« Le Malaise est dans l’homme »

Psychopathologie et souffrances psychiques de l’homme moderne. Les souffrances psychiques ne sont pas des maladies. Mais elles peuvent y mener. La condition de l’homme étant tragique, ouverte, risquée, la fragilité de l’homme est inhérente à son être-au-monde.

Toutefois, si le malaise est dans l’homme depuis toujours, le monde moderne et hypermoderne lui donne des formes nouvelles. Les sociétés traditionnelles fonctionnaient sur la base d’un modèle d’intégration sociale, au demeurant inégalitaire, où chacun néanmoins avait sa place, y compris le fou. Les sociétés modernes ont fonctionné sur le mode du refoulement et de la névrose.

La société du travail ne voulait pas connaître les états d’âme, ni même les âmes d’ailleurs. La société hypermoderne combine les exigences du travail et celles de l’autonomie : il faut être productif, il faut être performant, mais aussi « positif ». Il faut donner sa force de travail, mais aussi assumer un certain savoir-être, et non simplement apporter son savoir-faire.

La mobilisation de l’homme dans l’hypercapitalisme est donc totale mais elle n’est plus une mobilisation sous une forme guerrière qui était celle du « soldat du travail ». C’est une mobilisation pour plus de mobilité, plus de fluidité, plus de liquidité. L’hypercompétitivité et la lutte de tous contre tous tendent à devenir la règle.

Le consumérisme et le narcissisme tout comme le désir mimétique en sont les conséquences. Tout ce qui relève des projets à long terme, individuels ou collectifs, en sort évidemment dévalorisé. Cela ne va pas sans de nouvelles formes de malaises intimes, psychiques, qui atteignent l’homme et le reconfigurent. Ce livre, qui s’essaie à en dresser le portrait, est ainsi un court traité de psychopathologie de l’homme moderne pour mieux comprendre notre monde.

On connaissait Pierre Le Vigan philosophe, urbaniste et penseur préoccupé par les questions sociales et écologiques. On le découvre aujourd’hui fin analyste de l’âme humaine. Se plaçant dans le sillage de « La crise est dans l’homme », le premier ouvrage de Thierry Maulnier (1932), « Le malaise est dans l’homme » est un essai passionnant dans lequel il considère que « la souffrance psychique est au carrefour du psychique et du social (p. 19) ». De là son intérêt pour ce sujet pointu.

Il examine en une vingtaine de chapitres la dépression, l’ennui, la mélancolie, la paranoïa, les « états-limites », le bovarysme – cette illusion d’être autre -, les phobies, le dandysme, etc. En historien, en philosophe et presque même en « praticien » averti, Pierre Le Vigan définit, scrute, observe les manifestations de ces troubles ou de ces surmenages. Par exemple, « l’actuelle dépression est une maladie de la responsabilité (p. 46) ».

On peut regretter qu’il n’exploite pas assez la polysémie du mot qui a aussi des significations topographique et météorologique éclairantes si l’on croit à l’importance symbolique de la métaphore…

Sur la paranoïa, il remarque que c’« est une maladie très moderne. Elle n’est en effet guère pensable sans l’individualisme et la croyance en un “ moi ” autonome et donc susceptible de “ corruption ” par l’Autre, par l’Extérieur (pp. 92 – 93) ». Concernant les addictions ou « dépendances », il souligne fort justement que « c’est se passer du désir (p. 138) » au profit d’une satisfaction immédiate et éphémère. Il s’agit d’« une emprise irrésistible [qui] s’instaure (p. 139) ».

Pierre Le Vigan soumet aussi le concept d’identité à ses interrogations. Pour lui, « l’identité n’est pas l’authenticité. Celle-ci est le mythe d’une non-dualité, d’une spontanéité totale, de relations humaines qui n’obéiraient pas à des codes, à une éducation (paideia), et qui n’auraient pas d’histoire (p. 174) ». La construction de soi se révèle désormais plus ardue pendant que « s’accroît le nihilisme “ mou ” qu’est la fatigue de vivre et d’engager des choses (p. 186) ».

Éreintées par un quotidien matériel trépidant, les âmes sont en déshérence. Pour cacher ce naufrage psychique, « la société valorise la repentance plutôt que l’orgueil, fut-il mal placé (p. 187) ». Dans le même temps, « l’hyper-émotivité contemporaine et l’hypersensibilité nourrissent le narcissisme qui demande lui-même en retour des réassurances hyperprotectrices (cellules de soutien psychologique, etc.) (p. 187) ».

La dévastation est si considérable – car elle s’amplifie de l’omnipotence des médias et de leurs écrans tyranniques – que la fin des souffrances psychiques paraît encore bien lointaine. Est-il possible de s’en sortir ? Pour Le Vigan, « les seules réponses de long terme ne peuvent être que le renforcement du lien social, du “ tenir-ensemble ” la société.

Le mythe de la mondialisation heureuse ne fera pas longtemps illusion, c’est l’invention et l’appropriation de nouvelles pratiques sociales, solidaires, c’est le tissage de nouveaux liens qui est nécessaire. La modernité hypercapitaliste avance sur la base du couple société de masse – repli individualiste, la massification jouant le rôle du répulsif entraînant toujours plus d’individualisme et de privatisation de l’individu (habitat des plus riches en résidences sécurisées, déplacements en voiture, isolement dans sa bulle musicale avec les diffuseurs individuels de musique numérique, etc.).

Il faut rechercher des contre-courants à cette privatisation des existences. Il faut réapprendre le sens de la vie, le sens de la ville, et aussi le temps et son bon usage, qui peut être la lenteur (pp. 22 – 23) ». Alors la psyché humaine retrouvera peut-être une certaine quiétude à rebours du délire actuel hyper-moderne.

Pierre Le Vigan, Le malaise est dans l’homme. Psychopathologie et souffrances psychiques de l’homme moderne, préface de Thibault Isabel, Avatar Éditions, coll. « Polémiques », 2011, 195 p., 22 €.

Europe Maxima

Commentaires (3)

  1. Le thème n’est pas drôle, mais qu’est-ce que j’ai ri en voyant l’image !
    Tous les articles sont toujours très bien illustrés, bravo.

    [Merci bien, surtout qu'en l'occurrence cette personne semble également courir vite :) - €ric]

  2. Voilà un ouvrage qui a l’air fort intéressant.

    Sur le fond, je crois que sortir de la souffrance psychique est un mythe :

    - D’abord parce que la souffrance est une notion relative : si vous êtes à un niveau A, et qu’un évènement dégrade votre niveau, vous souffrez. Puis vous vous adaptez et ne souffrez plus. La souffrance devient stress avec ambition de retrouver le niveau A. Le retour au niveau A crée du bonheur, alors qu’il ne s’agit que d’un retour au point de départ. Puis on s’habitue à ce niveau, le bonheur s’estompe, et on trouve une nouvelle ambition. Etc…

    - ensuite parce que le sens de la société humaine va vers la dématérialisation. Le psychique va prendre une place de plus en plus importante dans nos vies.

    Pour avoir testé dans ma vie (qui n’est pas si longue) plusieurs modèles de vie économique et sociale, tour à tour fonctionnaire, employé, créateur d’entreprise, je ne crois pas au final qu’un modèle soit supérieur à l’autre du point de vue du bien être psychique. Chaque cas possède ses avantages et ses inconvénients. La notion de liberté de l’entrepreneur, par exemple, est toute relative. Les entrepreneurs sont aliénés à leur société, et confronté au stress de l’imprévisibilité et de la responsabilité. Les employés sont certes exploités et n’ont pas de vision d’ensemble du système, mais leur situation leur confère une responsabilité inférieure, qui leur permet au moins de débrancher lorsqu’ils sortent du travail. Au final, je crois que le meilleur modèle est la flexibilité, à savoir passer d’un modèle à l’autre tous les 3 à 5 ans, pour justement prendre le meilleur de chaque modèle sans en subir trop longtemps les inconvénients.

  3. Nous sommes en guerre, pour les ressources, bien des “patrons” et des employés ne le comprennent pas, la façade de “bonheur” dans ce système est là pour cacher la véritable intention, nos entreprises sont les armes, les monnaies sont des munitions, certains en profitent pour leurs personnes et c’est là tout le problème…

    Nous nous plaignons, mais j’aimerai que certains s’imaginent véritablement vivres dans les siècles passé, vous auriez vite faits de vous suicidez je pense…

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