Sapir : “Il est urgent de dissoudre la zone euro” (Màj Vidéo)

Addendum du 07/09/2011 - Intervention de Jacques Sapir sur BFMTV, le 03/09/2012.

Addendum du 05/09/2011 - Émission “Les Enjeux internationaux” diffusée sur France Culture le 04/09/2012, présentée par Thierry Garcin et Eric Laurent avec Jacques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Les gouvernements européens n’abordent pas un des problèmes essentiels, pourtant à l’origine de la crise : le coût du travail trop élevé, qui impliquerait dans certains pays des réductions de salaires pouvant aller de 20 à 30%…

La crise de la zone euro a atteint un point critique. Quelles que soient les solutions envisagées, qu’il s’agisse de la mutualisation de la dette ou des mesures dites “non conventionnelles” que la Banque centrale européenne pourraient prendre, elles ne peuvent apporter de solution durable. A cela une bonne raison : cette crise n’est pas une crise de la dette souveraine mais une crise de compétitivité aggravée par l’effet pervers de l’euro sur la croissance.

Les différentes mesures prises depuis le début de 2010 ont été globalement inopérantes. Elles n’ont pu éviter que, pays après pays, cette crise s’étende, de la Grèce à l’Irlande, de l’Irlande au Portugal, puis à l’Espagne et à l’Italie. La situation dans la plupart des pays va continuer à se dégrader sous l’effet de la conjonction de politiques mal avisées de déflation compétitives, qui sont l’équivalent des politiques de dévaluation compétitives que l’euro prétendait supprimer.

Alors que le chômage recommence à fortement monter en France, il est temps de changer de politique, sinon nous nous imposerons l’équivalent d’une grande dépression par notre propre stupidité.

Des politiques inefficaces liées à une erreur de diagnostic

Les dirigeants européens se sont persuadés que cette crise était liée à l’endettement, qui provoque des problèmes, bien réels, de liquidité. D’où la solution proposée : se désendetter par une virulente cure d’austérité. Mais, les politiques d’austérité provoquent un effondrement des recettes fiscales, visibles dans le cas de la Grèce, de l’Espagne et de l’Italie, qui reproduit le déficit et la dette. Cette crise de la dette n’est que la conséquence directe de la crise de compétitivité interne et externe structurellement issue de l’existence de l’euro.

Les écarts de compétitivité n’ont cessé de s’accroître ces dernières années. Aujourd’hui, ils imposeraient des baisses instantanées des coûts salariaux de l’ordre de 20 % en France, et nettement plus en Espagne et en Italie, sans même parle de la Grèce et du Portugal.

En l’absence d’une telle baisse, les pays concernés sont condamnés à voir se creuser leur déficit commercial et à perdre massivement des pans entiers de leurs activités industrielles. Ils tentent d’y répondre par des subventions aux entreprises qui grèvent lourdement leur budget, et qui dans le cas de la France dépassent les 3 % du PIB.

Cette crise de compétitivité induit aussi des destructions d’emplois importantes

En France, ce sont au minimum 300 000 emplois industriels qui sont menacés d’ici à décembre, à la fois dans les grandes entreprises et les PME-PMI. Au premier semestre de 2013 ce sont encore 200 000 emplois supplémentaires qui devraient être détruits. La situation est bien pire en Espagne (avec 24 % de chômeurs) et l’on s’approche des niveaux espagnols en Grèce et au Portugal.

A ces subventions aux entreprises viennent donc s’ajouter les coûts d’indemnisation des travailleurs licenciés. Il ne faut pas chercher plus loin la cause du déficit public et de l’accroissement de la dette.

Ceci est aggravé par l’anémie les pays de la zone euro depuis l’introduction de la monnaie unique. Le décalage de croissance est net avec les autres pays développés non membres de la zone euro.

Il faut donc s’attendre à une montée du chômage de 3 % à 4 % au minimum sur un horizon de douze mois. Dans ces conditions, parler de “redressement productif” pour la France est une sinistre fumisterie.

L’impérieuse nécessité de baisser les coûts salariaux

Cette baisse des coûts salariaux peut, en théorie, se faire de trois façons. On peut imaginer qu’elle se fasse par l’accroissement des salaires, et de l’inflation, en Allemagne. Mais nous n’avons que peu de prise sur ces paramètres. De plus, pour obtenir rapidement le décalage nécessaire, il faudrait que l’Allemagne accepte sur deux ans des taux annuels d’inflation de 12 %. C’est, évidemment, parfaitement illusoire. De plus, si cette mesure ne règlerait en rien le problème de compétitivité vis-à-vis des pays extérieurs à la zone euro, qu’ils soient européens (Roumanie, République Tchèque, Pologne) ou non-européens.

Une deuxième solution réside dans la déflation salariale nominale. C’est la logique de ce que proposent tant le gouvernement que l’UMP. Mais, ses conséquences sur l’économie française seront dramatiques. La consommation baissera de 12 % à 15 % (suivant les effets d’entraînement), ce qui, sur une période de deux ans se traduira par une chute du PIB de 4 % à 5 % par an.

Le chômage atteindra 20 % de la population active . Une telle baisse du PIB entraînerait d’ailleurs une réduction des recettes fiscales. La dette publique atteindrait, si le gouvernement s’en tenait aux objectifs de déficit annoncés, 99 % du PIB ! La déflation salariale ne ferait qu’aggraver la situation.

Reste une troisième solution, une dévaluation. Cette dernière pourrait se faire dans un cadre envisagé par un nombre de plus en plus important d’économistes dont le dernier en date est l’ancien ministre des finances du Brésil, Carlos Bresser-Pereira : une dissolution concertée de la zone euro. Les pays de la zone euro s’accorderaient pour suspendre le fonctionnement de l’euro et pour décider d’un retour aux monnaies nationales.

Ceci rendrait possible une dévaluation, qui est en réalité la méthode la plus simple, la plus rapide et la moins douloureuse de faire baisser le coût du travail sur le territoire français.

Une décision concertée de suspension de la monnaie unique est donc la meilleure solution. Elle répond aux interrogations quant à l’avenir de l’Union européenne que suscite le délitement de la zone euro, et qui font craindre le retour aux égoïsmes nationaux. Elle permettrait en effet de présenter cette décision comme une décision européenne et non comme un retour à des politiques nationalistes et éviterait une dissolution progressive et désordonnée de la zone qui devient désormais une réelle possibilité.

Déjà, nous voyons les crispations identitaires, produites par la montée du chômage et l’appauvrissement généralisé, se développer dans de nombreux pays. L’euro est en train de tuer l’Europe. Une décision coordonnée permettrait de définir des niveaux de dévaluation et de se doter des mécanismes susceptibles de contrôler les mouvements de ces nouvelles parités.

Les dirigeants français ont communié depuis des années dans la religion de l’euro. On comprend que changer de politique soit difficile. Mais ils doivent comprendre que ce qui nous attend, tant en France qu’en Europe, sera incommensurablement plus pénible, et aura de tragiques répercussions, s’ils ne prennent pas cette décision. Gouverner, c’est choisir.

Le Monde

(Merci à Waldi & à Denfert-Rochereau)

Commentaires (64)

  1. @kakompris

    Comprenez qu’il faut toujours un bélier pour enfoncer la porte et l’arracher de ses gonds. Si le bélier en question est suffisamment amoché pour devenir inutilisable, alors se posera la question d’en trouver un autre pour le remplacer. Mais le bélier en tant que tel, personne ne s’en préoccupe. Vous ferez le lien de vous même avec J. Sapir.

  2. Peut-être qu’une solution intermédiaire serait de garder l’Euro comme monnaie commune (effectivement) mais de faire une monnaie nationale adossée à quelque chose de tangible.

    je ne suis pas monétariste du tout, mais ce que j’imagine (merci de me corriger) c’est que si nous réalisons une monnaie nationale adossée à une réserve composée d’or/argent/cuivre/métaux rares par exemple (on se fiche de quoi, mais c’est adossé), il va être difficile de nous attaquer sur les marchés puisque la valeur du nouveau Franc serait indexée à ce panier.

    C’est un peu old school, mais c’est peut-être un moyen de gérer la transition. Quitte à revenir à un monnaie flottante plus tard.

    Sinon, blague à part, on peut mettre la monnaie que nous voulons, tant que notre économie réèlle est exsangue au motif du dumping règlementaire et salarial, mais aussi de la médiocrité du capitalisme Français bien aidée par une administration délirante, nous ne nous en sortirons pas.

  3. Il faut prendre avec prudence les positions de Sapir.
    Certes,ses critiques des politiques monétaires actuelles sont bienvenues.

    Marine a bien raison de le citer pour montrer qu’elle ni folle ni stupide en ayant dénoncé la première (des politiques) la farce de l’euro actuel.

    Avec cette réserve que la distinction est rarement faite entre le mauvais euro (actuel et rigide) et un autre euro (flexible)qui reste possible a la condition de connaitre un tant soit peu les mécanismes “techniques” d’une politique monétaire de banque centrale face aux marchés (internes et externes).

    Donc Sapir est bienvenu pour nous annoncer que les choix actuels nous conduisent dans le mur.c’est tout.

    Ses solutions de simple restauration du FF ,comme avant,sont enfantines et non techniques.

    En bref,il faut savoir se souvenir que la zone euro “lancée” en 1998/2002 existait deja avant meme la creation de l’euro lui meme.Ceci etant lié a une coordination monetaire rigide (au lieu d’etre flexible)qui remonte a 1993 pour ce qui est de la principale parité dans la zone ,a savoir la parité FF/DM.

    Pour autant la technique de pilotage des parités internes a l’UE n’etait pas une mauvaise chose en soit (le principe) meme si les modalités ont souvent laissé a désirer.
    Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

    L’avantage d’une coordination/copilotage etant de fiabiliser la valeur externe des monnaies nationales des pays de l’UE par rapport au $ et donc de modérer a la fois l’inflation interne des pays membres(par les importations) et de modérer les taux d’interet pratiqués pour chaque monnaie.

    Revenant a Mr Sapir,il faut se souvenir qu’il a commencé sa vie professionnelle comme militant communiste pro Stalinien/Brejnevien (années 70/80) et admirateur du goulag “positif” dans un communisme “modéré” comme d’autres ont défendu par le passé un nazisme “modéré”….

    On ajoutera que sa carrière d’enseignant démontre qu’il a toujours été un des rouages du système qui nous gouverne si bien depuis 35 ans.

  4. Je citerai 2 domaines techniqueques qui revelent les limites
    de la capacité d’analyse de Sapir :
    Le role specifique du PIB “privé” et le role des taux d’interet.

    Soit 2 domaines qu’il ignore complètement dans ses livres.

    ——————————-1.PIB Global et PIB Privé.————————
    Le débat fut relancé dans les années 90 par un personnage ultra compétent & ultra lucide dans son domaine(la Finance),a savoir le franco britannique Jimmy Goldschmit,l’homme aux 5 épouses (dont 3 en meme temps),prénommé ‘”goldenball” par les anglais pour exprimer son “dynamisme”.

    Quand Sapir parle de PIB,il entend toujours (comme allant de soi)PIB Global et ,de facto,a toujours refusé de faire la distinction entre PIB Privé et PIB Public,sachant que le PIB global est constitué de l’addition du PIB privé et du PIB public.
    Il se trouve que la repartition Privé et Public se revele tres differente quand on compare les economies de 17 membres de la zone euro (EZ17) ainsi que celles des 27 membres de l’UE27.
    Par exemple,le PIB global français comprend 43% de PIB privé et 57% de PIB public alors que PIB global Neerlandais présente un rapport inverse de 57 Privé et 43 Public.
    Pour l’Allemagne,on devrait etre a 55 % Privé /45 %Public.

    On ajoutera que en France, avec 57% de PIB public,on doit considérer qu’une partie significative du PIB privé Français dépend en realité du PIB public (commandes publiques).La veritable repartition est donc plus proche de 40% Privé/60 %Public.
    La défaillance(sous productivité) de la France est donc flagrante.
    En consequence ,les criteres vertueux de Maastricht qui ne tiennent compte que du PIB global sont ,des le depart,mal definis,tel un thermometre dont l’echelle a ete trafiquée pour masquer les defaillances des mauvais éléves.

  5. La Source

    Vous auriez des sources (si possible en ligne), concernant la distinction PIB privé / PIB public, les détails de leurs contenus et les comparatifs internationaux ?

    Merci.

  6. Je n’ai pas de sources precises sur le web,pour cette simple raison que la notion de PIB public est de notoriete publique comme l’existence de la tour Eiffel a Paris.
    On parle regulierement du PIB public de la France (le plus problematique)
    Ce qui conduit a calculer le PIB privé par simple soustraction du PIB global.
    PIB Global-PIB Public=PIB Privé

    Ce debat critique sur le PIB est un debat assez ancien qui n’est pas tranché pour cette raison que la notion meme de PIB est contestée puisque il s’agit d’un aggregat macro-economique BRUT n’ayant subi aucune correction pour double compte (principe de consolidation).

    Je precise a voir tenté a plusieurs reprises d’inserer cette notion dans la fiche wikipedia française du PIB (fiche exhaustive d’un universitaire masqué)pour voir aussitot ma remarque etre effacée par un universitaire de veille sur wikipedia.
    Il est evident que cette distinction PIB Public Privé declenche une remise a plat de tous les criteres de performance de l’economie française.
    c’est donc un sujet tabou chez les universitaires.

    Fabien Chalendon (le fils du ministre) vers 1999 avait signé dans le Figaro un article tres pertinent sur le sujet depuis Londres et se vit bombardé par le systeme universitaire dont fait partie Sapir.
    Le denommé Sapir qui refusa de rejoindre les critiques de l’Euro rigide au moment principal du debat en janvier 1998.

  7. L’eurozone me fait penser à un patient grabataire, qui convulse au moindre courant d’air, en phase terminale de la maladie la plus horrible de votre choix, et qui part en fibrillation dès qu’on parle à côté.

    Les banquiers, les politiciens sont les équipes médicales (ou pseudo plutot genre gourou, marabouts) qui font de l’acharnement thérapeutique au lieu de laisser mourir leur patient dans la dignité.

    Heureusement que les économistes étrangers (US) cherchent à tuer le patient européen avant que le leur meurt.

  8. 49
    Oups a écrit le 5 septembre 2012 à 18 h 02 min

    D’accord avec Boreas sur Sapir.

    A part ça, on note que – comme toujours – la situation actuelle donne raison aux natios (FN, etc.), qui étaient les seuls à avoir prévu la catastrophe avant tous les autres.

    ##################”"

    Je crois que voilà une remarque qui serait digne d’un communiste.
    En effet, si vous pouvez crier “printemps” toute l’année, l’arrivée du printemps certes vous donnera enfin raison. Mais vous aurez eu tort 9 mois sur 12, pas de quoi se réjouir ;) Or le vrai talent le seul qui mérite reconnaissance, ne consiste t-il pas à avoir raison tout le temps ?

  9. eyoka a écrit le 7 septembre 2012 à 19 h 19 min

    L’eurozone me fait penser à un patient grabataire, qui convulse au moindre courant d’air, en phase terminale de la maladie la plus horrible de votre choix, et qui part en fibrillation dès qu’on parle à côté.

    Les banquiers, les politiciens sont les équipes médicales (ou pseudo plutôt genre gourou, marabouts) qui font de l’acharnement thérapeutique au lieu de laisser mourir leur patient dans la dignité.

    ——————————

    La comparaison me parait correcte. Phase terminale. Bientôt les médecins laisseront la place aux notaires et aux avocats – y’aura du spectacle. Pas très ragoutant, mais haut en couleurs.

  10. ABRUTIX a écrit le 6 septembre 2012 à 9 h 11 min

    Peut-être qu’une solution intermédiaire serait de garder l’Euro comme monnaie commune (effectivement) mais de faire une monnaie nationale adossée à quelque chose de tangible.

    je ne suis pas monétariste du tout, mais ce que j’imagine (merci de me corriger) c’est que si nous réalisons une monnaie nationale adossée à une réserve composée d’or/argent/cuivre/métaux rares par exemple (on se fiche de quoi, mais c’est adossé), il va être difficile de nous attaquer sur les marchés puisque la valeur du nouveau Franc serait indexée à ce panier.

    —————-

    Dans le cas que vous décrivez, les spéculateurs boiraient l’or de la BdF. En effet, “adosser une monnaie sur l’or”, ce n’est pas autre chose que de garantir que l’on reprend cette monnaie en échange de la quantité pré-spécifiée d’or. Donc les spéculateurs, qui sont des êtres mauvais, viendraient avec des tombereaux de francs et les échangeraient à la pauvre Banque de France contre son bel et bon or, jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus. Et alors, la monnaie française ne serait plus adossée sur l’or. La durée totale des opérations d’assèchement devrait être d’environ douze jours ouvrés.

  11. 63 – Oui, je reconnais que je n’avais absolument pas pensé à cette perspective. Merci pour votre remarque.

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