Le piège de la répudiation

De temps à autre, des voix s’élèvent pour proposer la répudiation partielle ou totale de la dette souveraine. Certains invoquent l’impossibilité pour un pays d’augmenter encore la fiscalité – comme s’il s’agissait de la seule façon de réduire les déficits publics. D’autres considèrent illégitime la dette publique elle-même.


La répudiation d’Hagar – Giovanni Battista Tiepolo, 1719.

Peu importent ces positions in fine car  une répudiation de la dette n’est pas une mince affaire, ni pour la population ni pour les créanciers d’un pays. Ces deux groupes de personnes sont d’ailleurs souvent difficiles à distinguer l’un de l’autre.

Ayant déjà traité des conséquences des défauts sur la réputation d’un pays sur les marchés financiers, je me concentrerai ici sur les effets qu’aurait une répudiation de la dette française sur le public concerné. Ma position n’est pas de me faire l’avocat du paiement de la dette. Il est plutôt question de montrer que loin de nuire uniquement aux banques et aux riches, une répudiation de la dette affectera aussi la classe moyenne – plus spécifiquement les épargnants français et étrangers.

La dette publique est avant tout le symptôme d’un déséquilibre  structurel des comptes publics. A un moment donné, les déficits publics se sont enchaînés et les intérêts accumulés ont renforcé l’accumulation de la dette. En France, ce tournant a été atteint au début des années 1980[1] lorsque les timides réformes de libéralisation de l’économie, initiées à la fin des années 1970, ont été arrêtées. Depuis 1981, l’État français n’a plus jamais cessé d’accroître ses largesses, en particulier sociales à tel point que les dépenses sociales sont aujourd’hui le principal poste des dépenses publiques.

La répudiation de la dette souveraine est le résultat d’une décision unilatérale du pays débiteur. Il décide de ne plus rembourser une partie ou la totalité de sa dette. Comme pour un moratoire, les motifs déclarés et expliqués d’une répudiation peuvent assurer à un pays une plus ou moins grande clémence de la part des créanciers. Il faut pour cela convaincre ces derniers et les futurs investisseurs de deux choses.

La première est de bien leur faire entendre que le niveau de dettes est insupportable et qu’elles sont donc pratiquement impossible à rembourser dans les conditions actuelles, à moyen comme à long terme. La seconde est de les convaincre de l’engagement solide du pays à entamer des réformes. Dans ce cas, le pays qui répudie sa dette garde une chance de ne pas être ostracisé par les marchés financiers (les créanciers).

Les investisseurs du passé ne sont pas nécessairement les investisseurs du futur. Un pays fortement endetté peut répudier une partie de sa dette sans trop entacher sa réputation s’il procède à des réformes structurelles qui déboucheront sur un processus de croissance attractif pour les investisseurs.

Reste qu’il est très difficile de manœuvrer de telle sorte que la  répudiation n’entraîne pas une perte de réputation durable. S’il est vrai que 57% de la dette publique française est détenue par des non-résidents[2], la majorité de ses détenteurs sont des fonds mutuels de placement gérés par des institutions financières ou des compagnies d’assurance, comme attesté par l’étude portant sur les détenteurs de la dette publique française élaborée par Thomson-Reuters[3].

Autrement dit, les principaux investisseurs dans la dette publique française sont des petits et moyens épargnants (parmi les détenteurs résidents en France, 53,49% sont des compagnies d’assurance et OPCVM). Les banques françaises ne représentent que 15% de la détention totale de la dette et les grandes fortunes ont  plutôt tendance à se composer un patrimoine d’actions et de biens immobiliers[4].

Une répudiation de la dette publique française aurait donc tendance à affecter plus négativement les détenteurs d’assurances-vie, les acheteurs de parts de SICAV (Société d’Investissement à Capital Variable) et FCP (Fonds Commun de Placement), les assurés de complémentaires santé et retraite. La classe moyenne serait donc certainement bien plus affectée que les « riches » par une répudiation de la dette française.

Inutile d’envisager une répudiation qui viserait à « épargner » la classe moyenne car  les titres de dette publique ne sont pas nominaux mais au porteur. En outre, ces titres sont aussi négociables sur les marchés monétaires et obligataires et changent donc de main de façon régulière et anonyme. De surcroît, une répudiation de la dette détenue par des non-résidents en affectant les épargnants étrangers peut provoquer des représailles des pays principalement concernés.

En conclusion, la dette publique est avant tout un piège pour la population du pays qui l’accumule. Il ne peut pas y avoir de répudiation sans dommage collatéraux lourds à l’égard de celle-ci. Autrement dit, la solution supposément simple  au problème de la dette est au mieux une solution simpliste.

Notes

[1] La série des soldes budgétaires de l’État français est disponible ici.

[2] Agence France Trésor, 2012.

[3] Thomson-Reuters, 2011.

[4] Agence France Trésor, 2012.

24HGold

(Merci à Imperator.)

 

Commentaires (12)

  1. L’alternative c’est une hyper-inflation répudiant tout autant la dette et faisant souffrir encore plus et plus longtemps la classe moyenne (enfin… ce qu’il en reste) MAIS sécurisant les profits éhontés des banquiers. C’est déjà en cours : regardez l’évolution du prix de l’essence à la pompe.

    Beau métier, banquier: on peut jouer en bourse sans aucun risque. Les pertes sont pour le contribuable, les profits pour les banquiers. Je me suis trompé d’orientation, moi…

  2. J’ose espérer que vous publiez cet article dans l’optique de démasquer les imposteurs qui jouent sur les peurs du contribuable.

    Sinon cela voudrait dire que vous êtes tout simplement favorable à l’esclavage par la dette.
    Comme je dis toujours, vaut mieux en chier libre que enchaîné.

  3. On ne peut pas dire que ce soit les plus pauvres qui trinquent, entre temps le mec informé a déjà clôturé sont PEA et ses assurance vie pour acheter de l’or/argent (ce qui est le cas des personnes lisant Fortune je suppose).

  4. “loin de nuire uniquement aux banques et aux riches, une répudiation de la dette affectera aussi la classe moyenne – plus spécifiquement les épargnants français et étrangers”

    Tant mieux.

    Les épargnants sont les plus solides soutiens du “Système”.

    Qu’ils s’appauvrissent et souffrent les en détachera.

    Sinon, d’accord avec Max64 mais connaissant la ligne du blog, il aurait tort de s’inquiéter. 24hGold étant un site éminemment libéral (sacralisation de la dette, etc.), il me paraît évident que cet article n’est repris que pour mettre en évidence une situation de fait et non pour abonder dans le sens de l’auteur quant aux conclusions qu’il en tire.

  5. Si j’ai proposé cet article, c’est pour faire réfléchir. L’auteur a raison: qui n’a pas pensé ici à rayer d’un trait de plume la dette de l’Etat? C’est tellement plus simple…. Mais comme le dit Delamarche, il y a une contrepartie: sommes-nous prêt à la payer?

    Ce n’est pas si simple, aussi bien que sur le plan économique que politique.

    Je pense que nous aurons à la fois une restructuration de la dette (défaut partiel), et une hausse des prélèvement (ca va venir sitot les élections terminées), et une inflation officielle à deux chiffres.

  6. Il y a des solutions simples, cela ne veut pas dire qu’il existe des solutions indolores. Là réside la nuance.
    Quant aux payeurs, j’imagine que c’est comme les pollueurs. Que ceux qui ont profité à fond du système paient (épargnants-gnan-gnan, rentiers et subventionnés de toute part) ne me fera pas pleurer. Au contraire, ce ne sera que justice.
    Pourquoi s’en plaindre? Quant aux pauvres, ils n’ont rien à perdre et rien à faire gagner. S’ils parviennent à faire connecter deux neurones entres eux, ils peuvent même devenir un sacré pouvoir. Ah, cette fameuse conscience de classe éternellement inverse à la pyramide et à ses intérêts bien compris….

  7. Cambronne (le n°1) a écrit le 1 juin 2012 à 0 h 23 min

    Bon texte, merci de l’avoir mis ici.

    “Au lieu de philosopher sur l’immoralité de l’univers financier, il est plus efficace et moins dangereux d’en assimiler les règles et d’utiliser ses opportunités.”

    Je souscris (si je peux dire)!

    C’est pas une solution miracle, mais le système de rente perpétuelle permettrait de réduire le coté odieux de la dette publique. Je suppose que l’auteur de cet article sous entend que les épargnants français soient majoritaires dans la possession de cette rente. Il reste qu’on échappera pas à une hausse des prélèvements et à une révision de la gestion publique (Etat, collectivités locales, sécu, etc).

  8. ” les principaux investisseurs dans la dette publique française sont des petits et moyens épargnants. (…) Une répudiation de la dette publique française aurait donc tendance à affecter plus négativement (…) la classe moyenne (…) que les « riches ».

    ” les titres de dette publique ne sont pas nominaux mais au porteur. En outre, ces titres sont aussi négociables sur les marchés monétaires et obligataires et changent donc de main de façon régulière et anonyme. ”

    —-
    Il y a une contradiction:

    d’un côté ils disent qu’ils savent que les titulaires de la Dette sont des Français pauvres ou de classes moyenne (et pas du tout des riches fonds spéculatifs étrangers).

    de l’autre que ce sont des titres anonymes, donc impossible de savoir qui les possède.

  9. @ Imperator

    Les traîtres de France Trésor savent très bien que la Dette est détenue à 90 % par des riches fonds étrangers, mais ils ne veulent pas que les Français le sachent.

    Ils le savent exactement, puisqu’ils paient les intérêts.

  10. @ Imperator. a écrit le 31 mai 2012 à 12 h 30 min

    … qui n’a pas pensé ici à rayer d’un trait de plume la dette de l’Etat? C’est tellement plus simple…. Mais comme le dit Delamarche, il y a une contrepartie: sommes-nous prêt à la payer?

    —-
    Mais nous payons déjà, énormément d’argent, sans aucune autre contrepartie d’aucune sorte.

    C’est exactement comme un ménage en surendettement, on lui propose des nouveaux prêts pour le sauver, c’est-à-dire payer les intérêts des prêts en cours, et ont en profite pour lui imposer de nouvelles garanties, des cautions, des gages, des hypothèques.

    Tout l’intérêt des usuriers est de sauver le flux des intérêts au maximum, et d’obliger le créancier à faire sa propre liquidation pour payer.

    Donc la solution d’imposer aux États de sabrer dans leurs dépenses et d’augmenter leurs recettes fiscales s’impose comme une évidence à tous ceux qui profitent de l’endettement.

    Cet argent n’est pas dû par les États, ni les intérêt car il ne correspond pas à la livraison de produits ou de services: ce sont des jeux d’écritures.

    Un État qui dispose de sa monnaie ne peut jamais se retrouver endetté: si son budget n’est pas en équilibre, le paiement des dépenses engagées génère de l’inflation, parce qu’une créance d’État c’est comme un billet de banque, et c’est tout.

    Jamais un

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