Comment Margaret Thatcher a marqué l’Angleterre

Alors que sort sur grand écran un film sur sa vie, Margaret Thatcher revient à la mode en Grande-Bretagne. Pourtant, le bilan économique et social de la “Dame de fer” est noir. Et la haine qu’elle a suscitée dans les franges populaires est toujours aussi vivace.

Ce mercredi (15 février) sort sur les écrans le film sur Margaret Thatcher, La dame de fer ”, avec dans le rôle titre Meryl Streep. Celle qui a régné pendant onze ans sur le Royaume-Uni est sans doute la plus contestée des Premiers ministres britanniques. Son arrivée au 10 Downing Street en mai 1979 a marqué un tournant dans l’histoire du pays. Retour sur les années Thatcher.

L’homme malade de l’Europe

Depuis le milieu des années 1950, le Royaume-Uni est confronté à des problèmes économiques persistants: déficit commercial, déficit de la balance générale des paiements, endettement croissant, inflation galopante et sous-productivité. Le pays perd du terrain face à ses voisins: le taux de croissance moyen est de 2,8% dans les années 1960 alors que la France et l’Allemagne enregistrent des croissances de 5%. Durant cette période, les gouvernements travaillistes et conservateurs qui se succèdent appliquent des politiques de relance, qui entraînent un regain d’inflation, puis des politiques de rigueur afin de casser l’inflation. Cette stratégie dite de “stop and go” sclérose l’investissement des entreprises.

Le choc pétrolier de 1973 aggrave la situation. L’inflation atteint alors 25%. Le Royaume-Uni passe pour l’homme malade de l’Europe. En 1976, le gouvernement travailliste est contraint de solliciter l’aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme alors importante. En contrepartie, le Premier ministre de l’époque, James Callaghan, engage une politique déflationniste de compression de la masse monétaire et de réduction des déficits publics. Il obtient temporairement le soutien des syndicats qui acceptent une limitation des hausses de salaires. Fin 1978, alors que la croissance est revenue, les mêmes syndicats refusent la limitation à 5% des hausses de salaire et entament un grève de cinq mois (d’octobre à février 1979).

C’est dans ce contexte qu’ont lieu les élections législatives. Margaret Thatcher, qui dirige les Tories – le parti conservateur – depuis 1975, fait campagne sur la stigmatisation du “socialisme rampant” imposé par des syndicats tout-puissants. Elle promet de combattre l’inflation et d’encourager le libre marché. Elle obtient une victoire marquée (44% des voix contre 37% aux travaillistes), moins par adhésion de la population à son programme néolibéral que par un ras-le-bol du consensus Etat-patronat-syndicats. Et met aussitôt son programme en application: réduction des dépenses publiques, forte hausse des taux d’intérêts de la banque d’Angleterre pour comprimer l’inflation, suppression de l’encadrement des salaires et des prix.

Libéralisation à marche forcée

Sa politique monétaire -qui se fait sans dévaluation de la livre -, combinée au ralentissement de l’économie mondiale suite au deuxième choc pétrolier, entrainent une chute de 10% de l’activité en 1980-1981. Des pans entiers de l’industrie s’effondrent les uns après les autres. Le taux de chômage double (il passe de 5% en 1979 à 11% en 1983). En 1982, la production repart et le chômage baisse un petit peu. Mais c’est surtout la guerre qu’elle mène contre les généraux argentins pour récupérer les Malouines qui lui permet d’être réélue pour un second mandat en 1983. Margaret Thatcher poursuit alors à marche forcée sa libéralisation de l’économie du pays.

Elle lance une vaste vague de privatisations qui touchent tous les grands secteurs nationalisés de 1945 à 1951 (houilles, chemins de fer, aérien, aciérie, télécommunications, gaz, électricité, etc.). La première est celle de British Telecom (1984). Suivront notamment British Steal et British Airways. 29 entreprises employant 800 000 salariés sont privatisées. Elle s’attaque également à déréguler la finance. Les banques ne sont plus obligées de déposer une partie de leurs avoirs auprès de la banque centrale, les mouvements de capitaux sont libérés, les groupes étrangers sont autorisés à racheter 100 % des actions d’entreprises cotées britanniques et les commissions sur les échanges de titres sont supprimées. C’est ce qu’on appelle le “Big Bang de la finance” de 1986. L’internationalisation de l’économie britannique s’accélère alors fortement et la City s’impose comme une place boursière majeure dans le monde.

Margaret Thatcher engage par ailleurs un bras de fer avec les syndicats dont elle veut casser l’influence considérable: limitation du monopole syndical sur les embauches et les salaires, encadrement du droit de grève et répression des grèves “sauvages ”. Durant son passage au pouvoir, cinq lois sur les syndicats sont votées (en 1980, 1982, 1984, 1987 et 1988). Cette politique a entraîné sans doute la plus violente grève qu’a connu le pays, la grande grève des mineurs qui dura de mars 1984 à mars 1985. Un an de grève, soldée par un échec. Margaret Thatcher fait face à de très nombreuses grèves durant son règne. Mais elle a toujours résisté, elle n’a jamais transigé. D’où son surnom de “Dame de fer ”.

Désintégration de la société britannique

Margaret Thatcher est réélue en 1987 pour un troisième mandat puis chute en 1990, parce qu’elle a voulu réformer les impôts locaux. Elle est alors désavouée par une grande partie des conservateurs et doit céder sa place à John Major. Dans quel état laisse-t-elle le pays? Une inflation autour de 10%, un taux de chômage à 5,8% et une balance des paiements déficitaire de 30 milliards de dollars. Quant à la base industrielle, elle s’est fortement rétrécie au profit du tertiaire, et notamment de la finance. La libéralisation forcée de la finance a en outre noyé les exigences éthiques, comme le prouvent les nombreux scandales qui ont marqué la vie de la City dans les années 1990.

A ce bilan économique peu flatteur s’ajoute un bilan social et culturel “désastreux ”, selon Keith Dixon, professeur de civilisation britannique à l’université Lumière Lyon-2. Si Margaret Thatcher a été réélue trois fois, c’est qu’elle était très populaire. Car la “Dame de fer” a aussi su mettre un gant de velours, en réduisant notamment la pression fiscale sur les classes supérieures, moyennes et ouvrières qualifiées. Ce faisant, elle a flatté un électorat très nombreux, vivant en majorité dans le sud et le sud-est de l’Angleterre. Mais en parallèle, elle a réduit les allocations sociales pour les chômeurs. Résultat: si le niveau de vie moyen des britanniques a augmenté durant ces onze années, les inégalités sociales se sont fortement creusées.

L’écart de niveau de vie entre les pauvres et les riches était, en 1990, du même niveau que l’écart existant dans les années 1930. En onze ans, le libéralisme “sans âme” de Margaret Thatcher a produit une société à deux vitesses avec sa cohorte de laissés pour-compte, les chômeurs et les inaptes au travail. Des populations qui vivent en grande majorité dans les régions ruinées par la désindustrialisation accélérée du Royaume sous l’ère Thatcher, dans le nord de l’Angleterre, l’Ecosse et le Pays de Galles. “L’héritage de Margaret Thatcher, c’est la désintégration sociale, culturelle et identitaire du pays, estime Keith Dixon. La popularité de Thatcher est un phénomène anglais, pas britannique ”, ajoute cet Ecossais de naissance et petit-fils de mineurs.

Des traces toujours vivaces

Vingt ans après, il reste encore des traces douloureuses de l’ère Thatcher. Les inégalités de revenus sont toujours fortes: les 20% les plus riches travaillent trois heures de plus par semaine qu’au début des années 1980 et leurs revenus ont augmenté de plus de 2% hors inflation; les 20% les moins riches travaillent une heure de plus et leurs revenus ont augmenté de moins d’1 % hors inflation. Le fossé entre les riches et les pauvres et le plus large de tous les pays de l’OCDE. Le chômage touche 8% de la population, soit environ 2,5 millions de personnes, mais il y en a tout autant – 2,5 millions – qui se sont retirés du marché du travail, soit un taux de chômage potentiellement double.

Quant à la “haine” des classes populaires envers la “Dame de fer ”, elle est toujours aussi vivace. “Les mineurs qui ont participé à la grande grève de 1984-1985 n’oublieront jamais comment Margaret Thatcher les a stigmatisés, relate Keith Dixon. Ils ont été profondément marqué par sa phrase ‘vous êtes les ennemis de l’intérieur’ ”. “Tout est parti en vrille dans les années 1980. Depuis, on ne fait que recoller les morceaux ”, fait dire à l’un de ses personnages l’écrivain britannique Graham Hurley, dans son roman “The Take ”.

La Tribune

Commentaires (11)

  1. une belle saleté la copine a pinochet !! dommage qu’elle ait echappé a l’attentat a la bombe qui devait la pulveriser,ça aurait fait du nettoyage !!

  2. “Dans quel état laisse-t-elle le pays? Une inflation autour de 10%, un taux de chômage à 5,8% et une balance des paiements déficitaire de 30 milliards de dollars. Quant à la base industrielle, elle s’est fortement rétrécie au profit du tertiaire, et notamment de la finance. La libéralisation forcée de la finance a en outre noyé les exigences éthiques, comme le prouvent les nombreux scandales qui ont marqué la vie de la City dans les années 1990.”

    C’est un bon résumé. Thatcher n’ a pas résolu les problèmes structurels du Royaume-Uni; elle les a aggravé. Heureusement pour elle qu’il y a eu la guerre des Malouines pour sa réélection….

    “La popularité de Thatcher est un phénomène anglais, pas britannique », ajoute cet Ecossais de naissance et petit-fils de mineurs.”

    Je le crois volontiers.

    @Mannix99

    Oui l’herbe est toujours plus verte ailleurs….

  3. Je repense au ferroviaire: avant les privatisations, il y avait déjà des problèmes (entretiens, accidents, etc). “On” a cru qu’en privatisant, tout allait rentrer miraculeusement dans l’ordre. Ben non, c’est pas comme ca que ca marche…. Les accidents, pas tous tragique Dieu merci, subsistent.

    On n’a pas résolu le problème de fond, structurel….

  4. Mannix99 a écrit le 26 février 2012 à 18 h 18 min

    Mon avis était ironique; ce n’était pas dans mon intention de vous blesser. Mais il y a des propos qui m’agacent un peu, beaucoup…

    Je suis tout à fait d’accord: la France n’aime pas ses jeunes, quel qu’ils soient d’ailleurs. Je suis bien placé pour en parler: j’ai 30 ans et je rêve d’être en CDI….

    L’Angleterre des années 1950 n’avait plus rien à voir avec celle des années 1900, encore moins celle du XIXe (l”‘atelier du monde”). Bien sur, c’est une île (donc contrainte géographique) aux ressources limitées. Les Anglais (je n’exclue pas bien sur les autres peuples) sont de bons commerciaux. Encourager le commerce, la banque, l’assurance, etc c’est bien joué.

    Mais que vendre alors que la prod se passe ailleurs? :/
    Et je repense aux discours d’Enoch Powell et à l’équivalent de ce qui passe ici, cad le Grand Remplacement. Thatcher n’a pas remédié (ou alors à la marge) ce problème fondamental.

  5. @Mannix99
    “Si aujourdhui l’Angleterre n’est pas la France, en pire, c’est grace a elle.”

    Votre admiration naïve du thatchérisme se heurte en ce moment à la réalité de la crise, et la GB endure encore plus durement que la France les conséquences de la crise. Thatcher a cassé les plus pauvres, cassé la classe moyenne qui a rejoint les couches populaires, a contribué au règne de l’ultra libéralisme et de la City. Bilan, les riches sont devenus de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Le modèle anglo-saxon n’est d’ailleurs plus pris en exemple par nos politicards, mais c’est le modèle allemand qui lui a succédé jusqu’au prochain ….

    -
    “Avec un taux de chômage record, une pauvreté qui touchera 47% des enfants en 2020, selon le très sérieux Institut d’études fiscales, la situation au Royaume-Uni est vraiment dramatique.

    [...]

    Parallèlement, 36,9% de la population active, soit 18,55 millions de Britanniques, ne travaille pas et n’est pas à la recherche d’un emploi. Entre août 2009 et août 2011, le taux d’emploi est passé de 58,4% à 57,9% de la population active. Et les jeunes sont principalement touchés: 991 000 des 16-24 ans recherchent un emploi.

    http://fr.myeurop.info/2011/10/13/la-grande-bretagne-royaume-des-enfants-pauvres-3572

  6. hello ,
    est ce qu’il y a un modo qui pourrait verifier pourquoi je suis bloqué a repetition sur “fdesouche”?
    merci
    mes pseudo récents 9X19 /SACRIPANT puis 243WINCHESTER

  7. @Mannix99
    Que ce soit en France ou en Angleterre, les chiffres du chômage sont bidonnés et ils y intègrent ce qu’ils veulent dedans. Par exemple en Angleterre les chiffres du chômage ne reflètent pas le travail pauvre, le temps partiel et l’incapacité au travail. Quant à ta situation ca ne veut rien dire et ca n’a aucun intérêt d’y prêter attention car si chacun se base sur son propre vécu alors aura autant d’histoires différentes qui ne refléteront en rien la réalité d’un pays.

    Et justement la réalité de l’Angleterre c’est ça :

    “Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (Pnud), le Royaume Uni figure parmi les dernières places dans l’ordre décroissant des pays riches classés par niveau de pauvreté.

    Sur les 17 Etats les plus avancés, on retrouve donc le Royaume Uni en 15ème position accompagné par les autres nations qui ont privilégié le libéralisme économique et social (l’Australie 14ème, l’Irlande 16ème et les Etats-Unis 17ème et bon dernier). La France quant à elle se place en milieu de tableau à la 8ème place, les meilleurs résultats étant enregistrés par les Etats-Providence d’Europe du Nord où, rappelons le, la redistribution des richesses par les prélèvements obligatoires est plus importante qu’en France (1- Suède, 2- Norvège, 3- Pays-Bas, 4- Finlande, 5- Danemark).”

    Ton modèle de société inégalitaire thatchérien ou une minorité s’enrichit alors que la majorité s’appauvrit tu peux y rester si tu y trouves ton bonheur mais ne viens pas nous le vendre ici. Les pays nordiques d’Europe ont des modèles beaucoup plus intéressants à prendre en exemple.

  8. @ Mannix99 a écrit le 26 février 2012 à 22 h 58 min

    Je pense que c’est une erreur que de cibler le liberalisme comme la source de tous les maux (surtout quand on sait que les subrimes ont ete crees a l’initiative de Clinton pour permettre a des noirs/latinos etc d’avoir une maison alors que leur capacite de repayer etait loin d’etre ideale).

    —-
    Le système des subprimes a été créée par les milieux bancaires pour gagner des centaines de milliards d’intérêt, pas du tout pour faire du social.

    Le principe a consisté à permettre que la créance d’un prêt immobilier dont le transfert nécessitait un acte notarié et une nouvelle inscription hypothécaire, avec droit de mutation et publicité foncières, puisse se faire comme la simple créance mobilière d’un billet à ordre. De cette manière, les banques ont pu transformer les créances hypothécaires qu’elles avaient en valeurs mobilières négociables à vue, et les vendre en bourse comme si il s’agissait de parts dans des sociétés immobilières.

    À partir du moment où les banques n’avaient plus à recouvrer elles-mêmes les sommes prêtées, en refilant les dossiers de prêt aux acheteurs de titres représentants ces créances, elles se sont mises à accorder des prêts de n’importe quel montant à n’importe qui, à des emprunteurs insolvables en leur faisant des conditions insensées: premiers remboursement différé de 3 ans, taux progressif passant de 2% à 25 %, ce qui permettait de dissimuler que les emprunteurs n’avaient pas un rond, et de faire croire que le rendement serait très fort. Cette ouverture massive des vannes du financement a évidemment provoqué une hausse soutenue des prix de l’immobilier qui a donné l’impression aux emprunteurs que les intérêts étaient payés par la plus-value annuelle.

    Une nuée de vendeur de crédits payés à la commission s’est misse à prospecter les familles à domicile, dans les supermarchés, harcelant au bureau, dans la rue, avec des méthodes de ventes agressives et mensongères, en obtenant que des gens qui avaient déjà remboursé une grande partie de l’achat de leur maison, reprennent un prêt hypothécaire pour acheter des titres d’emprunts toxiques dont le rendement devait être fabuleux. Tous ces courtiers et toutes ces banques plaçaient ces prêts et encaissaient commissions et plus-values, sans avoir le moindre souci que ces prêts puissent être remboursés un jour, puisqu’ils les refourguaient à des inconnus à l’autre bout du monde sur le grand marché financier international libre et obligatoirea.

    Pour que ce système se développe, il a fallu violer toutes les procédures légales et toutes les règles de la probité commerciale, créer des faux notaires, des faux services de publication hypothécaire, ensuite des faux huissiers et même des faux juges pour échapper aux vrais! Il a fallu établir des faux justificatifs de revenus, des faux plans de financement, des faux bilans, et évidemment des faux titres de sociétés immobilières: car les titres immobiliers n’étaient pas des parts de sociétés immobilières possédant et exploitant des immeubles, mais de vulgaires reconnaissances de dettes d’emprunts immobiliers.

    La seule chose qui était vraie, ce sont les milliards de dollars extorqués aux souscripteurs de ces titres pourris grâce cette gigantesque escroquerie pour laquelle il n’a a pas eu une seule personne condamnée? L’État s’est montré non seulement défaillant à assurer , mais complice.

    Le social est totalement absent de cette histoire, ne racontez pas des sornettes.

    C’est bien le libéralisme, la déréglementation et le laxisme qui sont responsables de cette crise qui n’en est pas une, mais les conséquences d’une politique bien précise qui réussit à ceux qui la mettent en oeuvre.

  9. hello ,
    est ce qu’il y a un modo qui pourrait verifier pourquoi je suis bloqué a repetition sur « fdesouche »?
    —————————————————–
    Idem pour moi. Je vais supprimer mon abonnement, y’a pas de raison. Jamais une explication !

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