Chine : Vive la lenteur !

A la veille du XVIIIe Congrès du Parti communiste chinois, qui doit marquer une transition politique majeure, la presse chinoise s’interroge sur la modernisation à marche forcée. Et si, après tout, la croissance ne faisait pas le bonheur ?

[...] Le rythme effréné du développement de la Chine est remis en cause. La croissance économique ralentit, et déjà certains économistes avertissent des risques que fait courir au pays le gigantesque plan de relance actuel. Voilà à peine plus d’un an, un accident à Wenzhou sur une nouvelle ligne de TGV inspirait à Tong Dahuan un éditorial émouvant qui reçut un large écho.

Le mot “ralentir” entrait soudain dans le vocabulaire des médias, et pour la première fois les Chinois s’interrogeaient sur la cadence infernale des mutations de leur pays.

Le modèle de croissance va dans le mur

La multiplication des plans de relance par l’investissement dans les régions aura de graves conséquences sur l’ensemble de l’économie chinoise.

Le 16 septembre, le célèbre économiste Wu Jinglian a exprimé sa profonde inquiétude face la surenchère actuelle de “projets d’investissements visant maintenir la croissance” lancés dans les différentes régions. “Selon les premières statistiques, ces plans porteraient sur 17000 milliards de yuans [plus de 2100 milliards d'euros]. Il est impossible de continuer ainsi! Cela pose des problèmes évidents…” a t-il déclaré dans un discours prononcés du symposium 2012 du Forum International de la finance (IFF) qui s’est tenu Pékin.

Cet économiste aux cheveux blancs, renommé pour la qualité de son jugement, a prononcé ces mots avec une grande solennité avant d’ajouter: “Ces derniers temps, je me suis rendu dans certaines régions où j’ai constaté que les autorités locales étaient soucieuses de promouvoir une croissance rapide par crainte de ne pas être, sans cela, en mesure de résoudre leurs problèmes budgétaires et de garantir le bien-être de leurs administrés.

Comment les pouvoirs publics locaux pensent-ils y parvenir? Eh bien, en investissant! En favorisant les investissements massifs! L’année dernière, la principale mesure a consisté faire venir des entreprises d’envergure nationale, les inciter investir dans leur province hauteur de plusieurs centaines de milliards, voire de 2.000 à 3.000 milliards de yuans [de 246 à 370 milliards d'euros] mais il s’agissait de simples ‘promesses en l’air’. Fort peu de programmes d’investissement se sont concrétisés.

Cette année, les méthodes employées par les gouvernements provinciaux semblent toutes sorties du même moule: ils ont tous lancé des projets d’investissement très ambitieux. En début de semaine dernière, on évaluait le montant de l’ensemble de ces projets 7.000 milliards de yuans; en fin de semaine, on en était déjà à 12.000 milliards et maintenant, on en est 17.000 milliards! D’où vient l’argent? C’est la grande question !

20% du PIB

Selon M.Wu, quiconque ayant quelques notions d’économie ou d’histoire peut se rendre compte qu’un tel modèle n’est pas durable. Qui plus est, les effets délétères de ce genre de méthodes sont de plus en plus visibles, et les problèmes qu’elles laissent sont autant de bombes retardement.

“Une province affiche depuis plusieurs années un taux de croissance de son PIB de 14 à 15%, mais c’est au prix d’investissements de plus en plus élevés, qui représentaient l’an dernier près de 89 % de son PIB. Et au premier semestre de cette année, savez-vous à combien s’est élevé le taux d’investissement? A 120% du PIB local! Une telle situation est-elle viable ? N’importe quel observateur un peu clairvoyant vous dira que non…

L’économiste a poursuivi en prenant le cas des trains grande vitesse:

“a t-on besoin de développer ces lignes ? Oui on en a besoin. Dans des zones forte densité économique et démographique, la construction de telles voies ferrées, même déficitaire, est globalement profitable à la région. Cependant, comme on fait appel des grandes sociétés liées à l’État pour réaliser ce genre de travaux, de nombreux problèmes en découlent [corruption, abus de pouvoir, inadéquation des moyens mis en oeuvre].

Par exemple, les chercheurs spécialisés dans le domaine des transports ont souligné que le point faible du secteur ferroviaire était actuellement le fret et non le transport de voyageurs. Or les lignes grande vitesse concernent le trafic de voyageurs. Affecter la majeure partie des ressources à la construction de ces lignes constitue donc une erreur.

Héritage ou supériorité

Wu Jinglian a indiqué qu’il existait différentes pistes pour résoudre les problèmes économiques et sociaux auxquels nous sommes confrontés, et que le d’État restait ouvert. Dans la période actuelle de fort ralentissement économique [le taux de croissance devrait être de 7,5% en 2012, le plus bas depuis 1990], il existe deux types de préconisations très différentes: certains estiment que de nombreuses tensions affectant l’économie sont un héritage du modèle de développement passé et de l’ancien système. Elles seraient dues au soutien apporté à la croissance par l’État, par le biais de fonds gouvernementaux ou de prêts accordés par les banques d’État.

D’autres estiment qu’une telle situation découlerait spontanément du marché et que la meilleure solution, pour faire face au ralentissement de l’économie, reste d’exploiter la soi-disant supériorité du modèle chinois en jouant sur la capacité de l’État à mobiliser des capitaux pour procéder des investissements massifs.

En conclusion, M. Wu a fort justement indiqué que ce modèle de développement pouvait certes, à court terme, étayer une forte croissance, mais que, à long terme, il aurait de graves conséquences et que ses défauts apparaîtraient au grand jour.

Courrier International

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