Le quatrième choc pétrolier

Derrière le prix élevé des carburants qui focalise l’attention des candidats à la présidentielle, il y a la réalité négligée d’un véritable troisième choc pétrolier rampant. La facture énergétique de la France a doublé en moins de 10 ans. Cela pose des problèmes à tous les échelons de l’organisation économique et sociale, en redistribuant les cartes du pouvoir d’achat des ménages et en pesant sur les entreprises. Il ne s’agit pas d’un accident de parcours.

L’évolution défavorable de l’euro au cours des 24 derniers mois a joué défavorablement, tout comme les tensions avec l’Iran. Pourtant, la tendance est là : le monde est pendant encore plusieurs décennies extrêmement dépendant des énergies fossiles, avec un rapport tendu entre une offre qui s’appuie sur des ressources de plus en plus coûteuses à extraire et une demande en progression constante.

Le thème de l’énergie pourrait être l’occasion de se projeter loin dans le futur. Il reste pour l’instant traité comme un problème conjoncturel…

Fait divers ? Le 13 mars dernier au matin, un pompiste parisien anonyme ajuste ses compteurs. Le litre de “super” 95 s’affiche à 2,02 euros. Le chiffre,vite repéré par un site spécialisé, fait le tour des rédactions. On s’était habitué aux lois décrétées à chaud, tout de suite après un drame de l’actualité, pour rassurer l’opinion publique. Ce penchant s’applique aussi désormais à des faits de la vie économique.

Face aux gros titres qui alimentent la grogne populaire en annonçant que, quelque part en France, le litre de super, dont la puissance symbolique a depuis longtemps remplacé celui de la baguette, a franchi la barre des deux euros, les deux principaux candidats à l’élection présidentielle promettent des mesures immédiates et identiques, consistant à faire baisser le prix des carburants. En oubliant de préciser : le temps d’une élection. Comme si la hausse du prix du super était un phénomène ponctuel, et une problématique isolée.


Choc rampant

Pour les spécialistes, c’est le signal avancé d’un mouvement de fond qui devrait rappeler à l’Europe en général, et à la France en particulier, leur condition de pays assujettis à d’autres pour leurs approvisionnements en énergies fossiles. Cela fait quatre ans que les prix des carburants augmentent sans discontinuer. Derrière, c’est l’ensemble de la facture énergétique d’une économie dépendante à 69,5 % des énergies fossiles pour sa consommation finale, qui flambe sans discontinuer.

Le montant de la facture énergétique de la France en 2011 n’est pas tombé du ciel : on savait depuis plusieurs mois qu’elle franchirait la barre des 60 milliards d’euros, en hausse d’un tiers par rapport à 2010 et de plus de 100 % par rapport au milieu de la décennie 2000. “On peut véritablement parler d’un troisième choc pétrolier, rampant cette fois, estime Olivier Appert, président du Conseil français de l’énergie – qui regroupe des entreprises liées à l’énergie – et d’IFP Énergies nouvelles, organisme public de recherche et de conseil sur le sujet. Les niveaux de prix actuels représentent un record absolu.”

Phénomène structurel

Et il ne s’agit pas d’un phénomène transitoire. Pour l’Europe, l’évolution défavorable de la monnaie unique face au dollar n’a pas aidé. L’aspect conjoncturel des tensions diplomatiques avec l’Iran est également à prendre en compte. Mais pour l’essentiel, le phénomène est structurel. La consommation mondiale a diminué ponctuellement en 2009, pour la première fois depuis le second choc pétrolier (1979), lorsque la chute du Shah avait provoqué le retrait du pétrole iranien. Puis la hausse a repris.

Malgré les découvertes de gisements récemment médiatisées, le monde continue de consommer beaucoup plus de pétrole qu’il n’en trouve par l’exploration”, rappellent les signataires d’un appel pour “Mobiliser la société face au pic pétrolier” (Le Monde 22/03), animé notamment par des anciens du groupe Total et de l’IFP, l’Institut français du pétrole. Le phénomène du croisement des courbes entre rythme de découverte et rythme de production ne fait pas l’objet de controverse. Ce qui fait débat en revanche, c’est la durée du plateau au cours duquel la production va stagner, avant de retomber progressivement.

En attendant, l’ombre du pic pétrolier se fait plus envahissante avec la montée en puissance des grandes économies émergentes devenues des consommateurs majeurs d’énergie fossiles, comme la Chine, qui vient désormais juste après les États-Unis pour la consommation de pétrole. L’Europe est déjà dans le post-pic, avec un repli de la production depuis le milieu de la décennie 2000, note le consultant Jean-Marc Jancovici dans sa lettre électronique, “avec pour conséquences que les prix ne sont pas prêts de se calmer”.

Addition sociale

Les conséquences sont profondes. “Banlieues lointaines, zones pavillonnaires à forte consommation d’énergie à l’écart des transports en commun : pour la partie de la classe moyenne dépendante du transport automobile, l’addition est très lourde. Plus bas sur l’échelle sociale, on observe la formation d’une bulle de précarité énergétique”, explique un observateur. 3,8 millions de ménages modestes, représentant 8 millions de personnes, sont concernés.

Ce sont des familles identifiées comme devant consacrer plus de 10 % de leurs ressources aux dépenses d’énergie du foyer. Les entreprises, en fonction de leur taux de dépendance aux énergies fossiles, souffrent de la même façon.

Les questions devraient affluer. “Le fait que le gaz soit quatre à cinq fois moins cher aux États-Unis depuis que ce pays a décidé de développer les énergies non conventionnelles, et notamment la fracturation hydraulique, crée un fort différentiel de compétitivité avec nos entreprises, remarque Olivier Appert. Comment se positionner sur ces sujets ? Il faudrait au moins pouvoir en débattre.

Réponses conjoncturelles

A un mois de l’élection présidentielle, les candidats réagissent tout autrement. Chacun y va de sa mesure de circonstance. François Hollande a pris l’initiative. Il entend bloquer les prix pendant un temps, s’il est élu, puis les stabiliser en jouant avec le montant de la TIPP, la taxe intérieure sur les produits pétroliers, fixée de manière proportionnelle au prix de l’essence, et qui donc rapporte d’autant plus à l’État que ce prix est élevé. Un temps désarmé par cette proposition, Nicolas Sarkozy a saisi la perche que lui tendait Barack Obama, lui aussi en campagne électorale.

Les États-Unis, suivis par la Grande-Bretagne, suggèrent que les tensions géostratégiques justifient de puiser dans les stocks stratégiques pour contenir les prix. En jeu : des emplois et de la croissance. Et aussi des voix d’électeurs, puisque par exemple en France, le poste “transports” représente 15 % du budget des ménages depuis le début des années quatre-vingt-dix.

En termes d’efficacité, les mesures proposées, si elles sont appliquées, auraient bien entendu un impact sur les prix. Soit très direct avec le blocage proposé par le candidat socialiste (à condition de justifier la “situation de crise”, comme le prévoit la loi), soit indirect, via le recours aux stocks stratégiques ou les variations de la TIPP, technique qui consisterait donc à réduire cette taxe proportionnelle à concurrence de la réduction de prix souhaitée.

Il est possible alors que les médias puissent à nouveau titrer sur l’annonce d’un repli des prix du super. Pour combien de temps ? Le blocage des prix provoque l’étranglement des raffineurs et des distributeurs. Le jeu de la TIPP peut, lui, rapidement se transformer en cauchemar financier pour l’État si, comme c’est probable, les prix des approvisionnements continuent à augmenter. Quant aux stocks stratégiques, 17 millions de tonnes en France, ils correspondent à peine à trois mois de consommation. C’est assez, cela dit, pour passer l’élection. Mais au-delà ?

Pour que l’objectif consistant à rassurer l’électeur fonctionne à plein, il faut aussi que n’apparaissent pas de manière trop évidente les effets secondaires des différentes mesures. Bloquer les prix ou puiser dans les stocks revient à brûler des cartouches conçues pour des périodes de crise profonde. “Puiser dans les stocks stratégiques semble hors sujet, considère Emmanuel Guérin, de l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales).

Cela se justifierait dans une phase de crise aiguë, dans l’espoir de faire baisser les prix et de pouvoir reconstituer les réserves à un prix plus bas. C’est le contraire qui se produirait si l’on y piochait maintenant et qu’une vraie crise avec l’Iran provoque la flambée du baril.”

L’AIE, l’Agence internationale de l’énergie, consultée lorsqu’il s’agit de déclencher un recours coordonné aux stocks stratégiques, ne va pas pour l’instant dans ce sens. “Puisqu’il n’y a actuellement aucune perturbation spécifique de l’offre, nous ne prévoyons aucune action coordonnée pour le moment”, soulignait récemment la directrice exécutive de l’AIE, Maria van Hoeven, dans une déclaration rapportée par l’agence Dow Jones Newswires.

En 1990, lorsque Pierre Bérégovoy avait eu recours au blocage des prix, la situation de crise évoquée pour justifier la décision était rien moins que l’invasion du Koweit par l’Irak. L’équivalent, aujourd’hui, serait une guerre contre l’Iran, avec engagement de pays tiers aux côtés d’Israël pour contrer une tentative de blocage du détroit d’Ormuz.

De l’usage de la TIPP

Dans un autre registre, des mesures visant à faire baisser le prix de l’essence génèrent un large effet de déperdition. De telles mesures soulagent certes les entreprises, mais pour les ménages, elles s’adressent en priorité aux plus modestes et, parmi eux, à ceux qui dépendent de l’usage de l’automobile pour leur activité professionnelle. Or, la mesure profite à l’ensemble de la population, y compris à ceux qui pourraient absorber sans trop de mal la hausse des coûts. “Pour éviter ce gaspillage, il y a certainement d’autres types de mesures à prendre, beaucoup plus ciblées” estime Katheline Schubert, de l’École d’économie de Paris.

En termes de raisonnement économique, l’idée consistant à faire artificiellement baisser le prix des carburants semble disqualifiée. Ce type de proposition “aurait pour résultat de contribuer à maintenir aussi longtemps que possible une balance commerciale en déficit (70 milliards cette année à cause de l’énergie !), des émissions de CO2 élevées (que la loi oblige à diviser par 4 depuis 2005), et un déficit public croissant pour garantir les recettes à l’exportation des Saoudiens, Russes, Irakiens et Nigérians” juge Jean-Marc Janncovici.

Cela revient à encourager les producteurs à augmenter encore leurs prix, dès l’instant où ils ont intégré le fait que ce renchérissement sera compensé par une baisse des taxes, et n’aura donc pas d’impact sur la demande” poursuit Katheline Schubert. Il serait plus sage, selon l’économiste, d’organiser un autre partage de la rente énergétique en instaurant une taxe carbone qui fasse pression sur les prix demandés par les pays producteurs soucieux de soutenir la demande, en orientant le produit de ces taxes vers la réduction de la dépendance à l’égard des énergies fossiles achetées à l’extérieur.

Débattre en toute transparence de l’usage qui doit être fait du produit de la TIPP serait un premier progrès” juge Emmanuel Guérin. On peut en effet estimer que la vocation d’une telle taxe serait naturellement de financer la recherche sur les moyens permettant d’évoluer vers un autre système énergétique.

L’impasse des candidats sur le sujet

La transition énergétique, autrement dit la diminution de la dépendance du PIB aux énergies fossiles, et en priorité à celles – pétrole et gaz – qu’il s’avère nécessaire d’importer, voilà le vrai sujet, sur lequel les candidats à la présidentielle ont fait l’impasse.

Le débat sur les gaz de schiste, entre poison environnemental et trésor enfoui dont on ignore le potentiel ou la dangerosité exacts, aurait dû faire surface dans ce contexte, mais il reste considéré comme trop explosif politiquement.

Dans un autre domaine, pourquoi ne s’attaque-t-on pas davantage au transport, encore dépendant à pratiquement 100 % du pétrole ? “C’est le maillon faible des politiques énergétiques des dernières années, estime Emmanuel Guérin, aussi bien d’ailleurs en France qu’au niveau européen.

La grande industrie est couverte par un dispositif de quota d’émission de gaz à effet de serre. Cimentiers, chimistes, sidérurgistes ont désormais l’obligation, en cas de dépassement des limites fixées, de racheter des droits d’émission de carbone, même si, compte tenu des très bas prix du carbone, l’impact du dispositif est pour l’instant limité. Dans le bâtiment, de substantielles politiques d’efficacité énergétique sont menées, en tout cas au niveau des constructions neuves.

Mais le transport avance encore en roue libre si l’on peut dire, et ses émissions continuent à progresser. L’effort le plus spectaculaire du secteur concerne l’efficacité énergétique. La consommation moyenne de carburant pourrait diminuer de 30 % d’ici 2020 et de 50 % d’ici à 2030, estime l’industrie, qui a l’espoir qu’en 2050, la consommation moyenne du parc mondial de véhicules sera réduite de moitié.

Chiffres clés

- 69,5 % : la dépendance française à l’égard des énergies fossiles dans la consommation finale.

- 63 milliards d’euros, le montant de la facture énergétique française en 2011 (30 milliards en 2005)

- 111 dollars : le prix moyen du baril en 2011.

- 3,8 millions de ménages modestes (8 millions de Français) consacrent plus de 10 % de leurs ressources aux dépenses d’énergie du foyer.

- 17 millions de tonnes : le montant des stocks stratégiques en France, trois mois de consommation.

[...]

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Commentaires (5)

  1. A cette dépendance s’ajoute celle de Bercy vis à vis de la TIPP, symbole de la symbiose “réussie” de ces deux dépendances sur l’autel de l’écologie.;;pas spécialement bien défendue par celle qui parle en son nom avec ses binocles disgracieux.
    Une piste (je vous rassure qui ne se trouve dans aucun programme) consisterait à organiser la décroissance : suppression des consommations inutiles, diminution de facto des importations, suppression, des aides à la natalité accaparées de facto par les allogènes, cessation du courant d’air ascendant de l’immigration, on peut estimer que les transports diminueront de fait.

    Une façon de sortir des schémas de pensées hérités du siècle dernier
    qui repose sur la consommation de futilités avec son lot de pollution et de dégradations.

  2. Organiser la décroissance des peuples qui utilisent le plus, c’est à dire les blancs alors que tous les autres peuples n’attendent que consommer…

    Cela se fera par la contrainte des prix, déjà on roule moins qu’il y a 10 ans.

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