L’économie c’est la guerre avec d’autres moyens
Par Michel Koutouzis (*)
La « crise de l’euro », tout comme la « bulle du dollar » que nous concocte la réserve fédérale, sont les armes de destruction massive d’une guerre mondiale qui se déroule sous nos propres yeux. Cette guerre a trois objectifs qui ne sont pas financiers : faire perdurer autant que possible l’hégémonie américaine sur le monde d’une part ; d’autre part, imposer aux plus démunis et aux classes moyennes la fatalité d’une régression nécessaire du coût de leur force de travail et, enfin, en finir avec l’essence même de l’État de droit ne lui laissant que ses aspects formels.
Dans cette guerre, le marché manipule le politique, les spéculateurs les fonds de pension et autres institutions qui gèrent les retraites de millions d’individus, depuis que, dans un autre combat plus ancien, les services collectifs ou étatiques ont été remplacés par les assurances privées et les fonds de pension. L’épicentre de cette guerre reste le marché obligataire, « travaillé au corps » par l’action aussi bien financière que politique des fonds spéculatifs et autres hedge fonds.
A tous ceux qui pensent que le monde marche sur la tête ; à tous ceux qui considèrent que les options se résument entre les choix de la croissance et celui de la rigueur budgétaire ; à tous ceux qui opposent des États bons gestionnaires à d’autres sensés être dépensiers ou frivoles ; à tous ceux qui opposent l’humanité des solutions politiques au cynisme mortifère du marché ; à tous ceux enfin qui se croient en paix dans un monde rationnel et cohérent et dont le seul défaut réside dans l’inconstance d’un marché qui fait passer ses intérêts gloutons avant le bien commun et obstrue la route paisible vers le progrès, il faudrait leur rappeler, par des images de Guadalcanal, d’Hiroshima ou de Stalingrad, que la guerre, quelle que soit, a sa propre logique qui vise la suprématie d’un camp sur un autre, et qu’en l’occurrence, exiger de l’humanité de la cohérence, de la justice ou du bon sens, c’est comme demander à ses troupes, lors d’une offensive stratégique à Verdun, de déposer les armes, mettre les mains dans la poche et rentrer chez soi.
Toute guerre est le résultat de plusieurs facteurs : volonté d’hégémonie, constat d’une impasse, besoin de se défendre ou de défendre un projet politique ou/et idéologique. Besoin aussi d’en finir, en donnant le coup de grâce, à un monde que l’on considère comme moribond et qui ne tient qu’au fil de ses certitudes, de ses croyances ou de ses habitudes acquises au fil de temps mais qui empêchent votre propre vision des choses. La force des armes faisant l’économie d’un effort pour convaincre ou séduire. Elle permet aussi à ne pas s’embarrasser des « détails de l’Histoire », à soudoyer des Éphialtès pour indiquer les points faibles de l’ennemi, à utiliser la propagande pour semer le trouble et neutraliser les forces adverses.
Est-il besoin de mettre un mot, un exemple, derrière chacun de ces concepts guerriers ?
Tout au plus, indiquons que si les armées conventionnelles (et leur armature technologique moderne) sont bel et bien engagées là où il semble nécessaire de le faire, les armes de destruction massive utilisées dans cette troisième guerre mondiale sont essentiellement issues de l’arsenal financier.
Que cette guerre ait été conçue et préparée, qu’elle ait commencé par identifier les points faibles de l’ennemi ; qu’elle suive une logique implacable de conquête, comparable aux guerres coloniales, loin du regard des peuples qui la subventionne ; qu’elle ne se déclare pas ou si peu utilisant des guerres périphériques comme la Guerre Froide ; qu’elle utilise à sa guise les notions du bon droit, de l’évidence ou de l’appel au secours là où ça l’arrange comme Rome le faisait ; qu’elle impose ses besoins en tant qu’évidence universelle, tout comme le Troisième Reich ; qu’elle parle d’efforts surhumains à accomplir pour un monde meilleur occultant les raisons économiques qui la sous-tendent comme durant la guerre de Sécession, celle de Crimée ou de l’intervention des Alliés sur les terres soviétiques. Quelle fait le bonheur des maîtres de la finance, comme jadis elle faisait celui des maîtres des forges.
S’agit-il vraiment d’une guerre ? Il faut poser cette question aux fonds spéculatifs, sur la forme et sur le fond : N’attaquent-ils pas la zone euro ? Ne commencent-ils pas leur offensive par un point faible bien choisi (la Grèce) et qui vise la contamination, par paliers, du reste de l’Europe ? Dans un autre registre, qui a tout à voir, les menaces de la troïka ne sont-elles pas perçues du moins par le peuple grec comme un ultimatum, contre lequel il se mobilise se référant constamment au fameux NON de non recevoir aux forces de l’Axe ? Ne traite-t-il pas les partis qui ont accepté le mémorandum comme il traitait les collaborateurs aux forces occupantes ?
Ceux qui occupent New York, puis toutes les grandes cités occidentales, ceux qui s’indignent, ceux qui, comme au Front de Gauche, choisissent comme slogan central le mot résistance, n’indiquent pas, qu’au moins pour eux, la crise financière est perçue comme une guerre ?
Si ces mots, ces expressions belliqueuses se situent au niveau du symbolique, il en est tout autrement pour la guerre des monnaies, bien réelle et qui oppose trois modèles : une banque centrale distributrice et créatrice de monnaie (USA) agissant à l’encontre d’une théorie monétaire qu’elle a elle-même imposé au reste du monde ; une autre qui n’arrive pas à jouer son propre rôle, faute d’aboutissement d’un projet politique (Europe) et une monnaie cyniquement sous-évaluée et qui le reste faute de contestation suffisante de la part de ses « concurrents » et néanmoins « associés » (Chine).
(*) Michel Koutouzis est consultant auprès de la Commission et de l’ONU en matière de trafic de drogues et de blanchiment, auteur, documentariste.