Les États-Unis, la Chine et « le paradoxe de la productivité »

A la fin des années 1980, on débattait avec passion du “paradoxe de la productivité” – lorsque les investissements massifs dans les nouvelles technologies de l’information n’ont pas abouti à une amélioration mesurable de la productivité. Ce paradoxe est à nouveau d’actualité, car il pose problème tant aux USA qu’à la Chine ; il pourrait d’ailleurs faire l’objet de discussions dans le cadre de leur Dialogue stratégique et économique annuel.

En 1987, le prix Nobel Robert Solow a eu une formule qui a fait mouche : “On voit partout que c’est l’ère de l’informatique, sauf dans les statistiques sur la productivité”. Le paradoxe de la productivité a paru dépassé dans les années 1990, lorsque l’Amérique a connu une renaissance spectaculaire de la productivité. Hors secteur agricole, en moyenne la croissance de sa productivité a atteint 2,5% par an, alors qu’elle avait été de 1,5% au cours des 15 années précédentes. Les avantages de l’ère d’Internet s’étaient enfin matérialisés et on avait presque complètement oublié le paradoxe de la productivité.

Mais on s’est réjoui trop tôt. Malgré une nouvelle révolution technologique, la croissance de la productivité est à nouveau à la baisse. Et cette fois-ci le ralentissement est général et les deux premières économies de la planète, les USA et la Chine, sont les plus touchées.

Entre 2010 et 2014 aux USA la croissance de la productivité a baissé en moyenne de 0,9% par an, et au cours des deux derniers trimestres (fin 2014 et début 2015) elle a chuté au taux annuel de 2,6%. Sauf si ces données se révélaient inexactes, la renaissance de la productivité américaine est dans une très mauvaise passe.

La Chine est dans une situation analogue. Bien que son gouvernement ne publie pas régulièrement des statistiques sur la productivité, il y a une évidence : la croissance de l’emploi en milieu urbain a été soutenue, avec 13,2 millions de créations d’emplois par an depuis 2013 - ce qui dépasse l’objectif de 10 millions fixé par le gouvernement. Et ce rythme paraissait se maintenir au début de cette année.

Pourtant la croissance est passée de 10%  en moyenne entre 1978 et 2011 à 7% aujourd’hui. Ce ralentissement dans le contexte d’une création d’emplois particulièrement importante implique donc une baisse de la productivité ; c’est le tout dernier paradoxe.

Maintenant que des technologies révolutionnaires suscitent la création de nouveaux marchés (les médias sur Internet et tout ce qui est informatique portable), de nouveaux services (gestion de l’énergie et séquençage du génome), de nouveaux produits (les smartphones et la robotique) et de nouvelles entreprises de haute technologie (Alibaba et Apple) la croissance de la productivité ne peut qu’augmenter. Ainsi que pourrait le dire Solow aujourd’hui, “on voit partout que c’est l’ère d’Internet, sauf dans les statistiques sur la productivité”.

Mais est-ce vraiment un paradoxe ? Selon Robert Gordon de l’université Northwestern de Chicago, les innovations liées aux technologies de l’information et à Internet (le traitement automatique des données et le commerce électronique par exemple) font pale figure comparées aux percées de la Révolution industrielle, notamment le moteur à vapeur et l’électricité.

Il estime que ce type de transformation spectaculaire qui a eu lieu dans les grands pays avancés (une plus grande participation des femmes au monde du travail, une vitesse de transport accrue, l’urbanisation, la régulation de la température à l’intérieur des bâtiments, etc.) est extrêmement difficile à reproduire.

Captivés comme tant d’autres par les technologies révolutionnaires d’aujourd’hui (je dis cela en regardant ma nouvelle Apple Watch ultramince) je comprends Gordon. A en croire les statistiques sur la productivité aux USA (un ralentissement persistant coupé par une phase d’expansion de 16 ans maintenant terminée), on pourrait croire qu’en Amérique le basculement technologique en cours est seulement parvenue à améliorer temporairement la productivité.

Si l’on est optimiste, on peut dire que les statistiques officielles ne parviennent pas à traduire les améliorations de la qualité de la vie – ce qui est peut-être vrai, notamment si l’on considère les progrès prometteurs réalisés en matière de biotechnologie et d’éducation en ligne. Mais ce faisant, on néglige un aspect bien plus important de la critique de la mesure de la productivité : la sous-évaluation de la durée du travail associée à l’utilisation généralisée des outils informatiques portables.

Aux USA, selon le Bureau des statistiques du travail, la durée moyenne de travail hebdomadaire est restée de 34 heures depuis l’émergence d’Internet il y a deux décennies. Or rien n’est plus loin de la réalité : les employés du tertiaire travaillent constamment hors du bureau, que ce soit en consultant leur courrier électronique, en mettant à jour leurs tableurs ou en participant à des réunions.

La plupart des travailleurs du tertiaire (autrement dit la majorité des travailleurs des pays avancés) sont maintenant susceptibles de répondre 24 heures sur 24, 7 jours par semaine à une sollicitation liée à leur travail - une réalité qui échappe aux statistiques officielles.

La croissance de la productivité n’est pas une question de durée de travail, mais d’augmentation de la production par unité de travail. Et toute sous-estimation de la production représente peu de chose comparée à la sous-estimation des heures de travail des employés utilisant les nouvelles technologies de l’information.

La diminution de la productivité en Chine est sans doute moins problématique. Elle résulte des transformations structurelles toutes récentes de l’économie chinoise qui passe d’un modèle basé sur la production avec un recours intensif aux capitaux à un modèle basé sur les services avec recours intensif à la main d’œuvre. Ce n’est qu’en 2013 que les services ont supplanté la production manufacturière et la construction en tant que premier secteur économique.

Maintenant le fossé s’élargit et ce mouvement va sans doute se prolonger. En Chine, le secteur des services nécessite une main d’œuvre 30% plus importante par unité de production que le secteur manufacturier et celui de la production. De ce fait, avec le rééquilibrage structurel de l’économie, la croissance va davantage reposer sur le secteur des services à moindre productivité.

Il faudra encore du temps avant que cela ne devienne problématique pour la Chine. Ainsi que le souligne Gordon, depuis longtemps des fruits de la croissance sont associés à l’urbanisation – et cette tendance pourrait se prolonger pendant encore au moins une décennie. Mais viendra un moment où ce ne sera plus le cas ; et la Chine se rapprochera alors de la “frontière” des économies avancées.

A ce moment là elle sera confrontée aux mêmes problèmes de productivité que l’Amérique et d’autres pays avancés. La priorité que les responsables chinois accordent maintenant à une croissance basée sur l’innovation semble prendre en compte ce risque. Sans de fortes innovations, il sera difficile à la Chine de parvenir à une croissance durable de sa productivité. Son passage récent vers une moindre productivité constitue un premier signe de ce qui pourrait être l’un de ses défis économiques les plus difficiles.

On ne peut échapper au fait que la croissance de la productivité joue un rôle clé dans l’économie. Mais pour les pays avancés, les périodes de croissance rapide ne sont pas la règle, mais l’exception. C’est ce que traduisent les récents signes d’un fléchissement de la productivité aux USA et en Chine. Pour un monde qui n’est pas loin d’une stagnation séculaire, c’est pour le moins que l’on puisse dire une mauvaise nouvelle.

Project Syndicate

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