La City et les banksters de la honte

Blanchiment d’argent, manipulation de taux, détournement de fonds, paris risqués, les condamnations de banksters se sont multipliées cette année. Retour sur les affaires qui entachent la City.

En Grande-Bretagne, le nombre de condamnations prononcées par la Financial Service Authority, régulateur du secteur, est passé, entre 2007 et 2012, de 22 cas et d’un montant total d’amendes de 5 millions de livres sterling à 53 cas et des amendes dépassant un total de 312 millions de livres. Et il ne s’agit là que des condamnations prononcées par la FSA. D’autres instances comme le Serious Fraud Office ou la police, notamment celle de la City, sont également actives dans le domaine et ont entamé des poursuites de leur côté.

Selon le porte-parole de l’organisation, cette augmentation s’expliquerait par la hausse des moyens humains et légaux is à disposition de la FSA, une hausse décidée peu avant le début de la crise. La médiatisation des cas de fraudes et la colère citoyenne semblent cependant aussi jouer un rôle, comme le laisse suggérer la recrudescence des dénonciations anonymes.

L’affaire de blanchiment d’argent par HSBC a récemment défrayé la chronique. La banque britannique était accusée d’avoir laissé transiter, sur ses comptes américains, l’argent provenant de cartel mexicain de la drogue. Il lui était également reproché d’avoir fait des affaires avec l’Iran, pourtant sous sanction internationale. Pour mettre fin aux poursuites outre-Atlantique, elle vient d’accepter de payer 1,9 milliard de dollars aux autorités américaines. C’est également la violation du régime de sanctions imposées par les Etats-Unis contre certains pays, dont l’Iran, qui a valu à Standard Chartered une amende de 300 millions de dollars.

Le phénomène des transactions véreuses et banquiers ripoux est apparu en même temps que les institutions financières et semble suivre les hauts et les bas des marchés financiers. Pendant les périodes de prospérité, les traders sont encouragés à prendre des risques et, grâce à un certain laxisme, peuvent facilement s’en sortir s’ils commettent des erreurs. Par contre, lorsque les marchés se détériorent, le niveau de tolérance est moindre et les banquiers courent plus de risques d’être poursuivis. Il n’y a pas plus de cas aujourd’hui qu’hier, mais le public et les sociétés sont moins prêts à les accepter. Ce qui est intéressant, avec les rogues traders, c’est qu’ils sont dans le système tout en en brisant les règles. Leur comportement est parfois toléré, parfois puni. Ils ne sont jamais totalement dans ni hors du système.

Andre Spicer, professeur à la Cass Business school.

Libor

La palme de la fraude revient cependant à la manipulation, entre 2005 et 2010, du Libor et de l’Euribor. Douze banques au moins sont dans le collimateur des autorités européennes, américaines et asiatiques. Barclays est la première à avoir conclu un accord avec elles. Montant de l’amende: 450 millions de dollars, dont 59 millions de livres par le régulateur britannique, la FSA, et le reste pour les différentes instances américaines. C’est bien moins que les 1,5 milliard de livres, dont 160 millions infligés par la FSA, qu’UBS devra payer dans cette affaire. Et ce n’est que le début des valses d’amendes ou de résolutions suite à négociation. Les enquêtes sont toujours en cours pour les autres institutions en cause. Un accord serait en passe d’être conclu avec RBS.

L’affaire a aussi fait tomber des têtes.Chez Barclays d’abord. Le chef des opérations, le président de la banque, Marcus Agius et le CEO, BobDiamond, évincé plus par son arrogance que par l’implication de sa banque dans les manipulations, ont été poussés vers la sortie. Des arrestations ont également eu lieu en France et en Grande-Bretagne et d’autres devraient encore se produire l’année prochaine.

Traders enflammés

Pendant que des banques s’entendaient pour manipuler le taux d’intérêt interbancaire, pendant que des banquiers britanniques commettaient des ventes abusives de produits d’assurance (autre scandale de 2012), certains traders s’enflammaient dans les salles de marché.

La «Baleine de Londres», surnom donné au trader français Bruno Iksil à cause du poids financier de ses investissements, a fait perdre, selon les sources, 2 à 6 milliards de dollars à JPMorgan. Ce père de quatre enfants avait tendance à faire des paris risqués sur des produits dérivés. Résultat: l’ex-star du Chief Investment Office (CIO) de JPMorgan, qui se disait capable de «marcher sur l’eau» a été licenciée en juillet. Il fait actuellement l’objet de poursuites pénales dans plusieurs pays, tout comme 4 de ses collègues, Javier Martin- Artajo, Achilles Macris et Julien Grout. Ni InaDrew, ancienne responsable du Chief Investment Office où travaillait Iksil, ni le CEO de la banque, Jamie Dimon, ne seraient par contre inquiétés.

Après la «baleine de Londres», il y a le «trader ripoux» d’UBS. Kweku Adoboli, 32 ans. Il a fait perdre 2,3 milliards de dollars à la banque en réalisant des opérations fictives entre 2008 et 2011. L’étoile montante du trading, dont la rémunération était passée de 19.000 à 300.000 livres en quelques années, a connu une chute brutale. Arrêté en septembre2011, le Kerviel londonien vient d’être condamné à 7 ans de prison, dont 3 et demi avec sursis. Au cours du procès, ce fils de diplomate ghanéen a déclaré en pleurant qu’il considérait ses collègues comme sa famille et qu’il avait tout donné à la banque. La défense a aussi dénoncé le fait que ses supérieurs étaient au courant des agissements d’Adoboli, voire l’y avaient encouragé. Pourtant, si UBS a été condamné par la FSA à une amende de 29,7 millions de livres pour défaut de vigilance et si elle est contrainte par FINMA, régulateur helvète, de restreindre ses activités dans la banque d’investissement, aucun supérieur d’Adoboli n’a été poursuivi.

Supérieurs épargnés

Peter Cummings, 57 ans, ex-responsable de la division Corporate de la Bank of Scotland (HBOS), est le seul gros mouton noir de sa banque à être passé sur le bûcher. Il avait commencé à travailler pour la banque à 18 ans, avait progressivement grimpé les échelons et atteint la tête du département «Entreprise» en 2006. Mais sa politique de prêt trop généreuse, principalement au profit d’un nombre restreint de gros emprunteurs, et une mauvaise gestion des risques a amené, en quelques années, la banque au bord de la faillite. Elle n’a été sauvée que par son rachat, par Lloyds, en 2009. L’homme qui s’était retiré de la vie professionnelle, la même année, avec une pension de 352.000 livres par an, a, 3 ans plus tard, été banni à vie de l’exercice d’une profession financière et condamné au paiement d’une amende de 500.000 livres.

Il s’agit du seul cas en lien direct avec la crise économique. C’est aussi le banquier le plus haut placé poursuivi et condamné jusqu’à présent. L’absence de conséquences pour les dirigeants des banques laisse de nombreux observateurs amers. Fred Goodwin, ancien patron de la Royal Bank of Scotland qui, par sa politique d’expansion à outrance, a poussé RBS au bord de la faillite et forcé sa nationalisation, a bien perdu son titre de chevalier. Johnny Cameron, le chef de la section banque d’investissement de RBS, a, de son plein gré, décidé de ne plus jamais travailler dans la City. Mais aucun responsable de grandes banques ne semble avoir été poursuivi ni condamné pour les actes commis par leur institution ou les personnes dont ils étaient responsables.

«Les condamnations sont infimes par rapport aux sommes en jeux», estime également Karen Egger de Transparency International. «Les amendes sont faibles et il y a eu très peu de poursuites, sauf contre quelques boucs émissaires. Il faut frapper où cela fait mal. Empêcher les banques responsables d’exercer dans certains domaines, leur retirer leur licence. Il faut également changer la culture qui règne dans ces entreprises.»

Changer les mentalités

Beaucoup plaident pour un tel changement. La question est de savoir comment l’opérer. «J’avais rendez-vous ce matin dans une banque. On me demandait comment implémenter une nouvelle culture», confie une consultante ayant plus de 20 ans d’expérience. «C’est une bonne question…», murmure-t-elle, perplexe. Jouer sur la rémunération, introduire des critères d’intégrité lors de l’embauche des banquiers, mettre en place un meilleur système de supervision et de contrôle, obliger les trader à prendre les deux semaines de vacances réglementaires et à se déconnecter de leur Blackeberry pendant cette période…Certaines pistes sont évoquées. Mais visent-elles à changer en profondeur la culture des entreprises, ce qui nécessitera plus que deux semaines de vacances obligatoires par an, ou ne sera-ce qu’une modification de façade?

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