Portugal : « Nous sommes tous des ‘entroïkés’ ! »

Dans un pays où le chômage ne cesse de progresser et où l’austérité est la règle, les Portugais se sentent victimes de la troïka. La démocratie a un goût amer pour les “entroïkés”, le mot de l’année au Portugal.

A Lisbonne, dans les magasins du quartier multiculturel de Graça, qui domine la ville du haut d’une colline, le crédit est de retour. Deux poulets entiers sont vendus 5 euros ; le kilo de tomates, presque deux ; le paquet de riz, un peu plus de 70 centimes. De quoi faire tenir une famille pendant trois jours. Mais de plus en plus de Portugais ont des fins de mois très difficiles. Résultat, il est devenu habituel que les bouchers ou les marchands de fruits fassent crédit à leurs clients par esprit de solidarité face à la crise.

Jugez plutôt : en 2013, le salaire moyen au Portugal, étranglé par les mesures du gouvernement de Passos Coelho [droite], notamment la réduction des tranches de l’impôt sur le revenu, ne dépassera guère 700 euros. Ce sont les 1,8 million de retraités qui auront le plus de mal à joindre les deux bouts, avec une pension qui en règle générale ne dépassera pas 400 euros, et avec laquelle ils devront faire face à la hausse de 15 % des prix des transports ou à l’augmentation de la facture d’électricité (13 % l’année dernière).

Le chômage est l’un des aspects les plus sombres de la crise : il touchera 15 % de la population active. Sans la moindre amélioration en vue pour l’année à venir, l’émigration – qui provoque un vide démographique dans l’arrière-pays – restera la planche de salut pour les jeunes. Luanda, Rio de Janeiro, São Paulo ou Macao, les pôles émergents de la lusophonie, qui depuis plusieurs années attirent les diplômés portugais, vont redevenir des destinations prisées pour une génération très instruite qui ne trouve pas de débouchés dans son pays natal. Déjà, l’année dernière, le Premier ministre incitait ses concitoyens à chercher fortune en dehors du Portugal, et il va désormais mettre lourdement à contribution ceux qui restent.

Déçus par la démocratie

Malgré un taux à 23 %, la TVA rapporte moins à l’État, et la nouvelle offensive de Passos Coelho, dont la cote de popularité est au plus bas, touchera les travailleurs indépendants qui ne peuvent pas faire face à leurs versements à la Sécurité sociale. Désormais, ceux qui auront plus de 3 500 euros de dettes auprès de cette institution seront passibles de peines de prison, contre 7 000 euros auparavant. Certains vont jusqu’à dire qu’en 2013 il vaudra mieux être en prison dans un État où beaucoup se sentent méprisés, quand ils ne sont pas persécutés par la classe politique.

L’automne dernier, à la lumière d’une enquête publiée par les principaux médias portugais, 87 % de la population disait se sentir “déçue par la démocratie”, et le nombre de mécontents pourrait avoir encore augmenté au cours des derniers mois. Entre-temps, lors d’un vote organisé par Porto Editora, l’une des principales maisons d’édition du pays, les Portugais ont choisi l’adjectif entroikado ["entroïké", victime de la troïka] comme mot de l’année 2012.

Selon le communiqué publié par Porto Editora, ce néologisme s’applique à toute personne “obligée de vivre dans les conditions imposées par la troïka [FMI, Banque centrale européenne et Commission européenne]“, et par extension à tous ceux qui sont “dans une situation difficile” – autrement dit, “dans la merde”. En 2013, dans les rues de Graça, où les notes du fado se confondent avec les voix des Indiens qui jouent au cricket, il faudra continuer à vendre à crédit la viande et les légumes aux entroikados. Reste à savoir jusqu’à quand.

Contexte : Trois ans de récession

Le Portugal connaît sa troisième année de récession avec un recul estimé à 1% du PIB. Le parlement a adopté pour 2013 des coupes budgétaires à hauteur de 5.3 milliards d’euros, une hausse des impôts et une diminution des retraites et des salaires des fonctionnaires. Les choix du gouvernement ont provoqué de vives critiques de la part de l’opposition de gauche et suscité des tensions au sein de la coalition de droite au pouvoir. Plusieurs grèves ont également émaillé le pays ces dernières semaines, la dernière en date bloquant une grande partie des transports publics le 1er janvier dernier.

C’est dans ce contexte que le président de la république portugaise a saisi la cour constitutionnelle pour qu’elle examine la conformité du budget 2013. Dans un rapport truffé d’erreurs comme le rapporte le Diário de Notícias, le FMI vient pour sa part de recommander au pays de réaliser 4 milliards d’euros d’économies supplémentaires notamment en diminuant le nombre des fonctionnaires et en réduisant leurs salaires et leurs retraites.

Courrier International

Commentaires (6)

  1. “le FMI vient pour sa part de recommander au pays de réaliser 4 milliards d’euros d’économies supplémentaires notamment en diminuant le nombre des fonctionnaires et en réduisant leurs salaires et leurs retraites”

    C’est amusant, ils ont la même idéologie que Goldman Sachs.

    Blague à part : il y a donc des gens dont l’idéologie est d’appauvrir le reste du monde. D’où ça peut-y-bien venir ? Une enfance malheureuse, vous croyez ? C’est tout de même étrange, à bien y penser.

  2. Vous croyez qu’il nous reste combien de temps avant d’arriver au niveau de la Grèce ou du Portugal?

    Pouvons nous seulement y échapper?

  3. Sur son blog, Laurent Pinsolle écrit :

    L’étude à laquelle je me réfère a été rédigée en 1999 par trois économistes. Elle est issue du ZEI, le Centre pour les Etudes sur l’Intégration Européenne de l’université de Bonn, dont je vous invite à visiter le site pour bien constater qu’il ne peut guère être accusé d’euroscepticisme, puisque son objectif déclaré est de « contribuer à trouver des solutions aux problèmes non résolus d’intégration européenne et la construction du rôle international de l’Europe ».

    Cette étude revient sur la scission de la Tchécoslovaquie au début des années 90. En juin 1992, les élections législatives produisent un résultat insoluble où, dans la partie Tchèque, une coalition de droite l’emporte alors que dans la région Slovaque, c’est la gauche qui l’emporte. Assez rapidement, les tchécoslovaques s’entendent pour couper le pays en deux au 1er janvier 1993. Et l’union monétaire qu’ils souhaitaient pourtant conserver se disloque dès le mois de février.

    La Tchécoslovaquie n’était pas une Zone Monétaire Optimale.

    Les auteurs concluent que ce sont des raisons politiques qui ont conduit à la rupture. Mais alors que l’Union Européenne se dirigeait vers la création de l’euro, ils se demandent tout de même si la Tchécoslovaquie était une Zone Monétaire Optimale et s’il y avait un sens à revenir à des monnaies nationales. Ils décrivent donc les trois conditions qui définissent une Zone Monétaire Optimale : le budget central, la mobilité des travailleurs et la convergence macro-économique. Et, surprise, leur résultat est négatif.

    S’il existait bien sûr un budget central, qui assurait des transferts importants, les deux autres facteurs n’étaient pas vérifiés. En effet, la mobilité des travailleurs entre les deux parties du pays était très faible malgré des différences de salaires qui auraient du y inciter. En outre, il n’y avait pas de convergence, les économies ne s’étant pas du tout rapprochées depuis l’après-guerre. Ils notent en revanche que la séparation a contribué à réduire les échanges entre les deux nouveaux pays.

    Des leçons pour la zone euro.

    L’exemple de la Tchécoslovaquie est redoutable pour les défenseurs de la monnaie unique. Voici un pays d’une taille limitée, qui a existé pendant soixante-dix ans, avec un budget commun, et dont on imagine que la convergence était facile. Mais non, ni l’unité budgétaire, ni l’autorité d’un Etat commun et autoritaire pendant si longtemps n’ont permis à la Slovaquie et à la République Tchèque de se fondre en ce que les économistes appellent une Zone Monétaire Optimale.

    Ces soixante-dix ans d’histoire commune n’ont ni développé la mobilité de la population ni la convergence des structures économiques. Autant dire que ce qui n’a pas été possible en plusieurs décennies avec un Etat central fort sur un petit territoire est donc totalement impossible à l’échelle d’une zone euro aussi grande et diverse. Même un Etat extrêmement fort et autoritaire ne ferait pas du continent européen ou même d’un petit groupe de pays une Zone Monétaire Optimale.

    Bref, la lecture de ce rapport sur la séparation monétaire de la Slovaquie et la République Tchèque démontre que l’aventure de la monnaie unique est décidemment bien hasardeuse. Heureusement les auteurs concluent qu’une sortie de l’euro ne serait ni compliquée ni chère.

    Laurent Pinsolle.

    http://www.gaullistelibre.com/2013/02/fin-dune-monnaie-unique-le-precedent.html#more

  4. La mondialisation ça doit avoir les memes regles que les vases communiquants..avec la Chine et l’Inde d’un coté et le reste de l’autre..Ca n’a pas fini de descendre ici pour equilibrer le niveau…Surtout que leur outil de travail est tout neuf et le notre tout usé..

    Et eux ils croient encore au pere Noel

  5. la démocratie apparait pour ce qu’elle est …. une farce où l’opinion publique manipulée par les médias utilise le mimétisme et la terreur psychologique pour contrôler la société plus surement qu’une armée …
    Mais j’ai bien peur que les gens ne se rendent compte dans leur majorité de ce qui se joue et peut être que beaucoup d’entre eux mourrons en croyant qu’ils sont en démocratie …

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