La restructuration de la dette européenne n’est plus un tabou. Les ennuis commencent…

Par Romaric Godin

Jadis considérée comme « populiste », l’option de la restructuration de la dette des pays européens dits périphériques devient « acceptable. » Mais passer à l’acte s’annonce délicat.

Les temps changent, et avec eux les convictions. Souvenez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps, à peine quatre mois… C’était le temps où l’austérité, la réduction rapide des dépenses publiques et la dévaluation interne étaient les « seules alternatives » à la crise que traversaient les pays d’Europe du sud. Tous ceux qui osaient sortir de ce discours étaient considérés comme « populistes » et, en tant que tels bannis de la communauté des gens sérieux.

Au temps où toute alternative était du populisme

Proposer une annulation de la dette souveraine, par exemple, ne pouvait que flatter les bas instincts des peuples en faisant payer aux malheureux créanciers les erreurs des populations. Populisme, donc. Qui se hasardait à proposer la réduction de l’austérité, ne tendait-il pas à faire croire que les États pouvaient encore vivre à crédit et donc à flatter les envies de dépenses publiques des électeurs ? Populisme, encore ! Tout ce que l’Europe comptait de « gens honnêtes » ne pouvait donc que rejeter ces options « faciles. » C’était le temps où le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, pouvait avec mépris dénoncer la « sottise » du débat entre austérité et croissance, puisque des finances publiques assainies sont les conditions sine qua non de la croissance.

L’échec patent de la stratégie européenne

Ce temps est désormais révolu. La stratégie européenne a montré plus que ses limites : elle a créé les conditions de la récession, elle a inquiété les marchés au lieu de les apaiser (et c’est pourquoi la BCE a dû intervenir par l’OMT puis par la fixation d’une politique de taux « durablement bas. »), elle a enfin crée un environnement politique européen très préoccupant.

Du coup, les mea culpa et les changements de pied se multiplient. Le FMI a reconnu en partie ses erreurs dans la crise grecque. La Commission européenne entend désormais promouvoir la croissance et a accordé des délais à plusieurs pays pour réduire leurs déficits. Même les éditorialistes français jadis les plus favorables à l’austérité demandent aujourd’hui que l’on réfléchisse aux deux options « populistes » ci-devant décrites.

L’austérité continue

Ces pirouettes intellectuelles peuvent être moquées, mais elles sont en réalité les bienvenues. Elles sont une condition nécessaire au changement de politique dont a besoin l’Europe. Nécessaire, mais pas suffisante. Il faudra finir par passer aux actes. Car si les discours changent, l’austérité se poursuit dans les faits au quotidien. En Grèce, sous la pression des créanciers, on a encore entamé une politique de réduction des dépenses. Au Portugal, le nouveau gouvernement s’est encore dit déterminé ce mercredi à tenir la feuille de route de la Troïka. Et la doctrine officielle concernant la dette en Europe demeure que la Grèce est un « cas particulier. »

Trancher la dette dans le vif

On peut certes espérer qu’après les élections allemandes, ce changement de doctrine deviendra un changement de stratégie. Rien n’est moins sûr, mais Angela Merkel a montré sa capacité à changer de pied si nécessaire. Or, le poids des dettes souveraines des pays dont les programmes d’aide viennent à échéance en 2014 (Irlande, Grèce, Portugal) est insoutenable, car il réduit à néant les efforts réalisés jusqu’ici.

Accorder un nouveau programme d’aide serait illusoire puisque cela ne fera qu’alourdir encore la dette. Il faudra donc trancher dans le vif et annuler une partie de cette dette. Mais attention : faire payer les seuls créanciers privés ne sera pas suffisant.

On l’a bien vu dans le cas grec où l’on a fait payer – en vain – les créanciers privés par deux fois. Pour être efficace, la restructuration de la dette devra inclure les créanciers « publics » : le MES, les États de la zone euro, la BCE, l’UE.

Réaliser une restructuration ambitieuse

Cette option induit plusieurs conséquences : certains pays, comme l’Espagne, la Slovénie, l’Italie, la France, vont subir des pertes lourdes pour leurs propres comptes publics. Si l’on veut rendre cette restructuration efficace, il faudra qu’elle soit élargie au MES. Évidemment, la crédibilité de la dette européenne sera lourdement entachée. Mais ce sera le prix à payer pour réellement couper le nœud gordien de l’endettement public. Une plus forte intégration des politiques européennes devra alors tenter de rassurer les marchés.

Trouver le courage pour réaliser le tournant

Si les dirigeants européens, plaçant comme cela a été le cas jusqu’ici leurs intérêts nationaux et de politique intérieure avant ceux de la zone euro, refusent de bâtir une solution ambitieuse de ce type, s’ils se contentent de gérer l’urgence et de mêler une nouvelle aide du MES et une restructuration de la seule dette privée,

s’ils veulent à tout prix sauver la face et “ajuster” leur stratégie au lieu de la changer, alors à terme, les pays en difficulté ne pourront à terme avoir d’autre recours que le défaut national, accompagné de l’abandon de l’euro.

Le coût n’en sera pas moindre que dans la première option pour les autres pays de la zone euro. Autrement dit, pour être efficace, ce changement de doctrine ne pourra être efficace pour l’Europe que s’il est accompagné de courage politique. Un courage dont les dirigeants européens ont singulièrement manqué jusqu’ici, au point de laisser l’essentiel du travail à la BCE. Mais cette fois, Francfort ne pourra pas les aider…

Latribune.fr

Commentaires (4)

  1. Il suffit de lire ce livre pour savoir que la banqueroute est une arme de prédilection des Etats et notamment de la France.
    http://www.amazon.fr/gp/product/2369210001/ref=ox_sc_sfl_title_2?ie=UTF8&psc=1&smid=A1X6FK5RDHNB96
    Ci-dessous le commentaire qui en est fait sur Amazon.
    La dette est à payer. L’austérité, est nécessaire. Cette petite musique, nous la connaissons par cœur. Il suffit de regarder dans notre propre histoire, pourtant, pour découvrir que des alternatives existent. Que les dirigeants de la France ont, au fil des siècles, recourus à d’autres choix que la rigueur : l’impôt, la dévaluation, l’inflation, et surtout la banqueroute. En dix brefs récits, ce livre raconte comment nos grands hommes (Sully, Colbert, Talleyrand, Poincaré, etc), qui ont bâti l’Etat, qui ont leur statue sur les places de nos villes, ont régulièrement choisi, tout simplement, de ne pas payer rentiers et banquiers. Comment ces rois, ces ministres, furent plus radicaux dans leurs actes que ne le sont aujourd’hui Attac ou Jean-Luc Mélenchon dans leurs discours. Contre le fatalisme, l’histoire est une arme ! Suivi de “l’irréalisme, c’est eux”, entretien avec l’économiste Frédéric Lordon

  2. On le sait depuis un moment que le défaut de paiement (ou banqueroute) est inévitable! On y va tout droit.

    Comme le dit si bien Jovanovic, tout ceci finira dans le sang…

  3. A propos des défauts de paiement des pays européens, Romaric Godin écrit :

    L’automne sera placé sous le signe de la restructuration des dettes publiques dans les pays périphériques de la zone euro. Même si officiellement, il ne saurait en être question, l’idée fait en effet son chemin. Rajouter de la dette du MES (Mécanisme européen de stabilité) à de la dette pour « sauver temporairement » ces pays comme cela a été le cas depuis 2011 ne saurait être une solution durable. Mais comment restructurer une dette ? L’histoire donne un certain nombre de pistes. Et permet également d’évaluer les conséquences de ces défauts.

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20130725trib000777526/restructuration-de-la-dette-europeenne-mode-d-emploi.html

    Pronostic :

    Les pays européens qui vont faire défaut sont les suivants :

    Grèce, Italie, Portugal, Irlande, Belgique, France, Espagne, Royaume-Uni, Chypre, et plus si affinités.

    1- Médaille d’or : Grèce. Dette publique de 305,291 milliards d’euros, soit 160,5 % du PIB.

    2- Médaille d’argent : Italie. Dette publique de 2034,763 milliards d’euros, soit 130,3 % du PIB.

    3- Médaille de bronze : Portugal. Dette publique de 208,284 milliards d’euros, soit 127,2 % du PIB.

    4- Irlande : dette publique de 204,054 milliards d’euros, soit 125,1 % du PIB.

    5- Belgique : dette publique de 394,220 milliards d’euros, soit 104,5 % du PIB.

    6- France : dette publique de 1870,294 milliards d’euros, soit 91,9 % du PIB.

    7- Espagne : dette publique de 922,828 milliards d’euros, soit 88,2 % du PIB.

    8- Royaume-Uni : dette publique de 1385,701 milliards de livres sterling, soit 88,2 % du PIB.

    9- Chypre : dette publique de 15,342 milliards d’euros, soit 86,9 % du PIB.

  4. « Les enfants croient au Père Noël. Les adultes votent. »
    Pierre Desproges
    « Demain se joue sur un seul tour. » Partout, c’est la même tête bronzée sur fond bleu et le même slogan. « Demain se joue sur un seul tour » : ça, c’est parce que les « socialo-communissstes » ont introduit une dose de proportionnelle lors de ces élections législatives. Il y a longtemps que les communistes ne sont plus au gouvernement, mais on parle encore des « socialo-communissstes » en appuyant sur le s final. Le président, c’est « Mittrrand » sans prononcer le é. Tous les sondages promettent la victoire à la droite et celle-ci n’a pas l’intention de laisser s’échapper ce qui lui est dû. C’est pour cela que les murs se sont couverts de la tête bronzée qui sourit en murmurant « ouistiti sexe ». Chaque mur, chaque feu rouge, chaque abribus, répète à l’envie, sur tous les tons, à toutes les heures, la formule magique du sourire publicitaire. « Ouistiti sexe. » « Ouistiti sexe. » « Ouistiti sexe. »

    Suite http://www.laltiplano.fr/mort-a-la-democratie.pdf
    Autres textes libres
    http://www.laltiplano.fr/accueil.php

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>