L’avenir des gaz de schiste et le sens de l’Histoire

“La misère subsiste. Comme avant.
La supprimer complètement tu ne peux.
Mais tu vas la rendre invisible.”

Theodor Adorno,  Minima Moralia

L’histoire a-t-elle un moteur, et si oui, quel est son carburant ?
L’homme change-t-il, et sinon, qu’est-ce que le “progrès” ?

Telles étaient en gros les questions qui me tracassaient en ouvrant l’autre jour Le monde en 2030 vu par la CIA, la traduction d’une analyse prospective publiée en décembre par le National intelligence council américain, haute instance de conseil des agences de renseignement des Etats-Unis.

Je reconnus page 271 l’indice que je cherchais, au centre du “scénario pessimiste le plus probable” avancé par les analystes de la CIA, intitulé “Quand les moteurs calent”.

Cet indice figure dans les premières phrases d’un discours fictif prononcé en 2030 par le directeur d’un hypothétique WorldCorp Strategic Vision Group :

Je pense que nous avons tous cru que la découverte des gaz de schiste signifiait que les Etats-Unis étaient “de retour”, en dépit de toutes les querelles internes. De toute évidence, nous n’avions pas tenu compte du système juridique américain. Non seulement nos estimations précédentes, trop ambitieuses, se sont révélées fausses à cause de progrès technologiques plus lents que prévu dans le domaine des extractions, et de ressources qui se sont avérées être dans la fourchette basse de nos pronostics initiaux, mais nous avons été incapables de prendre en compte le coût des procès en séries intentés aux producteurs d’énergie.

Voilà donc la clé ? S’ils ne trouvent pas assez d’hydrocarbures à fracturer dans les roches-mères du Dakota, du Texas et sans doute demain de Californie, les ‘Ricains (vous savez, Madonna, Bret Easton Ellis, les Cadillac) ne seront jamais “de retour”, comme le clamait Reagan en son temps : jamais plus ils ne pourront imposer leur dominium sur le monde, estime la CIA.

Le moteur de l’histoire n’est pas l’espoir et l’enthousiasme humaniste, l’ethos créatif, bienveillant et optimiste né de l’idéal plus ou moins universel de confort et de satiété de l’American way of life. Non, désormais et sans doute depuis longtemps, le moteur de l’histoire est une machine, une vraie. Son carburant principal demeure une source d’énergie abondante et pas chère appelée pétrole.

L’essor aujourd’hui très rapide de la production d’huile de schiste permet aux Etats-Unis de voir leur production domestique d’or noir augmenter pour la première fois depuis le début du déclin des puits de l’Alaska à la fin des années quatre-vingt, et pour la seconde fois depuis que les Américains ont atteint leur pic pétrolier en 1970 :

Prenant en compte les résultats tonitruants de la ruée vers les huiles de schiste du Dakota du Nord en 2012, l’Administration américaine de l’énergie, qui a toujours fait montre jusqu’ici d’un optimisme systématiquement déçu, est en train de réviser nettement à la hausse son précédent pronostic. Washington prévoit désormais que la production d’huile de schiste (issue de réservoirs compacts, ou tight oil), permettra aux extractions américaines de revenir à leur niveau du début des années 1990 d’ici à 2020. Succès très spectaculaire, auquel devrait, immédiatement après, succéder un nouveau plongeon :

Le boom des hydrocarbures de schiste n’est en rien, comme on le lit souvent, le fruit d’une opportune révolution technologique engendrée par l’inexpugnable génie humain. La fracturation hydraulique, tout comme les forages horizontaux, sont des techniques que l’industrie maîtrise depuis des décennies. La possibilité du recours aux réserves d’hydrocarbures de schiste est envisagée par Henry Kissinger dès le lendemain du choc pétrolier de 1973. La compagnie Exxon a lancé leur exploitation dans les Rocheuses en 1980, avant de se retirer bien vite à cause du contre-choc pétrolier.

Si Big Oil y revient aujourd’hui, c’est parce que les prix élevés du baril le permettent et ― mais il s’agit fondamentalement du même phénomène ― parce que les réserves aujourd’hui contrôlées par les compagnies occidentales tendent à s’épuiser : il n’y pas d’autre choix.

La Chine fait partie, avec l’Ukraine, la Pologne, l’Algérie et peut-être demain l’Allemagne, des pays où l’on attend une nouvelle ruée vers les hydrocarbures de schiste. Mais les réalités bêtement géologiques sont en train d’y doucher les optimismes, constate l’agence Reuters.

Rappel : un ancien directeur stratégie du groupe Total, Pierre-René Bauquis, tranchait l’an dernier dans Le Monde : “Si on trouve dix ou vingt cas analogues au Dakota du Nord sur la planète, cela ne rehaussera le pic [pétrolier] que d’environ 5 millions de barils par jour, et n’en reculera la date que de quatre à cinq ans.”

Au nord-est de la Chine, à l’entrée du musée du pétrole de la ville de Daquing, située au-dessus du champ d’hydrocarbures géant dont la découverte inattendue en 1959 a rendu possible l’essor industriel de l’Empire du Milieu, le parti communiste chinois a fait inscrire en mandarin et en anglais la phrase suivante :

“Le pétrole a une relation compacte avec la force politique, économique et militaire d’une nation.”

Dans Le maître du haut château, l’un de ses romans les plus célèbres, l’auteur de science-fiction Philip K. Dick imagine une uchronie dystopique dans laquelle les nazis ont gagné la seconde guerre mondiale, et partagent l’occupation des Etats-Unis avec le Japon.

Impossible. Si en 1945, ce sont les Alliés qui l’ont emporté, il y a fort à parier que c’est parce que les Etats-Unis et l’URSS étaient alors les deux plus gros producteurs mondiaux de pétrole, matière première absente du Japon et de l’Allemagne. L’offensive précoce du Japon sur son flanc droit avait pour objectif stratégique premier l’occupation des champs pétroliers d’Indonésie. La décisive bataille de Stalingrad, tournant de la guerre en Europe, avait pour enjeu le contrôle des puits soviétiques de Bakou et de Grozny. En février 1945, l’alliance scellée par Roosevelt sur le chemin de son retour de la conférence de Yalta avec Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie Saoudite, répondait à l’inquiétude de l’US Navy de voir s’épuiser prématurément les réserves américaines de brut. Dès 1943, le secrétaire à l’Intérieur de Franklin Roosevelt, Harold Ickes, mettait en garde le peuple américain dans un magazine à grand tirage :

« La couronne de l’Amérique, symbole de suprématie en tant qu’empire mondial du pétrole, est en train de lui glisser sur les yeux. »

L’alliance entre Washington et Riyad (la plus étrange et la plus stable des alliances) est demeurée la colonne vertébrale ignorée de l’histoire moderne, du plan Marshall au 11-septembre, en passant par les guerres d’Afghanistan.

En France, hélas, on se plaît encore à croire “aux forces de l’esprit”, au primat des idées sur la matière, à la grandeur incomparable de l’Homme et des droits de l’Homme comme mesure et moteur de tout progrès. C’est comme ça que nous sommes passés de Napoléon à Sarkozy, de Jaurès à Montebourg, de Bergson à BHL.

Les mêmes qui appellent aujourd’hui en choeur mais sans armes à la réindustrialisation de la France, qui nous rebattent depuis si longtemps les oreilles de leurs imprécations oiseuses contre le chômage, la dette et les délocalisations, n’ont-ils pas complaisamment laissé la France perdre plus de deux millions d’emplois industriels en quarante ans, au nom du libre jeu des forces du saint marché et parce que le diesel marin, et bien c’est vraiment donné ? Ont-ils seulement tenté de comprendre le film ?

Se sont-ils demandés pourquoi chômage de masse, dette et désindustrialisation sont trois phénomènes apparus simultanément dans toutes les vieilles puissances industrielles, précisément au lendemain du premier choc pétrolier de 1973 (tiens, tiens) ?

Tous les bonimenteurs professionnels de l’impuissance politique (ah, L’exercice de l’Etat…) auront plus ou moins ouvertement mis genou en terre devant le seul vrai pape de ces dernières décennies, Milton Friedman. Le grand mage de l’ultra-libéralisme a su faire de la plus triviale des réalités la vraie mesure de toute chose. Do you know a society that does not run on greed? : “Connaissez-vous une société qui ne carbure pas à l’avidité ? “, demandait ce protégé du clan Rockefeller.

Mais l’avidité, elle, à quoi carbure-t-elle ?

L’Homme n’est pas au centre. Il serait grand temps de l’admettre, et de repartir de là. Non ?

“L’homme n’est plus l’homme enfermé, mais l’homme endetté.”
“Nous sommes des déserts, mais peuplés de tribus, de faunes et de flores.”

Gilles Deleuze

OIL MAN

Commentaires (5)

  1. Est-ce que quelqu’un sait comment ce bateau sur la photo est arrivé là?

    Sinon très bon article, le pic énergétique est bien à la racine de tous nos problèmes

  2. ” Si en 1945, ce sont les Alliés qui l’ont emporté, il y a fort à parier que c’est parce que les Etats-Unis et l’URSS étaient alors les deux plus gros producteurs mondiaux de pétrole, matière première absente du Japon et de l’Allemagne.”

    +1
    Il est bon de le rappeler. Peut-être qu’Aetius fera un article là dessus, histoire de casser certains clichés….

  3. 1) à la recherche du scénario pessimiste (c’est bien Fortune ça)

    2) ” S’ils ne trouvent pas assez d’hydrocarbures à fracturer dans les roches-mères du Dakota, du Texas et sans doute demain de Californie, les ‘Ricains (vous savez, Madonna, Bret Easton Ellis, les Cadillac) ne seront jamais “de retour”,”

    SI.

    3) Vous connaissez les hydrates de méthane ?

    http://www.xn--pourunecolelibre-hqb.com/2013/03/japon-lindependance-energetique-grace.html

    il y a plein de carbone sur Terre, remisez vos scénarios épouvantails.

    3) Les schistes bitumineux ?

    http://www.alqarra.tv/maroc-6e-reserves-mondiales-de-schistes-bitumineux/

    L’Europe s’enfoncera doucement sans que cela soit le cas pour le reste du monde.

    http://www.alqarra.tv/algerie-lexploitation-des-gaz-de-schiste-est-autorisee/

    4) Pas de pic pétrolier en vue (c’est le Guardian et son très écolo Monbiot qui le dit) :

    http://www.xn--pourunecolelibre-hqb.com/2012/07/guardian-nous-avions-tort-au-sujet-du.html

  4. Le simple fait que pour maintenir un niveau de production à peu près satisfaisant nous soyons contraints de faire appel à des méthode non conventionnelles démontre qu’il y a bien un problème. C’est le prix élevé des hydrocarbures qui permet de justifier l’usage de ces techniques. Mais plus que le prix, c’est la tension croissante sur cette ressources vitale qui doit inquiéter.

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