Aurait-on pu convaincre Perrette, allant vendre son lait à la ville, le pot sur la tête pour marcher plus vite, de faire preuve de plus de prudence ? Rien n’est moins sûr. La fermière rêvait de veaux, de vaches et de cochons et, jusqu’à voir sa fortune répandue par terre après avoir trébuché, elle n’aurait sans doute pas voulu en entendre parler. Dans l’Europe de la crise financière, le rôle de la laitière est tenu par les hauts responsables du secteur bancaire. On les voit s’opposer aujourd’hui à l’idée d’une séparation de leurs activités, recommandée au nom de la prudence, entre métiers à risques – en particulier le trading sur les marchés – et banque de dépôt et de crédit.

En dépit du bon sens ? La séparation semble en effet pouvoir permettre de résoudre plus rapidement le problème posé par des entités présentant un risque “systémique” de déstabilisation de l’ensemble de l’économie. Le retour au modèle du Glass Steagall Act casserait le cercle vicieux formé par des banques devenues trop grosses pour que les Etats les laissent faire faillite, et encouragées involontairement par ce contrat d’assurance implicite à prendre plus de risque que de raison. “Les seuls qui n’y ont pas intérêt sont quelques dirigeants et les traders”, estime en substance une étude du cabinet d’analyse financière AlphaValue.
La séparation totale des métiers
AlphaValue, qui vient d’être récompensé par Extel Thomson Reuters du prix de la meilleure recherche indépendante, fait la démonstration convaincante du bilan positif que produirait le changement. Le cabinet ne défend ni la proposition Volcker, plus ou moins retenue aux Etats-Unis, qui interdit le trading pour compte propre, ni la recommandation de la commission Vickers en Grande-Bretagne, qui consiste à isoler la banque de détail sans forcément couper les liens capitalistiques avec le reste des activités. La vraie solution passe par la séparation totale des métiers, via une scission juridique de l’actionnariat. En tant que société de conseil aux investisseurs boursiers institutionnels, AlphaValue a entrepris d’évaluer ce que serait l’option la plus favorable aux détenteurs d’action du secteur bancaire.
Sa conclusion est que, pour une fois, l’intérêt des actionnaires converge avec l’intérêt général. Pour les actionnaires, le raisonnement tient au fait que, en Bourse, les banques françaises sont aujourd’hui perçues comme des conglomérats. Cela induit une décote par rapport à ce que donnerait l’addition de la valeur de chaque activité cotée séparément. Cette décote est évaluée entre 24 et 47 % pour les banques françaises selon la méthode retenue. “Les actionnaires pourraient récupérer une partie de leur perte tout en gardant une option sur un retour à meilleure fortune”, estime l’analyse. Il y a du chemin à faire : la destruction de valeur boursière accumulée par les banques françaises depuis 2007 représente 164 milliards d’euros, soit un repli de 81 %, recapitalisations et dividendes inclus, indique AlphaValue.
Les autres “parties prenantes” s’y retrouvent aussi, poursuit l’analyse. Le contribuable échappe au risque de devoir mettre la main à la poche, le client est mis à l’abri des conflits d’intérêt évidents entre banque de marchés et banque commerciale, l’épargnant y gagne en sécurisation de ses dépôts, l’employé retrouve une image positive, car utile à la collectivité, de l’entreprise qui l’emploie… Bref, l’intérêt général en sort gagnant.
“Cotillon court”, c’est ça.
Mais pas les “souliers plats”, c’est pas Pérette.