Immobilier, la bombe qui menace tous les Français

Flambée des prix et des loyers, pénurie de constructions, spéculation, relégation, exclusion… Plus de cinquante ans après l’appel de l’abbé Pierre, la crise du logement s’est de nouveau durablement enracinée en France, menaçant la cohésion sociale du pays.

Depuis des années, un spectre hante la société française : celui du mal-logement. On ne compte plus les cris d’avertissement par lesquels on s’efforce d’alerter les pouvoirs publics sur cette situation inique, odieuse, invivable. En vain. Dans notre pays, il n’y a pas une question du logement, il n’y a même pas une crise du logement, il y a un scandale du logement. Ce scandale, l’actualité nous en fournit chaque jour d’éloquentes illustrations : scandale de la spéculation immobilière, scandale des cautions et garanties toujours plus élevées tandis que la précarité de l’emploi est un handicap absolu pour devenir locataire.

Nos concitoyens consacrent, aujourd’hui, plus du quart de leur budget pour avoir un toit, et pour un nombre croissant d’entre eux ce taux atteint 50 %, voire 70 %, comme c’est le cas parfois à Paris. Bref, le scandale du logement est là. Tous nous sommes touchés ou le serons un jour. Nous, ou nos enfants…

Scandale des ventes à la découpe, scandale de l’enrichissement des uns face à l’appauvrissement grandissant des autres, scandale de la pénurie non seulement des logements sociaux mais de tous les types d’habitation, scandale des marchands de sommeil qui touchent les immigrés mais aussi les déclassés et les jeunes.

Scandale de voir se créer des territoires d’exclusion spécialisés dans l’accueil des populations fragilisées, qui sont interdites d’installation dans les villes qu’ils font pourtant vivre et qui, pour la plupart, resteront assignées dans ces quartiers en difficulté.

Les classes moyennes craquent

Scandale d’entendre les autorités publiques proclamer solennellement que se loger est un droit quand ce dernier est piétiné, bafoué, ridiculisé. Le rapport de la Fondation Abbé-Pierre, paru en février dernier, nous rappelait que la France compte aujourd’hui 3,5 millions de mal-logés dépourvus le plus souvent de « confort de base » et 6,5 millions d’individus en situation de fragilité, susceptibles de basculer à tout moment dans cette première catégorie en cas d’éclatement de la famille ou de perte d’emploi. 32% des Français vivent dans un logement comportant au moins un « défaut majeur de qualité » (un toit percé, des infiltrations, une installation de plomberie ou électrique défectueuse, voire une absence de sanitaires), un chiffre supérieur à la moyenne européenne.

De plus en plus se répandent dans les villes des « zones grises » du mal-logement, constituées de personnes installées chez des tiers, dans des campings, des squats, des caves… Et cette situation dramatique s’étend aux classes moyennes, chassées des grands centres urbains par la pénurie d’habitat et les prix prohibitifs.

En France, sur environ 11 millions de locataires, 1,8 million disent avoir des difficultés à payer leur loyer. Parmi eux, 560 000 ménages sont en impayé de loyer, et donc susceptibles d’être assignés en justice. C’est deux fois plus qu’en 2002 – et encore, ces chiffres ont été publiés avant que la crise sociale ne frappe, avant que 1 million de chômeurs n’arrivent en fin de droits. Les expulsions locatives ont augmenté de 50 % en dix ans.

Un amplificateur des inégalités sociales

Alors, oui, il y a un scandale. Un scandale superbement ignoré par ceux-là mêmes qui devraient avoir à coeur de le relayer : les médias. Des millions de Français passent – sans les voir – devant les couvertures improbables de magazines ou les unes de quotidiens promettant tous les trois mois la reprise de l’immobilier. C’est qu’il ne faut pas désespérer les annonceurs ou les « professionnels » du secteur peu disposés à secouer ces « marronniers. » Mais la reprise pour qui ?

Nul besoin d’être grand clerc (de notaire) pour savoir que les prix des logements ont doublé en moins de dix ans et que les loyers ont augmenté de 30 à 50 % pendant que, sur cette même période, les ressources des ménages et les aides personnelles supposées atténuer la facture sont restées en rade. Il y a trente ans, les Français dépensaient près de 25 % de leur budget pour se nourrir et 13 % pour se loger. Trente ans de politique de la ville et de politique du logement ont eu pour effet d’inverser ces proportions.

Nos concitoyens consacrent, aujourd’hui, plus du quart de leur budget pour avoir un toit, et pour un nombre croissant d’entre eux ce taux atteint 50 %, voire 70 %, comme c’est le cas parfois à Paris. Bref, le scandale du logement est là. Tous nous sommes touchés ou le serons un jour. Nous, ou nos enfants…

Inutile de rappeler qu’un président de la République, nouvellement entré en fonctions, nous promettait en 2007 : « J’ai été élu sur un projet, celui de ne pas laisser s’aggraver la pénurie qui a rendu la location difficile pour certains et la propriété presque impossible pour beaucoup. » Il est vrai que le dossier a été confié durant ces trois ans à Jean-Louis Borloo qui lui a fait suivre, avec beaucoup d’autres, un classement vertical. Il n’y a plus, aujourd’hui, de politique structurelle du logement. Inutile de s’attarder sur la comédie du pouvoir face à la tragédie des situations.

Car le fossé entre l’étendue des exclusions provoquées par les difficultés de logement et la faiblesse comme l’incohérence de la réponse politique dépasse les limites de l’acceptable. Il faut sans cesse le marteler : on ne construit pas assez et ce que l’on construit ne répond pas suffisamment aux besoins sociaux ou territoriaux. La faiblesse de la construction depuis vingt-cinq ans a fini par constituer un déficit de 900 000 logements, créant ainsi de fortes tensions sur le marché et laissant sur le bord de la route les plus fragiles, c’est-à-dire non pas quelques dizaines de milliers mais des millions de Français. Or, les autorités publiques continuent à faire comme si notre pays était composé d’une large classe moyenne et de seulement quelques milliers de pauvres ayant besoin d’une aide de la collectivité ou d’être mis à l’abri lorsque l’hiver redevient rigoureux.

La crise du logement a précédé la crise économique et nul ne doute qu’elle lui survivra. Car cette crise est structurelle et d’autant plus grave qu’elle ne reflète pas seulement les inégalités sociales : elle les amplifie. Et l’augmentation des prix de l’immobilier contribue à accroître l’enrichissement de ceux qui disposent de fortes capacités d’endettement, sachant que les plus aisés bénéficient de mesures gouvernementales extrêmement avantageuses en matière de défiscalisation – une « faveur » qui réduit au passage les recettes de l’État, et par là même sa capacité d’intervention.

Une grande cause nationale

Jusqu’à présent, la question du logement s’est exprimée en un ensemble de réactions diverses, nombreuses, généreuses, mais dispersées par le biais d’associations locales, de mobilisations et d’interpellations des municipalités et d’oppositions aux politiques publiques. Des actions portées soit par des associations liées à la gestion « du logement HLM » et aux partis de gauche, soit par des associations caritatives, regroupées notamment autour d’ATD Quart-Monde ou de la Fondation Abbé-Pierre, soit par des mouvements de lutte « des mal-logés« , proches des analyses du mouvement altermondialiste et menant des actions spectaculaires.

Un « Grenelle du logement » ? Cela apparaîtrait comme relevant du bon sens si le mot « Grenelle, » comme beaucoup d’autres au cours de cette présidence qui a perverti les mots et découragé l’espérance, n’avait pas été autant dévoyé. Il serait obscène que cette ardente obligation se réduise à un énième effet d’annonce. Pourtant, il faudra bien que tous les acteurs s’assoient autour de la table et remettent à plat une question qui mérite d’être érigée en grande cause nationale.

L’urgence sociale actuelle réclame non seulement une unification dans une plate-forme commune de toutes ces initiatives mais aussi un front républicain de tous les politiques et une mobilisation de l’ensemble des citoyens. Il faut en finir avec la manie de fractionner la question du logement en une myriade de sous-questions baptisées à chaque fois d’un sigle incongru, improbable cache-misère d’une absence de politique globale. Il est par exemple insuffisant de centrer toutes les revendications sur l’augmentation des moyens de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) ou encore de réclamer un décalque pour le logement de l’amendement Coluche. Ce dernier ne serait que l’alibi qu’une bonne partie de la nation invoque, une fois de plus, pour répondre à l’exigence de justice par une charité aussi démonstrative qu’hors de propos.

La justice à venir ne doit pas nous faire oublier les gestes élémentaires de charité face à des situations aussi désespérées que celles qui porta, jadis, l’abbé Pierre à faire entendre sa voix. Mais, face à cette crise qui frappe des millions de foyers, il nous faut une réponse politique et collective. Tout de suite. Ici et maintenant.

Marianne2

Commentaires (61)

  1. @ SOSO

    Vous parlez de la loi de 1948 sans la connaître.

    Cette loi ne s’appliquait qu’aux logements dans lesquels il n’y avait pas les éléments minimums de confort et d’équipements, pas de WC, ou d’eau chaude, de chauffage, d’électricité, pas de fenêtres, fuites dans la couverture, vétusté ou insalubrité,..

    Le locataire faisait faire par un huissier et un géomètre-expert un état des lieux et le calcul de la surface corrigée tenant compte de ces défauts. Cette surface permettait de calculer le loyer sur une base réglementaire.

    Ce dossier était communiqué au propriétaire qui avait le choix entre restaurer le logement et le mettre aux normes minimales de confort ou accepter le bail de 1948 avec le nouveau loyer baissé.

    Le locataire pouvait ensuite faire réaliser à ses frais les travaux qui incombent normalement au propriétaire, sans risquer de le voir augmenter le loyer en conséquence, ou de lui donner congé. En effet, à partir de ce moment là, la loi de 1948 interdisait au propriétaire de reprendre le logement sauf pour se loger lui-même.

    Le bail de 1948 était comme un bail commercial : le locataire pouvait vendre à son successeur une espèce de pas de porte forfaitaire correspondant à la valeur des améliorations qu’il avait faites. Mais rien n’interdisait au propriétaire de racheter ce droit.

    Il n’y avait donc rien d’injuste ou d’abusif dans cette loi qui permettqait au locataire de pallier à la carence du propriétaire.

  2. @Soso

    C’est vrai, tellement vrai. Avec une nuance. Les élites par les lois favorisent les deux extrêmes locataires pourris et marchands de sommeil.

    Le petit propriétaire ou locataire normal sera ecrasé.

  3. Je suis propriétaire d’un T2 que je loue à Aix 670 € par mois (entièrement équipé en cuisine (frigo, plaques de cuissson, four, rangements) et en luminaire et la SDB aussi(rangement machine à laver le linge, sèche serviette). Il y a une place de parking et une terrasse plein sud.

    Revenus nets de l’années dernière:
    672€ *12: 8040
    CSGCRDS : 550 €
    Taxe foncière: 500€
    Impôt microfoncier:750 €
    Réparations et entretiens mobiliers (exceptionnels en 2009): 800€
    Syndic: 550 € (part incmbant au propriétaire)
    RC: 150€
    Revenus nets fonciers: 4840 €!

    Y a pas que les propriétaires qui se gavent! Hein Marianne !

    J’ajoute que si les locataires n’avaient pas honoré leur loyer, les charges m’incombant par ailleurs hormis la CSG CRDS, me seraient tout de même imputables. J’ajoute que je mets chaque année un lourd tribut (obligatoire ceci dit) à l’entretien de l’appart et de l’immeuble en général, car je souhaite conserver ce bien pour mes vieux jours!

    Cette tradition gauchiste de faire des petits propriétaires épargnants des salauds de rentiers me fatigue!

  4. RC = ?

    « Revenus nets fonciers: 4840 € »

    Ceci retombe dans l’assiette d’imposition sur le revenu?

  5. Et j’oublie de dire qu’il me reste un crédit d’environ 10 000 € pour rembourser ce bien, il faudrait déduire du revenu net la part des charges financières pour le corriger à la baisse!

    ça fait pas lourd à la fin ! et beaucoup de soucié quand il y a des embrouilles de locations!

  6. Non Ultimatum, le revenu nets fonciers c’est le revenu qui t’est versé moins les charges de réparations et d’entretien. En microfoncier j’ai donc déclaré environ 7000 €

  7. Cela sert de base de calcul de l’impôt sur le revenu (30% d’abattement contre 40 l’année préédente) et sert d’assiette à la CSG CRDS

  8. C’est à dire que je réintègre en microfoncier, sur l’impôt sur le revenu, les loyers perçus moins les charges.

  9. @ Vraimentpasméchant

    De plus, pour donner un titre de comparaison, quel est la valeur sur le marché de cet appart ?
    Donc quel ratio en tirez vous ?

    ( en passant 550€ de syndic, c’est peu… j’en ai connu des plus gourmands ! )

  10. J’ai cru lire quelqu’un parlant d’un nombre incommensurable de m² disponibles en France. Quand on voit le territoire français, on se dit que ce n’est pas faux. Mais prenons la situation d’un employé ou d’un cadre moyen (qui n’a de cadre que le nom, et je le dis en connaissance de cause). Si on est dans cette situation, c’est-à-dire ni commerçant, ni profession libérale (médecin, avocat, et l’éternel mythique notaire de province), ni fonctionnaire territorial, ni enseignant, c’est-à-dire si on est dans le gros de la population productrice de nouvelles richesses en France, où a-t-on vraiment une chance de trouver du boulot ? En Ile de France, et marginalement dans 2 ou 3 métropoles en régions. Alors les terrains disponibles dans le Gers, ça nous fait une belle jambe.
    Comme l’écrivent plusieurs d’entre vous un des problèmes auquel on pourrait s’attaquer c’est l’urbanisme, en instaurant un moratoire sur le périurbain dispendieux en énergie, en espace et en temps de transport. Et je dis ça sans être écolo intégriste. Pour la construction, oui à la densification, mesurée évidemment, mais pour l’intérêt général de petits immeubles avec un jardin commun valent toujours mieux que le pavillon avec son lopin de terre.
    Quand à l’investissement locatif, il devrait être bien plus taxé, sur les revenus qu’il engendre comme sur la succession qui fait que des « héritiers » ont un airbag social grâce aux économies d’impôts de papa.
    Enfin qu’on essaie enfin de comprendre que la si célébrée « qualité de vie » de la province (zone rurales sinistrées mises à part) tient son origine dans le fait qu’on vit comme des chiens en région parisienne. L’Ile de France est la région d’où émane la plupart des flux de redistribution, alors qu’on la dote de transports dignes de ce nom pour qu’elle produise plus de richesses et tout le monde en retirera quelque chose.

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