Austérité : Qui doit payer ?

par Myret Zaki

Les tensions viennent d’un sentiment de détournement des richesses: les populations paient à la place des spéculateurs

Ces dernières semaines, nous avons vu les populations se soulever contre les méfaits de l’austérité, que ce soit en Grèce, en Espagne ou au Portugal, sur fond de montée de l’europhobie. Dans l’esprit de tout-un-chacun, le coupable est «l’austérité».

Mais le vrai problème, ce n’est pas l’austérité. C’est qui paie la facture de cette austérité. Les sacrifiés, ce sont la masse des petits et moyens salariés de la zone euro, ceux qui forment le tissu de l’économie réelle. Or il y a tragique méprise: ceux qui passent à la caisse ne sont pas les principaux responsables de la crise. Jamais auparavant les peuples n’avaient dû s’appauvrir alors que le monde était si riche, et que leur propre prodigalité avait si peu à voir avec la crise. C’est à ce titre que cette austérité est illégitime. D’où le profond malaise. Cette crise a pour origine les dégâts colossaux de la spéculation financière sur l’économie réelle et sur les budgets des Etats.

Ces derniers ont dû encaisser les chocs récessionnistes et fiscaux majeurs de la bulle boursière et immobilière venue des Etats-Unis, qui avait entraîné, par voie de mimétisme monétaire, des bulles de même nature en Espagne, en Angleterre et en Irlande. Les mêmes techniques spéculatives importées ont permis à Goldman Sachs de s’enrichir en vendant à la Grèce une solution pour masquer son endettement. Les tensions actuelles viennent d’un sentiment de détournement des richesses, les populations ayant d’abord supporté les sauvetages bancaires, et devant, avec l’austérité, supporter le sauvetage des Etats… qui avaient sauvé la finance privée. Quand les Portugais marchent contre le «vol des salaires et des pensions», ils se doutent bien qu’il y a tromperie.

A raison. Ainsi, les mêmes 5 milliards d’euros que Lisbonne demande aux Portugais d’économiser en 2013 sont ceux que les fonds spéculatifs ont raflé en 2011 en dégradant la dette du Portugal et de ses voisins. Depuis 2010 en effet, le détournement de richesses s’opère à travers les gains privés réalisés sur la mise à terre des dettes européennes. En 2011, les fonds spéculatifs ont généré leurs meilleurs profits sur la chute provoquée des obligations de la zone euro.

Selon CNBC, les fonds britanniques Brevan Howard, Caxton Associates et GLG Partners en ont tiré, sur les seuls mois d’août et septembre 2011, 3 milliards de dollars, soit la moitié de l’austérité que devra consentir le Portugal en 2013. Et là, on parle de 3 fonds et de quelques semaines. Il faudrait encore ajouter tout ce qu’ont gagné, en pariant contre l’Europe, les fonds de Paul Tudor Jones, Soros Fund Management, Brigade Capital, Greenlight Capital et SAC Capital Management, mais aussi John Paulson, ainsi que les principales banques intermédiaires sur ces stratégies que sont Goldman Sachs, Bank of America et Barclays. D’immenses fortunes se sont créées. Ces gains proviennent de la chute de valeur des obligations grecques et des pays voisins, causée par des ventes à découvert (short selling) massives. L’argent tiré de ces paris vendeurs est le même qui est soustrait aux gouvernements par la flambée des taux d’intérêt ainsi créée, induisant leur strangulation financière.

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Avec l’austérité, Athènes, Lisbonne et Madrid demandent aux salariés européens de renflouer les pertes colossales que ces gouvernements ont essuyées suite au transfert d’une partie de leurs richesses vers la finance spéculative. Cette dernière a donc permis de détourner des fonds publics vers des traders milliardaires.

Des fortunes colossales

Les gains individuels que peut générer le short selling dépassent l’entendement. L’Americain John Paulson avait empoché, à lui seul, 3 milliards de dollars en 2007 en pariant contre l’immobilier américain. Avant lui, George Soros s’était personnellement enrichi de 2 milliards en 1992 en coulant la livre sterling. Les hedge funds gagnent davantage que des pays entiers. En 2006, 25 spéculateurs (dont Jim Simons et Kenneth Griffin) avaient personnellement empoché l’équivalent du PIB de l’Islande (15 milliards de dollars).

D’aucuns refusent par principe d’établir un quelconque lien entre les fortunes amassées par les hedge funds sur les difficultés de l’Europe et l’austérité en cours: c’est manquer là de notions financières de base. De toute évidence, les gains prélevés par les acteurs financiers équivalent à l’austérité aujourd’hui payée par la population. Ceux qui devraient renflouer les Etats ne sont autres que ceux qui les ont ruinés. Au minimum devraient-ils contribuer au prorata des pertes économiques et de l’endettement qu’ils ont occasionnés. Mais comment l’Europe pourra-t-elle jamais récupérer cet argent, elle qui a tenté en vain de réglementer la spéculation?

BILAN

Commentaires (6)

  1. Les spéculateurs, les financiers ne produisent aucuns biens.

    L’argent gagné par les spéculateur est donc forcément pris sur les revenus des personnes dont le travail est productif.

    Il ne peut pas en être autrement.

    C’est pour ça que le Code pénal français réprimait la spéculation comme une forme escroquerie, et interdisait les jeux d’argent en dehors des loteries d’État dont les profits étaient réservées à des causes d’intérêt public (gueules cassées, encouragement de l’élevage des chevaux,..).

  2. Les producteurs de richesse (qui se lèvent tôt le matin et rentrent fatigués le soir) se font spolier du produit de leur labeur par les vautours prédateurs de la Finance .
    Ca fait une vingtaine d’années que j’ai ce sentiment en moi ; simple déduction logique et bon sens (ne pas se laisser polluer l’esprit par les discours qui justifient cette “évaporation”) : la France n’a jamais autant produit de richesses , n’a jamais fait autant d’efforts pour rationaliser cette production (diminution des coûts) , n’a jamais autant augmenté ses cadences de productions – robots , automates , machines hyper-rapides – et paralèllement les salaires n’ont pas augmenté dans les mêmes proportions bien au contraire , le nombre de convives à partager le gâteau a drastiquement diminué (chômage , je suis entré dans une entreprise en 82 – 1000 employés , 10 ans plus tard – moins de 300 et nous produisions 4 fois plus qu’en 82) . La valeur ajoutée dégagée par l’activité passait bien quelque part , mais sûrement plus beaucoup dans la poche des “pue-la-sueur” !
    La prédation actionnariale était passée par là ; et rien ne s’est arrangé depuis .

  3. Bien sûr que la financiarisation de l’économie, et le règne des marchands à la place des politiques, sont de mauvaises choses.
    Mais nous ne devons pas oublier que les dettes abyssales de la France sont en partie dues à l’existence d’un Etat-Providence dont les largesses sont scandaleusement accessibles aux étrangers, y compris sans-papiers et délinquants, dont le flux ne cesse d’augmenter.

  4. Je fais la même déduction que vous Waldy, même si JRVC la complète, votre analyse est vraie.

    Les actionnaires rentiers ont aspiré le surplus de richesse et de rationnalisation de la production , de la valeur ajoutée des entreprises dont elles détenaient les titres, et ce sans aucune contrepartie de création de richesses et de salaires redistribués!

    A la fin, le système est autophage! nous en sommes là !

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