RSI), dont ils fustigent les charges trop élevées et les nombreux dysfonctionnements.

Ou encore, le chemin de croix de beaucoup de travailleurs pour trouver un logement sans le « Graal » d’un CDI… Si le marché du travail poursuit sa transformation, sa régulation, la loi et les dispositifs sociaux doivent donc suivre.

L’essor de la “Guilde des actifs”

Mais comment ? La Fondation Internet nouvelle génération (FING) a tenté de répondre à cette question. Dans son dernier Cahier d’enjeux et de prospective, publié au mois d’avril, ses experts ont planché sur des scénarios dits de « transition », visant à imaginer les prochaines évolutions de ce marché face à l’essor du numérique.

Parmi eux, on trouve notamment celui de « la guilde des actifs ». Ici, les ressources humaines sont presque totalement détachées de l’entreprise. Cette dernière n’est plus qu’« un pur centre d’activité économique ». Pour faire face à ses besoins en capitaux humains, elle doit faire appel à des « guildes » (terme inspiré des guildes de métiers du Moyen Âge).

« Organisées selon les cas par métiers ou par territoire », ces entités nouvelles « prennent en charge le placement de leurs membres, leur formation, leur rémunération et leur protection sociale ».

L’étude de la FING poursuit :

« En concurrence autour des professions les plus demandées, [les guildes] se différencient par leur capacité à assurer un revenu stable et raisonnable, une protection en cas de coup dur, une évolution professionnelle ou encore une vie communautaire. »

Pour en arriver là, la fondation imagine un fait déclencheur :

« Face à l’impossibilité de retrouver un emploi par les chemins classiques, un collectif de précaires s’organise en guilde pour partager le travail et s’entraider. »

L’initiative fait des petits. Elle séduit d’autres professions à la peine. Parmi les professions susceptibles de suivre une telle trajectoire, la FING songe, par exemple, à celle des designers-graphistes.

« Mise en situation de concurrence effrénée par les places de marché », cette profession pourrait « s’organiser en mode corporatiste » pour « faire entendre ses droits face aux plateformes et aux clients ».

Place à l’économie contributive

Grâce aux réseaux sociaux, les professionnels arrivent ainsi à se serrer les coudes à l’échelle locale, voire nationale. Fort de leur succès, les guildes se professionnalisent et finissent par supplanter « à la fois les syndicats, les mutuelles et la plupart des services (notamment publics) de recherche d’emploi ». Pour la FING, l’État finit alors par reconnaître l’importance des guildes, et définit des règles pour encadrer ces nouveaux acteurs.

Parmi les autres scénarios imaginés par la FING, celui de la « société contributive » figure en bonne place. Ici, « les systèmes de partage et d’échanges horizontaux de biens, de services ou de capacités inemployées (temps, espace, outils, véhicules…) » prennent une place beaucoup plus importante dans la société. Mieux, l’activité contributive devient « une composante naturelle et reconnue de la vie professionnelle » pour la plupart des individus.

Au point que, selon les territoires, « une part plus ou moins grande de la gestion d’équipements et de services publics » est transférée à cette nouvelle économie. D’après la FING, ce chambardement peut notamment naître d’une réduction sensible des prestations sociales. Pris au dépourvu, les moins aisés, les chômeurs et les retraités ont alors recours « de manière croissante à des systèmes parallèles de solidarité et d’échanges ».

Ces initiatives séduisent, s’imposent, et finissent par s’étendre à tous les secteurs, de l’habitat à l’énergie. Des plateformes collaboratives se structurent, et montent en puissance grâce au Net. Rapidement, des places de marché spécifiques émergent, les monnaies alternatives deviennent d’usage courant.

En parallèle, cette déferlante suscite des craintes, notamment « au nom du PIB et de la survie des systèmes sociaux », envisage la FING. Les entreprises, en particulier, prennent peur, y voyant « une concurrence déloyale ». Mais contraints par les enjeux, les acteurs finissent par s’entendre. Des liens apparaissent entre les économies marchande et non marchande.

Les coopératives, associations et fondations de l’Économie sociale et solidaires (ESS) jouent d’ailleurs un rôle clé pour permettre à ces deux mondes de cohabiter. Ainsi, les activités collaboratives obtiennent une reconnaissance professionnelle. Certaines monnaies alternatives, autrefois isolées, sont désormais convertibles en espèces traditionnelles. Ces projections auraient fait sourire il y a quelques années. Aujourd’hui, elles paraissent vraisemblables.

De fait, jamais les frictions n’ont été aussi fortes sur le marché du travail. Les taxis, qui font en ce moment la guerre aux chauffeurs d’UberPop, ne démentiraient pas… Issus d’une vieille corporation peu réformée, les premiers voient leurs revenus s’effriter au profit des seconds, souvent précaires, qui répondent aux besoins d’une population convertie aux usages du numérique, et davantage près de ses sous. Face à cette métamorphose, de nouvelles règles du jeu apparaissent plus que jamais nécessaires.

La Tribune

Commentaires (1)

  1. Il est certain que le modèle classique français du CDI plus ou moins fonctionnarisé (le privé à longtemps été fonctionnarisé en France et le fonctionnariat reste un idéal pour beaucoup) doit évoluer. La notion de travail elle même doit muter et elle mutera face au poids des circonstances et des contingences.

    Ce qui pose problème c’est qu’une fois ce débat lancé on passe vite pour un libéral cynique si on veut faire bouger les lignes. Alors qu’en fait il est simplement question de faire preuve de bon sens.

    Travailler à en perdre son temps afin de produire des amoncellements de babioles afin d’alimenter le moulins à consommation relève du syndrome psychopathologie le plus grave. Le travail productiviste est devenu un moloch auquel la pression collective et le système dans son ensemble nous pousse à tout sacrifier. Les familles explosent à cause du travail, les individus eux-mêmes disjonctent parce que le travail prend trop de place dans leur vie et que la pression est terrible. Au bout du compte le salarié moderne se rend compte de l’absurdité de sa condition d’aliéné condamné à travailler toujours plus, accomplissant une tache sans réel utilité pour un gain fondamental quasi nul.

    C’est toute une société qui est à réinventer. Une société de la sobriété heureuse où l’on aura soin de déjà couper le cordon avec la matière, l’objet, les babioles avant de retrouver le sens de la convivialité, le goût des choses simples et des rapports authentiques avec les autres.

    Je crois sincèrement qu’aujourd’hui il faut faire oeuvre de paresse. Paresse à l’encontre du travail productif tel qu’il existe aujourd’hui. Paresse à l’encontre des processus de consommation et d’addiction à la matière dont la technologie sait si bien se faire le chantre. La chose n’est pas aisée car, en France, l’Etat travail de concert avec les intérêts (si j’ose dire) du capital productif et financier pour aliéner et contraindre. Mais l’union fait la force et la conjoncture oblige. Gageons que la vie associative et notre sens bien français du système D l’emportera sur l’ingénierie sociale pour réinventer la valeur travail et lui donner une juste place, c’est à dire nécessaire mais pas dogmatiquement indispensable, au sein de nos vies. Et si le travail créatif et utile pouvait reprendre ses titres noblesses en lieu et place du débilo tertiaire on ne pourra que s’en féliciter.

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