Trop simples, les modèles mathématiques n’ont pas su prévenir l’effondrement de la finance mondiale, résumaient les spécialistes de mathématiques financières réunis en début d’année, à Paris, par l’Institut Europlace. Le temps passe, et rien ne change, semble-t-il.
Benoît Mandelbrot, mathématicien auteur de la théorie des fractales, alerte depuis les années 1960 sur les dangers des modèles mathématiques inspirés de l’étude du mouvement brownien, utilisés en finance. Son dernier livre, Une approche fractale des marchés (Odile Jacob, 2004), paru quatre ans avant la crise financière, était prémonitoire. Mais il ne fut guère écouté.
Ses travaux ne semblent guère davantage pris en compte maintenant que la crise est passée, a-t-il confirmé au Monde lors de son passage à Paris, le 11 octobre.
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Certains de ses collègues, mathématiciens ou physiciens, dissidents du modèle brownien, et qui espéraient aussi que la crise allait enfin donner du crédit à leurs travaux, confirment. Ils redoutent qu’une crise financière aussi grave ne survienne dans les prochaines années et se désolent de voir que les modèles alternatifs qu’ils proposent ne soient pas plus utilisés.
« La crise financière est comparable à un court-circuit électrique. Un réseau électrique périmé, en l’occurrence une modélisation mathématique inadaptée, a provoqué un court-circuit qui a déclenché un incendie ; c’est la crise économique », résume Christian Walter, chercheur à l’EM Lyon et coauteur du livre Le Virus B, crise financière et mathématiques (Seuil, 2009, 128 p., 14 euros). « Les pompiers ont inondé les marchés avec des liquidités. Et maintenant, on repeint la maison, mais sans refaire le réseau électrique ! Le court-circuit peut se reproduire. Ces outils sont dangereux. »
Laurent Calvet, professeur de finance au groupe HEC, qui a longtemps travaillé à l’université américaine Yale (Connecticut) avec M. Mandelbrot, précise : « Les techniques browniennes peuvent être dangereuses lorsqu’elles sont appliquées sans précaution, car elles donnent l’illusion de la maîtrise du risque. » M. Calvet dit craindre « qu’une majorité des banques ne continue à utiliser des modèles basés sur le mouvement brownien à volatilité constante (c’est-à-dire qui gomment les grandes variations quotidiennes des prix des actions), alors que des techniques beaucoup plus précises ont été développées au cours des trente dernières années. »
Ce danger est d’autant plus important que non seulement les banques, mais aussi leur environnement, et en particulier les instances de régulation, n’ont que ce modèle en tête. Pour M. Walter, la théorie du modèle brownien en finance agit en effet tel un virus. Ce qui fait que « les acteurs étatiques, les régulateurs sont influencés. La conception brownienne imprègne les esprits. »
Frédéric Abergel, professeur titulaire de la chaire de finance quantitative à l’Ecole centrale de Paris, est d’autant plus inquiet que « l’industrie des dérivés de crédit semble repartir. Et que l’on n’observe pas de mesure, ni de tendance lourde, qui permette de dire que dans cinq ans une crise ne va pas se reproduire », dit-il, de retour de Budapest, où un colloque sur les risques financiers a réuni, début octobre, quelques-uns des meilleurs experts du sujet. « Aucun programme de recherche majeur sur le risque systémique n’est entrepris », alerte-t-il.
Pourquoi les institutions financières s’enferrent-elles de la sorte ? Par confort intellectuel, disent les uns. Mais aussi par intérêt, disent les autres. Car des modèles plus réalistes obligeraient les banquiers à reconnaître qu’ils prennent plus de risques, et donc qu’ils doivent avoir plus de réserves ; ce qui est plus coûteux et réduit les bénéfices d’autant.
La rapidité avec laquelle certaines banques ont renoué avec les bénéfices, et les rémunérations record dont vont bénéficier les cadres de Wall Street, viennent opportunément appuyer ce raisonnement.
De tout cela, voici ce que dit Benoît Mandelbrot, à l’occasion de la projection à Paris du film Fractales, à la recherche de la dimension cachée, dans le cadre du festival international du film scientifique Pariscience.
Dans votre livre, vous dites que « la finance doit abandonner ses mauvaises habitudes et adopter une démarche scientifique ». Or il a été dit que la crise était en partie due aux mathématiques financières, avec lesquelles on avait conçu des produits trop sophistiqués dont personne ne mesurait les risques. Qu’en pensez-vous ?
Les gens ont pris une théorie inapplicable – celle de Merton, Black et Scholes, issue des travaux de Bachelier qui datent de 1900 -, et qui n’avait aucun sens. Je l’ai proclamé depuis 1960. Cette théorie ne prend pas en compte les changements de prix instantanés qui sont pourtant la règle en économie. Elle met des informations essentielles sous le tapis. Ce qui fausse gravement les moyennes. Cette théorie affirme donc qu’elle ne fait prendre que des risques infimes, ce qui est faux. Il était inévitable que des choses très graves se produisent. Les catastrophes financières sont souvent dues à des phénomènes très visibles, mais que les experts n’ont pas voulu voir. Sous le tapis, on met l’explosif !
Avez-vous l’impression maintenant que les risques sont mieux pris en compte ?
Il y a quelques jours, j’ai déjeuné avec des dirigeants d’une grande banque américaine. Ils me disent qu’ils sont contents de leurs modèles. Ils ne veulent pas reconnaître qu’ils se sont trompés. J’espère que ce qu’ils me disent n’est pas la réalité. Personne ne les oblige à dire ce qu’ils font réellement. Les financiers sont très attachés à cette théorie d’une simplicité merveilleuse, que l’on peut apprendre en quelques semaines, puis en vivre toute sa vie. Cette théorie a toujours été complètement fausse. Depuis quelques années néanmoins, on m’écoute de plus en plus. Beaucoup de grands banquiers, en privé, me disent que j’ai parfaitement raison, mais ils estiment que ce n’est pas dans leur rôle de prendre parti.
En 2004, quelques années après l’éclatement de la bulle Internet, vous demandiez qu’une petite fraction des budgets de recherche et développement des grandes institutions financières de Wall Street soit consacrée à la recherche fondamentale. Avez-vous été entendu ?
Aujourd’hui, la plupart de ces compagnies ont renvoyé leurs chercheurs. Alors la question est de savoir à quelle théorie ils se fient ? A celle du doigt mouillé ? Je ne sais pas.
Mais vos élèves sont-ils maintenant davantage prisés ?
Plusieurs de mes élèves, parmi les premiers, ont changé d’avis après leur thèse. Ils ont fait de très belles carrières, en niant ce qu’ils avaient affirmé dans leur thèse. Donc, je n’ai pas beaucoup de disciples. Beaucoup de jeunes étaient intéressés, mais ils trouvaient cela dangereux.
Parce que vous n’étiez pas reconnu par l’establishment ?
C’est cela.
Aux Etats-Unis. Mais est-ce aussi le cas en Europe, en Asie ?
C’est très difficile de le savoir. En un sens, le monde est très unifié ; en un sens, il ne l’est pas. Je sais que mon livre s’est très bien vendu au Japon. Au point qu’ils ont ressorti mes livres antérieurs. La France est moins active à cet égard. L’école de mathématique financière n’a pas changé. Elle est le fait de gens très estimables, de très bons mathématiciens, mais ils sont satisfaits de leur manière de faire et je ne suis pas écouté. En Allemagne, la chancelière (Angela Merkel) avait, paraît-il, mon livre sur sa table de chevet ! Un grand quotidien m’a fait très bien connaître dans ce pays !
Quel est le sujet du livre sur lequel vous travaillez actuellement ?
On m’a demandé d’écrire mon autobiographie. L’influence extraordinaire de mon année de naissance, 1924, qui a fait que j’étais adolescent pendant la guerre, dans des conditions rocambolesques, et que j’ai survécu. Cela m’a rendu extrêmement indépendant. Je n’appartiens à aucune école. J’en ai créé une. Mais elle est indépendante des puissances et des intérêts.











http://www.houstontx.gov/igreen/2009/trashdump.pdf
cette étude sérieuse montre qu’un éboueur au Qi de chimp-anzé et payé 50 euros par jours peut prédire l’économie aussi bien qu’un professionel des zélites payé 3000 euros de l’heure.
Je ne dis pas qu’il faut mettre les éboueurs à ScPo, je dis qu’il faut mettre Attali derriére un camion d’ordures à 3 heurs du matin, en hiver, et pour 30 euros par jours, pour qu’il puisse prédire l’économie un peu mieux.
On verra s’il cause encore de son NWO aprés ça.
Mandelbrot est un scientifique tres tres connu et respecte dans les milieux mathematiques. Mais la logique banquiere n’est pas la logique mathematique.
Oui, son ensemble fractal est trés célébre, l’idée et la représentation que tout est dans tout, c’est très beau.
le probleme n’est absolument pas celui qu’il souligne. black-scholes a fait ses preuves depuis 30 ans qu’on l’utilise tout les jours.
le vrai probleme est celui de la mesure, surtout de la correlation, qui joue un role cruciale tant dans les produits complexes que dans les betes financements : on ne la connaitra jamais ex-ante, et le passe n’est absolument pas une bonne indication du futur..
Oui, Mandelbrot se trompe de problème. Il va de soi que c’est un scientifique hors pair, dont le nom restera, aucun doute quand à cela, mais quand il s’agit de la finance il rate un point important.
Le rôle d’un modèle financier n’est pas celui d’un modèle de sciences physiques. Le deuxième doit fournir une représentation précise, aussi exacte que possible, de la réalité empirique. Le premier sert à tout autre chose : un modèle de finance mathématique doit avant tout fournir une représentation des prix des divers instruments financiers (le pricing) et de leur couverture (le heging) qui soit exempte de contradictions internes. C’est là son premier devoir. En effet, si un modèle ne remplit pas cette condition primordiale, alors son utilisateur risque de se faire arbitrer par ses collègues des autres banques, c’est à dire, de perdre de l’argent, vite et beaucoup. C’est pourquoi la condition de cohérence interne est plus importante que celle de représentation réaliste. Assurément, Black-Scholes et ses moult variantes, parfois fort complexes, ne fournissent pas une représentation réaliste de la dynamique des cours et des taux. C’est ce que remarque Mandelbrot, qui croit que là est l’important. Mais là n’est justement pas l’important. Ce qui compte, c’est que Black-Scholes et ses moult variantes fournissent pas une représentation self-consistante des prix des actifs et de leurs taux de couvertures (les prix et les deltas). Et c’est là le seul point véritablement crucial.
N’apercevant pas cette subtilité, Mandelbrot s’étonne que les dirigeants des banques se déclarent satisfaits des modèles qu’ils emploient, ou que ses anciens élèves de thèse, une fois passés dans la finance professionnelle, n’hésitent pas à « nier ce qu’ils avaient affirmé » en rédigeant leur thèse, et à faire du Black-Scholes, de du Garman-Kholhagen, et du Heath-Jarrow-Morton, et tant d’autres choses encore. Mais il y a pourtant une raison. Mandelbrot ne regarde simplement pas ou il faut regarder.
Quand au rôle des modèles mathématiques dans la genèse de la crise, je le pense surfait. Dans le cas ou les marchés sont organisés selon une certaine structure, telle que le prix de l’instrument le plus liquide commande celui de l’instrument un peu moins liquide, et ainsi de suite, l’usage de ces modèles est parfaitement appropriée. Tel était le cas du marché des changes et de celui des taux d’intérêts. Par contre, quand cette structure n’existe pas, l’emploi de ce type de modèles mathématiques aurait en effet dû être fortement déconseillé, et pourtant, ils ont proliféré : je veux parler ici, bien sûr, du marché des dérivés de crédit et, par extension, de tout ce qui est titrisation synthétiques. On sait ce qui en a résulté : des actifs toxiques, une déstructuration sans précédente des marchés financiers, le recours forcé à des aides étatiques et de banques centrales d’une ampleur sans précédent, etc. C’est comme l’atome. Il est neutre en lui-même, il est bon ou mauvais selon ce que vous en faites.
Mandelbrot est bien gentil et les fractales sont passionnantes mais elles ne sont guère plus utiles que les mouvements browniens pour le pricing.
Je suis d’accord avec Nicolas2, le problème n’est pas le mouvement brownien mais bien les corrélations.
De plus la crise est largement due à des fraudes: le coup des prêts immobiliers consentis sur la base de faux n’est pas imputable aux banques mais aux courtiers qui, comme leur fonction l’indique, ne font que jouer les intermédiaires et engagent des fonds qui ne leurs appartiennent pas.
Les fractales ont encore du chemin avant de devenir des outils de pricing.
Tout à fait d’accord avec JoeLe Taxi, les modèles servent avant tout à ne pas se faire arbitre , pas à prédire l’avenir.