L’austérité, mais dans le calme

par Frédéric Lordon

Le « jeu de la mauviette » (chicken game) est un jeu de con : deux voitures se précipitent l’une vers l’autre, le premier conducteur qui dévie de la ligne pour éviter la collision est la « mauviette ». Il existe cependant une version « Fureur de vivre » plus stupide encore : les deux voitures parallèles fonçant vers un précipice, le dernier qui s’éjecte de la voiture pour ne pas faire le grand saut a gagné. On notera que dans cette version-là, les deux voitures sont perdues à coup sûr et le cas échéant un conducteur (ou deux) avec – death without a cause.

C’est à cette merveille d’intelligence que la zone euro semble avoir décidé de s’adonner depuis trois ans – en tout cas jusqu’à la réunion de la Banque centrale européenne (BCE) du 6 septembre. Les pays en détresse n’ont même pas à appuyer sur l’accélérateur, ils roulent tout seuls vers l’abîme et à tombeau ouvert. A leur côté, la BCE, qui peut les sauver, roule en parallèle mais en les regardant sans rien faire tant qu’elle n’aura pas la certitude que les « assistés » s’engagent irrévocablement dans un programme d’austérité – c’est-à-dire à souffrir mort et passion… A ce compte-là, les pays en difficulté entraînent toute la zone euro dans l’effondrement, le seul moyen qu’aient trouvé les institutions européennes de les « aider » les tuant plus sûrement. La BCE quant à elle ne bouge pas, tétanisée par les querelles byzantines de définition de son mandat, et prête à n’intervenir inconditionnellement qu’au tout dernier moment – c’est-à-dire trop tard. Pendant ce temps le bord du gouffre se rapproche gaillardement…

L’aléa moral ou le symptôme de la Désunion européenne

« Aléa moral » est le nom technique donné à la méfiance interne qui ravage une Europe méritant chaque jour un peu moins le nom d’Union – à supposer qu’elle ait jamais pu le revendiquer. Car la dissociation est partout : entre les Etats, entre les institutions – et puis aussi, plus grave, entre les peuples (Allemands contre Grecs, Grecs contre Allemands, Finlandais ayant soupé de l’Europe et des Européens, extrêmes droites un peu partout… L’Europe demandait à être jugée à l’aune de la paix et de l’amitié entre les peuples, nous y sommes…) En tout cas, voilà maintenant les Etats dominants prisonniers du piège qu’ils ont eux-mêmes armé : l’Allemagne et ses affidés, s’appuyant sur la contrainte des marchés obligataires, mais autant de leur propres penchants, imposent à toute la zone euro des politiques d’austérité dont on pouvait savoir dès 2010 qu’elles iraient infailliblement à l’échec – c’est d’ailleurs cette catastrophe annoncée qui s’actualise comme au ralenti depuis deux ans, portée par l’implacable tempo de la macroéconomie.

Alignée sur l’Allemagne (à quelques détails près), la BCE ne redoute rien tant que les Etats aidés ne s’abandonnent à une molle langueur et cessent leurs « efforts » de « réforme » sitôt qu’on les aura allégés d’un peu de pression. Faire pression : voilà le maître-mot, l’obsession des Etats dominants et des institutions européennes à l’encontre des Etats en difficulté ; les maintenir sous pression, oui sous une saine pression, seul moyen de leur faire faire enfin un peu de « réforme » ; c’est pourquoi à la pression des marchés obligataires qui coupent l’accès au refinancement des Etats, on ajoutera la pression auxiliaire du secours européen refusé ou atermoyé, pour que, bien pris à la gorge, les « assistés » n’aient plus d’autre solution que de se jeter dans les pattes de la conditionnalité – et alors tout y passe : effectifs et rémunérations de la fonction publique, équarrissage de la protection sociale, notamment des retraites, déréglementations inespérées (des professions protégées, du marché du travail), privatisations à gogo, un régal. Il ferait beau voir dans ces conditions que la BCE intervienne tant soit peu en avance, au risque que les intéressés retrouvant un peu d’air n’aient plus le goût de l’apnée volontaire.

Mais voilà où la gestion malavisée de l’aléa moral rejoint – rejoignait ? – le chicken game (à la con) : 1) la BCE refuse d’intervenir car il n’y a, par construction, aucune conditionnalité accompagnant son action : la banque centrale ne noue pas de relation avec des Etats mais s’adresse à l’open market ou bien aux banques ; 2) plus la BCE tente de maintenir son bras de fer, plus les Etats fragiles se rapprochent du point de bail-out, c’est-à-dire du passage par la case FESF (le Fonds européen de stabilité financière [1])… précisément là où la BCE veut les envoyer, puisque le FESF, lui, dispose des armes de la conditionnalité ; or 3) si le FESF a su absorber les sauvetages grecs, irlandais et portugais, il en irait tout autrement si l’Espagne et l’Italie se présentaient au guichet ; 4) la BCE voit se rapprocher le bord du précipice mais ne veut pas sauter de la voiture en premier, elle attend le point de catastrophe, celui où tout explose pour de bon puisque tant qu’on n’y est pas totalement, il reste, par définition, une possibilité que les assistés potentiels s’avouent des assistés réels – et, réduits à toquer à la porte du FESF, se laissent saisir par la conditionnalité.

Evidemment, tout aurait été plus facile, et pour tout le monde, si la BCE était intervenue dès le départ pour racheter les dettes souveraines et éviter les envolées absurdes de taux qui ont précipité certains Etats dans des situations impossibles. Mais pour la BCE, bien d’accord en cela avec l’Allemagne, « plus facile », c’est toujours « trop facile ».

(…)

Une stabilisation pour le pire

A l’évidence le programme OMT a pour finalité de contrôler les taux d’intérêt souverains et d’éviter les embardées que leur imposent les paniques spéculatives autoréalisatrices. Mais sur quelles échéances et pour viser quelle valeur-consigne ? Seules les maturités entre un an et trois ans seront soulagées, manière de dire que les taux de refinancement souverains redeviendront humains pour un petit moyen terme seulement – il ne s’agirait pas que les Etats s’imaginent pouvoir sécuriser de la ressource financière bon marché à dix ans… Des taux « humains » mais de combien au juste ? Cela, on ne le saura pas. La BCE a refusé d’indiquer des valeurs-cibles auxquelles ramener les taux d’intérêt, une autre façon de maintenir le rapport de force dans la gestion de l’aléa moral puisque les Etats ne pourront jamais jouir d’avance d’un coût de ressource garanti, et que la BCE se réserve la latitude de les menacer de nouveau si jamais ils ne se tenaient pas à carreau – soit repartir pour une manche de chicken game

Disons également que cette incertitude a sa part de vertu quand elle s’exerce en direction des marchés financiers qui, ne connaissant pas les cibles de la BCE, se sentiront toujours exposés au risque de l’avoir dépassée et de se faire « taper » par une intervention blitz. Ceci mis à part, la BCE fait donc tout pour garder les Etats fautifs « dans sa main » – et pour avoir la possibilité de serrer à la moindre incartade. Elle fait même davantage encore puisque les interventions OMT ne se feront qu’à la condition d’expédier le pays bénéficiaire dans les pattes du FESF, c’est-à-dire de la Troïka et de ses humanistes. Comble presque esthétique de l’empapaoutage, du fait même du programme OMT on verra peut-être certains pays passer par la case « conditionnalité » mais sans toucher les euros du FESF ! – puisque la BCE « les aide déjà »…

Si l’on n’avait en tête la longue permanence de l’Allemagne dans ses obsessions monétaristes, on finirait presque par se demander quelle aberration a retenu si longtemps la BCE de jouer ce coup en fait assez efficace. Assez efficace, il l’est car il a la propriété d’opérer la pire des stabilisations possibles, la stabilisation du « système » seul, entendre par là l’attelage mi-conflictuel mi-complice des marchés et des politiques européennes orthodoxes – les populations n’entrent pas dans cette définition du système. Présumant que, même si elle ne le dit pas, la BCE doit avoir une petite idée des taux plafonds, la finance va cesser de s’emballer et revenir au calme ; de leur côté, persuadés que ces taux plafonds seront fixés suffisamment haut pour ne pas rendre la vie trop facile aux Etats bénéficiaires, le cartel orthodoxe est bien assuré que l’agenda néolibéral de l’austérité reste d’une inaltérable actualité.

Nous voilà donc entrés dans ce qu’on pourrait appeler un régime d’austérité sub-atroce, en fait le pire de tous, en tout cas du point de vue du « hors système » – les populations. Sub-, car à l’évidence, à objectif de déficit équivalent, la restriction est un peu moindre avec des taux d’intérêt de 4 % que de 7-8 % (ou plus). Mais -atroce toujours car, tout autant d’évidence, les programmes d’ajustement structurel ne connaîtront pas le moindre ralentissement significatif. Il devrait donc être bien clair que les contradictions profondes des politiques économiques européennes demeureront, parfaitement inentamées : la coordination des restrictions nationales continuera de produire sans coup férir la récession régionale. Mais dans un environnement financier (temporairement) déshystérisé par les stabilisateurs du programme OMT.

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