Crise alimentaire : Les affamés dans le monde seraient 2 milliards

Par Frédéric Dévé, agro-économiste et consultant indépendant. Il a aussi publié cet article sur Agte

Selon les estimations de la FAO, le monde compterait environ 870 millions de personnes sous-alimentées. Ce chiffre découle, non d’un recensement, mais d’une méthodologie selon certaines hypothèses de calcul. En 2012, la FAO dans son rapport sur l’état de l’insécurité alimentaire 2012 a revu ces hypothèses dans un sens plus réaliste. Ce qui conduit à estimer le nombre de personnes sous-alimentées à… environ deux milliards.

La méthodologie aboutit à estimer que la sous-alimentation chronique touche encore 870 millions de personnes dans le monde. Et pourtant… une observation importante mérite d’être faite. La méthodologie d’estimation du rapport 2012 a en effet été ajustée, et parmi les innovations s’en trouve une qui peut questionner drastiquement les chiffres retenus et diffusés, concernant l’objectif du millénaire N°1.

Si l’on applique l’hypothèse d’une activité « normale », le chiffre des personnes affectées par la sous-alimentation passe à 1,5 milliards de personnes. Si on retient l’hypothèse d’une activité « intense » (plus réaliste au style de vie paysan), ce chiffre passe à 2,5 milliards de personnes.

C’est un indice de prévalence de l’inadéquation de l’alimentation qui a été utilisé, et non plus l’ancien indice de privation chronique d’alimentation. Ce nouvel indicateur est analogue conceptuellement à l’ancien, mais :

1) Il est calculé en établissant le seuil calorique de la sous-alimentation par rapport aux besoins énergétiques à un niveau plus élevé ; et surtout

2) Le seuil calorique retenu peut maintenant être décliné en fonction des besoins énergétiques de trois différents styles de vie : activité physique modérée, normale et intense. Et c’est selon chacun de ces trois styles de vie que l’indice permet de mesurer maintenant le pourcentage de la population qui est en risque de ne pas couvrir ses besoins alimentaires.

Dans un souci de transparence, la FAO publie sa méthodologie dans l’annexe technique du rapport. Personne n’y a prêté garde. Il y apparaît cependant que le chiffre de 870 millions de personnes repose sur l’hypothèse d’un style de vie à activité physique « modérée ».

Impact sur les estimations de la faim des définitions alternatives du minimum énergétique diététique requis – Annexe 2, p. 55 du SOFI

Voilà qui est surprenant, peut-on se dire. En effet, les trois quarts des personnes souffrant de la faim sont des ruraux des pays en développement pour lesquels cette hypothèse ne saurait s’appliquer (que l’on pense aux femmes et enfants dans les travaux aux champs pour la préparation du sol et les récoltes, les distances parcourues pour avoir accès à l’eau, au marché, au bois, les journées de dur labeur comme journaliers… s’agit-il d’activité physique modérée ?).

Il semble sur ces bases que ce n’est donc pas le chiffre de 870 millions d’affamés qu’il faut avoir en tête, mais quelque chose entre 1,5 milliards et 2,5 milliards d’affamés.

Les conflits liés à la crise alimentaire pourraient se généraliser

[...] On sait désormais que le principal élément déclencheur du printemps arabe avait été l’augmentation des prix sans précédent. Le premier signe de la détérioration de la situation est apparu en 2008, lorsqu’une pénurie mondiale de riz était survenue en même temps qu’une augmentation spectaculaire des denrées alimentaires de base, entraînant des manifestations à travers le Moyen-Orient, l’Afrique du nord et l’Asie du sud.

Un mois avant la chute des régimes égyptiens et tunisiens, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avait annoncé des prix records de la viande, du sucre, des céréales et des produits laitiers.

Depuis 2008, les prix des denrées alimentaires sont systématiquement plus élevés que durant les décennies précédentes, malgré des fluctuations considérables. Cette année, même si les prix se sont stabilisés, l’indice des prix des produits alimentaires ne dépassait pas 210, ce qui selon certains experts constitue la limite au-delà de laquelle cela peut déclencher des troubles sociaux.

La FAO prévient qu’en 2013, les prix pourraient augmenter en raison des stocks de céréales limités, dus aux intempéries de l’année dernière. Que cette augmentation des prix arrive ou non, la volatilité des prix des produits alimentaires ne représente qu’un symptôme de problèmes systémiques plus profonds: le système mondial de la nourriture industrielle est de moins en moins durable.

Changement climatique

L’année dernière, on produisait dans le monde 2.241 millions de tonnes de céréales, soit 75 millions de tonnes en moins qu’en 2011, ce qui représente une chute de 3%. Le problème clé est évidemment le changement climatique. Les sécheresses aggravées par le réchauffement climatique dans des régions de production alimentaire clés ont déjà entraîné une réduction de 10 à 20% de la production de riz au cours de la dernière décennie.

L’année dernière, une vague de chaleur a touché quatre-cinquièmes des États-Unis, la Russie et l’Afrique ont connu des sécheresses prolongées, et le Pakistan a connu des inondations. Ces conditions météorologiques extrêmes étaient probablement liées au changement climatique et ont touché les régions où se trouvent les principales ressources alimentaires.

Le ministère de l’Agriculture américain prévoit une augmentation de 3 à 4% des prix des produits alimentaires cette année. Mais aujourd’hui, ceci est malheureusement la norme: lors des treize dernières années, la consommation totale de céréales mondiale a dépassé la production pendant huit ans . À l’horizon 2050, le rendement mondial des cultures pourrait avoir chuté de 20 à 40% uniquement en raison du changement climatique.

Mais le climat n’est pas le seul problème. L’agriculture industrielle épuise les limites des terres. La productivité agricole mondiale était de 1.2% par an entre 1990 et 2007, soit près de la moitié du taux observé entre 1950 et 1990.

Les prix élevés du pétrole continueront d’affaiblir l’économie mondiale, particulièrement en Europe, mais ils continueront également de maintenir un système alimentaire industriel dépendant du pétrole. Actuellement, chaque étape majeure de la production industrielle alimentaire dépend fortement des combustibles fossiles. Pour couronner le tout, la spéculation sur la nourriture et autre marchandises par les banques fait augmenter les prix, aux dépens de millions de pauvres.

Un cocktail explosif

Dans un contexte économique détruit par la dette, cela crée toute une série de problèmes qui garantiront des prix élevés dans un avenir proche, provoquant au bout du compte des troubles sociaux. Ce n’est qu’une question de temps avant que ce cocktail explosif “climat, ressources énergétiques et défis économiques” frappe les royaumes du golfe.

Le taux d’épuisement des ressources pétrolières de l’Arabie Saoudite est d’environ 29% en moyenne. Nous avons déjà vu ce que cela peut donner, notamment en Égypte où la production pétrolière avait atteint son plus bas historique en 1996, réduisant les dépenses du gouvernement de plus en plus endetté.

Le lien entre l’inégalité accrue, la dette, le changement climatique, la dépendance aux combustibles fossiles et la crise alimentaire mondiale est maintenant indéniable. Alors que la population augmente, tout comme la production industrielle, la crise alimentaire ne peut qu’empirer.

Note :

• Lien vers le rapport “SOFI” en anglais dans son intégralité (State of Food Insecurity).

Reporterre et 7sur7

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>