Le Cygne noir contre Dr Doom

Pourquoi l’immense majorité des experts financiers de la planète ont-ils été incapables d’anticiper le désastre qui menaçait 
l’économie américaine en 2008 ?

Aux États-Unis, on les surnomme le Cygne noir et Dr Doom (doom signifie la fin du monde ou le jugement dernier en anglais). Ils appartiennent à cette poignée d’experts de la finance qui ont annoncé la catastrophe. Mais Nassim Nicolas Taleb et Nouriel Roubini, de leur vrai nom, n’ont pas fait que cela. Ils ont aussi voulu expliquer pourquoi l’immense majorité des acteurs et des observateurs de la finance est restée aveugle à l’imminence du désastre.


Jusqu’au XVIIIe siècle, les Européens pensaient que tous les cygnes étaient blancs. Ils n’en avaient jamais vu d’un autre plumage. Parler d’un cygne noir, c’était évoquer un événement à la probabilité tellement faible qu’elle en était entièrement négligeable.

Selon N.N. Taleb, aux yeux des professionnels de la finance américains, l’effondrement des prix immobiliers qui a déclenché la crise des subprimes (crédits hypothécaires à haut risque) possédait exactement les mêmes caractéristiques que le cygne noir. C’était l’un de ces événements extrêmes auxquels les prévisionnistes attachent une probabilité tellement infime qu’ils les considèrent comme purement et simplement négligeables.

Des valeurs extrêmes

Comment comprendre qu’une bonne partie de ces experts ait persisté à nier l’existence d’une crise majeure pendant toute l’année 2008, alors même que les signes devenaient criants ? L’incompétence de ces experts est sans doute à incriminer. Mais pour N.N. Taleb, un ancien quant (spécialiste des mathématiques financières) de Wall Street qui se consacre désormais à la philosophie du hasard (1), la chose est bien plus complexe. Elle tient à la fragilité des connaissances humaines, particulièrement lorsqu’elles portent sur l’avenir. Au fond, lorsqu’ils doivent « percer les forces obscures du temps », les êtres humains se comportent à peu près tous comme le commun des mortels. Ils s’en tiennent à un savoir « inductif », celui-là même qui avait convaincu les Européens que tous les cygnes étaient blancs.

Ils sont en quelque sorte comme la dinde évoquée par le philosophe Bertrand Russell. Celui-ci imaginait une dinde qui verrait chaque jour un fermier lui apporter une bonne ration de grains. Au fil du temps, elle finit par se forger une idée optimiste de son univers, peuplé de gentils fermiers attentifs à ses besoins. Cette vision du monde risque cependant d’être brutalement battue en brèche le jour de Noël.

Cette attitude face à l’avenir trouve une contrepartie dans les instruments mathématiques utilisés par les prévisionnistes. L’immense majorité de ces outils, à commencer par la théorie du portefeuille développée par les prix Nobel d’économie Robert Merton et Myron Scholes, repose sur la fameuse courbe en cloche de Gauss, encore appelée « loi des grands nombres ». Rappelons-le, celle-ci a pour particularité d’attacher une probabilité très faible aux valeurs extrêmes d’une variable. La loi de Gauss convient parfaitement à tous les jeux de hasard, du jeu de dés à la roulette, en passant par la loterie nationale. Ainsi, si je jette 100 fois un dé, la probabilité qu’il retombe toujours sur le 6 est infinitésimale.

La loi de Gauss, observe cependant N.N. Taleb, ne convient pas au monde économique moderne. Celui-ci est en effet gouverné par les « cygnes noirs », autrement dit par les valeurs extrêmes, les événements que personne ne pouvait prévoir, parce qu’ils n’entraient tout simplement pas dans l’horizon de la connaissance.

(…) Les krachs financiers seraient donc des cygnes noirs ? Des événements tellement extrêmes qu’ils échapperaient à l’horizon des experts de la finance ? N. Roubini, économiste et consultant réputé de longue date, réfute cette vision. Si l’on se penche sur l’histoire du capitalisme, les crises financières sont des événements parfaitement triviaux. Bref, ce sont des cygnes blancs (2). Qu’on en juge. Si plusieurs cycles spéculatifs s’étaient produits auparavant, depuis l’emballement néerlandais autour des tulipes à l’engouement spéculatif sur les billets émis par la Compagnie des Indes de John Law, la première crise financière mondiale s’est déclenchée à Londres, en 1825. À son origine, des conditions de crédit faciles, favorisées par la banque d’Angleterre, une bulle spéculative liée à des investissements dans le « marché émergent » du Pérou, ainsi que des fraudes comptables. En 1857, la crise partit cette fois des États-Unis et d’une spéculation sur les esclaves et la construction de chemin de fer, notamment. Les banques perdirent des plumes, coupèrent les lignes de crédit, firent fasse à la panique des déposants. La panique atteignit ensuite l’Angleterre. En 1873, la crise eut cette fois comme point de départ l’Europe continentale, et notamment une spéculation autour des réparations de guerre françaises vis-à-vis de l’Allemagne. D’autres crises similaires survinrent en 1836, 1866 et 1893, puis au XXe siècle, en 1907 et, bien sûr en 1929. (…)

Notes :

(1) Nassim N. Taleb, Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible, Belles Lettres, 2008.

(2) Nouriel Roubini et Stephen Mihm, Crisis Economics. A crash course in the future of finance, Penguin Press, 2010.

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Commentaires (2)

  1. Hum… La courbe de Gauss recouvre TOUS les événements… parler d’événements… ou de valeurs “extrêmes” n’a pas beaucoup de sens, une valeur est une valeur, ce qui fait qu’une valeur est “extrême”, c’est le fait que cette valeur n’arrive pas très souvent… mais c’est normal quand on parle de probabilités… Un événement arrive très très rarement parce que les probabilités sont infimes… Et c’est ce qui explique que vous et moi n’avons jamais gagné le gros lot à la loterie… Bref j’ai rien compris à cet article sauf que peut-être ce type devrait cesser de se consacrer à la “philosophie du hasard”, et plutôt faire des mathématiques, comme tout le monde…

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