Les effets pervers de nos cartes de crédit

L’utilisation intensive de la carte de crédit amène une dématérialisation poussant certains consommateurs à des dépenses inconsidérées.

Le 1er Janvier 2002, trois ans après son lancement effectif les Français découvrent l’euro, en billets et pièces sonnantes et trébuchantes. Ils palpent, comparent, examinent, mettent en poche, jouent à la marchande, tendent parfois la main pour que les commerçants fassent le tri. Ils apprennent la nouvelle monnaie quand ils la prennent en main, et dans un lien tangible avec les vendeurs. Cela dit, si le fonctionnement de l’euro s’est mis en place, il n’en va pas de même pour sa valeur et celle des prix, dont on est loin de comprendre encore ce qui s’y cache et quel est leur sens ! Et précisons que l’utilisation des cartes de crédit a permis d’éviter les balbutiements des premiers pas dans l’euro…

La nécessité de différencier la valeur de “l’argent” de celle de la “monnaie”, via le “cash” ou sa dématérialisation (cartes de crédit, Internet, mobile…) se pose ici. La valeur, le sens de l’argent, des objets, du prix, de la dépense, est une autre affaire que celle des moyens de paiement. Pour preuve, l’émergence de nouvelles monnaies d’échange (y compris le troc !), mais aussi le retour souhaité aux magasins où l’échange, le conseil, la connaissance des métiers, signifient le retour à la valeur des choses, par une relation plus concrète, plus personnalisée à l’argent et donc au vrai commerce et ses “lettres de noblesse”.

Le paiement virtuel suscite des craintes et des suspicions pour qui maîtrise mal leurs budgets, et des questions justifiées pour ceux qui en savent plus. Parce que c’est plus rapide et facile, certaines acheteuses que nous interrogeons disent leur peur de “flamber” leur carte par excès de tentations, et évoquent la sensation d’être prises au dépourvu face à leurs relevés bancaires ! Quel est cet argent qu’on ne voit pas, existe-t-il vraiment, est-ce du “vrai argent” ?

Si, comme l’évoque l’article de Derek Thompson (Juin 2013) “Yes, Credit Cards Are Making You a Bad Person, la dématérialisation incite à la déresponsabilisation – allant même jusqu’à l’achat plus important de nourriture mauvaise pour la santé et favorisant l’obésité – la perte de maîtrise de son budget, de l’échange, et un rapport au temps centré sur le présent, c’est que la “grammaire de l’argent” n’a pas été apprise : gestion de son budget, mais en contrepoint prix “juste” et justifié.

Ce qui facilite l’hyper-consommation et la vie des organismes de crédits, qui fonctionnent à la fois sur l’ignorance des débiteurs (taux d’intérêt, budget, la fausse gratuité de la “réserve” etc.), et le fantasme d’illimité. Celui-ci s’explique par une pulsion de consommation (impulsive, compulsive parfois) combinée aux besoins, sans cesse stimulée et souvent réalisée dans l’ici et maintenant d’une signature ou d’un clic.

Cette dématérialisation de l’argent obéit plus aux rouages complexes de la financiarisation mondiale qu’aux temps humains de la réflexion, de l’équilibrage entre projets/projection dans l’avenir (responsabilité, engagement…) et satisfaction au présent. Elle met en exergue la notion essentielle de “limites”, plus visibles quand il s’agit de sortir ses billets. Cette notion de limites met en lumière d’autres ses difficultés face à l’argent : connaissance de sa situation financière, évaluation de la part de dépenses courantes et d’épargne, tri de ses besoins et désirs.

Mais le paiement virtuel, s’il est impersonnel et déconnecté, s’il fonctionne sur la magie d’un “tout, tout de suite”, est aussi un marqueur social – droit d’usage, appartenance –. Il ne doit pas devenir un bouc émissaire de maux dénoncés dans l’article pré-cité, mais retenir l’attention de chacun – offreurs compris ! – pour favoriser un rapport à l’argent comme valeur, mesure des choses, et à ses “moyens” (liquides et virtuels) pour le faire circuler, pour féconder l’avenir et le présent.

Atlantico

Commentaires (5)

  1. Je réversion en franc ,affreux encore samedi ,j’ai pensé que j’avais perdu 10 euros ,c’est une catastrophe cette monnaie ,la carte effectivement mais certain commerçants ne sont pas favorable ,car cela ampute leur budget ,il est vrai que beaucoup n’ont plus la notion ,les surendettés sont très nombreux plus rien à perdre ,combien de personne ne peuvent plus payer leur loyer ,qu-es que cela donner un jour

  2. ”la dématérialisation incite à la déresponsabilisation – allant même jusqu’à l’achat plus important de nourriture mauvaise pour la santé et favorisant l’obésité”

    Ceci rejoint en plein mon pladoyer dénonçant le comportement du consomateur d’amérique du nord que j’ai fais sur le topic de WallMart.

    Ici (canada), les gens ont beaucoup de cartes de crédit et pour cause, c’est en amérique du nord qu’est né le principe de chaque magasin qui y va de sa carte pour, derrière des offres (souvent faussement) alléchantes, dématérialiser au maximum. Bien des lecteurs de fortune dénoncent le fait que l’usure est le mal absolu et ils ont raison. Exemple au hasard, ici, plusieurs personnes que je connais payent uniquement les intérêts de leur crédit pour la maison. Vous me direz, les états font pareil hahahahah.

    J’expliquais ceci a quelqu’un un jour. Avoir 100 euros en billet c’est une grosse somme … Quand on voit partir les billets 20 euros après 20 euros, on est conscient de sa ”perte”. La carte s’est autre chose on voit le montant juste avant de composer le code et hop, y’a plus.

    Ici, je rajouterais bien un point. Ayant vécu la transition Franc-Euro jeune, sans beaucoup de sous, je me suis bien rendu compte à quel point de passer d’une monnaie à gros chiffre est pervers et ceci en deux sens:
    -Payer 500 franc, mon dieu, psychologiquement, c’est encore dans ma tête un énorme achat. Dépenser 80 euros vous choque-t-il autant ? Pour ma part non, je serai moins enclin à garder mon argent.
    -Tous les petits prix (de 0 a 20 euros) ont subi une inflation qui n’a pas de nom ou ces encxxxx de commerçants ont bien profité. Lachiez vous 10 francs comme 2 euros maintenant …. oui mais entre temps un pourcentage non négligeable s’est ajouté.

  3. Cela ne date pas d’hier.
    Déjà dans les années 80-90, j’allucinais quand j’entendais dans des reportages au JT que les américains possédaient chacun entre 10 et 20 cartes de crédit différentes dans leur portefeuille…

  4. 3
    Ripper2 a écrit le 9 juillet 2013 à 18 h 35 min
    Cela ne date pas d’hier.
    Déjà dans les années 80-90, j’allucinais quand j’entendais dans des reportages au JT que les américains possédaient chacun entre 10 et 20 cartes de crédit différentes dans leur portefeuille…

    ——

    c’est faux, j’étais aux US en 2000-2001, l’emplois des cartes de crédits étaient marginales par rapport à l’Europe de l’ouest et au Japon car service trop chére, 2/3 des hôtels était encore au “sabot” ce qui niquait la piste magnétique des cartes.

    Je suis revenu en 2006, c’était devenu complétement dingue, 10 cartes de crédit en poche dont certaines indexées sur la plus-value hypothétique des biens immobilier.

    Les cartes de crédit c’est un phénomène très récent au US.

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