Par Jacques Sapir

Le problème de la stratégie allemande au sein de l’Union Européenne est aujourd’hui posé. Cette stratégie est aujourd’hui en train de déséquilibrer durablement les pays du « cœur historique » de l’Union et correspond à l’application d’une véritable stratégie d’exploitation de ses voisins (appelée en langage économique « stratégie du passager clandestin »).
Ce pays a tout misé sur sa capacité à exporter, un choix dangereux qui désormais le met à la merci des fluctuations de l’économie mondiale. Aujourd’hui déficitaire vis-à-vis de la Chine, l’Allemagne est obligée de se concentrer sur l’Union européenne (voir Annexe) car sa balance commerciale avec les pays émergents est en train d’être déficitaire.
L’écart de compétitivité que l’Allemagne a construit avec ses partenaires n’est pas principalement lié à la capacité de ce pays d’avoir un taux d’inflation faible. Si, depuis 2001, l’indice de compétitivité calculé par rapport aux prix à la consommation (CPI) montre un avantage de l’Allemagne, ce dernier n’est pas significatif avec des pays comme la France, l’Autriche, la Belgique ou l’Italie, par rapport auxquels elle accumule les excédents (70,8 milliards d’Euros en 2009, pour un total de 115 milliards pour l’ensemble de l’UE).
L’adoption d’un indicateur de compétitivité basé sur le déflateur du PIB nous fournit une autre image.
Les écarts de compétitivité apparaissent ici nettement plus importants. L’indice de compétitivité construit sur le déflateur du PIB permet par ailleurs d’introduire les coûts de production pris dans le sens le plus large.
De ce point de vue, cet indice de compétitivité est déjà bien plus réaliste. Cependant, il peut laisser à penser que c’est grâce à des gains de productivité particulièrement importants en Allemagne que s’est construit l’avantage compétitif.
Or, une étude de la Fondation Robert Schuman tend à montrer que le niveau de productivité de l’Allemagne n’est pas extraordinaire par rapport à la moyenne de l’UE. En fait, des pays comme la France, l’Autriche et l’Irlande obtiennent des résultats meilleurs. La prise en compte de la productivité globale (PIB que divise la population active) a tendance à favoriser les pays qui ont un secteur financier très développé.
Mais, si cela permet d’expliquer les excellents résultats de l’Irlande, du Luxembourg et des Etats-Unis, on est, dans le cas d’une comparaison entre la France et l’Allemagne, avec une structure de la production qui est à peu de choses près équivalente. Les résultats sont donc comparables.
L’analyse du Graphique 4 indique un décalage de près de 15% entre le coût du travail réel entre l’Allemagne et la France, alors que la hausse des prix ne peut expliquer qu’environ 5% en termes de décalage avec l’Allemagne.
Ceci reflète l’effet de la politique fiscale allemande qui, en 2002, a décidé de transférer massivement les charges patronales sur la fiscalité pesant sur les salariés et la population. À travers l’application de cette « TVA sociale », l’Allemagne a réalisé l’équivalent d’une dévaluation de 10% au sein de la zone Euro, qui avait été conçue pour éviter en principe ce type de stratégie.
Il faut noter que cette politique allemande de compression des coûts unitaires du travail n’a été possible que parce que les autres pays n’appliquaient pas une politique similaire. L’Allemagne n’a pu se permettre une telle politique que dans la mesure où ses voisins faisaient l’opposée.
Si tout le monde avait pratiqué la même politique de contraction du coût réel du travail, l’Europe aurait été plongée dès 2003 dans une terrible dépression.
Le gouvernement allemand doit donc être mis devant ses responsabilités. C’est lui qui a pratiqué une politique de « Passager Clandestin » et qui a rompu le pacte européen le premier.
Le tableau de la balance commerciale de l’Allemagne vis-à-vis de l’UE, qui est présenté en annexe, le confirme. Trois choses sautent aux yeux à la lecture de ce tableau.
Tout d’abord, l’excédent commercial réalisé sur les 6 premiers pays européens (France, Royaume-Uni, Autriche, Belgique, Espagne, Italie) est considérable. Il représente environ 103 milliards d’Euros, sur un total d’environ 116 milliards. Si l’on ne considère que la France, l’Espagne et l’Italie, nous obtenons déjà près de 51 milliards d’Euros d’excédents.
Ensuite, il faut y ajouter la faiblesse relative de l’excédent sur les Etats-Unis. Avec 18 milliards d’Euros, nous sommes à un montant inférieur non seulement à la France (27 milliards), mais aussi au Royaume-Uni et même à l’Autriche. Ceci indique bien à quel point les excédents allemands sont régionalement concentrés. Ils sont réalisés pour les trois-quarts sur les pays de l’Union européenne.
Enfin, et ce point est aussi important que les deux autres, on s’aperçoit que l’Allemagne est en déficit vis-à-vis de la République Tchèque, de la Slovaquie et de la Hongrie. Pourtant, ces pays sont en retard économiquement, et ne produisent pas de matières premières. Ici, ce que nous voyons, c’est le processus du basculement du Made in Germany [fabriqué en Allemagne] vers le Made by Germany [fabriqué par l'Allemagne].
L’Allemagne délocalise massivement la production des sous-ensembles industriels chez ses voisins immédiats de l’Europe Centrale et ne conserve que l’assemblage final, vendant alors aux autres pays des produits qui incorporent l’effet des productions, à forte productivité mais bas coûts, des sous-traitants.
Ainsi peut-on comprendre pourquoi il n’est pas contradictoire de dire, dans la même phrase, que l’Allemagne s’affirme comme exportatrice de biens industriels et qu’elle se désindustrialise. L’évolution des chiffres de l’emploi industriel en Allemagne confirme cette tendance d’une désindustrialisation du pays.
Socialement, ceci a pour effet de faire baisser relativement, mais aussi parfois de manière absolue, les salaires ouvriers et employés. L’Allemagne va peut-être bien, mais sa population vit de plus en plus mal, à l’exception du 1% le plus riche qui, à une échelle moindre qu’aux Etats-Unis mais de manière plus importante qu’en France, accumule toujours plus de richesse.
Avec plus de 12% du revenu national, ce 1% le plus riche a même dépassé le niveau historique de la fin des années vingt et du début des années trente et se rapproche dangereusement des niveaux qui avaient été atteints en 1936 et 1937, du temps du nazisme.
Il est donc établi que la politique du gouvernement allemand pose aujourd’hui un problème à l’UE, en raison du déséquilibre qu’elle introduit au sein même de l’Union. Une politique de « passager clandestin » n’est clairement pas acceptable.
Les travailleurs allemands ont été les premières victimes de cette politique. Mais ils entraînent à leur suite les travailleurs des principaux pays européens.
Il faut donc mettre le gouvernement allemand devant le choix suivant : soit nous appliquons unilatéralement des montants compensatoires d’environ 15% à son égard, soit il s’engage à augmenter rapidement les salaires (par le biais d’une hausse du salaire minima) de 10% et il procède, de la sorte, à une relance à l’échelle européenne.
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A lire en complément :
- La réputation usurpée de l’économie allemande (Marianne2)
- Allemagne : changer de modèle ou sombrer (Le Cercle – Les Echos)
- L’Allemagne pense fortement à augmenter les salaires (L’Expansion)
C’est dommage que le lecteur moyen de Marianne 2 soit incapable de conmprendre ce texte, ses implications et les conséquences politiques qui en découlent.
Oui, l’article est visionnaire et laisse songeur. On vit une époque formidable… Vivement qu’on en sorte.
Un pays qui a un excédent commercial doit prendre des mesures pour augmenter ses importations à la hauteur de ses exportation: l’échange est basé sur l’équilibre et la réciprocité.
Les pays qui entretiennent volontairement le déséquilibre en refusant d’importer à hauteur de ses exportation, violent les règles du commerce et commettent une faute qui autorise les autres pays à répudier leur créance.
Les Allemands et les Chinois devront admettre que leur créance accumulée est devenue trop élevée, qu’elle ne pourra plus être rattrapée, et qu’on la passe par profits et pertes.
Les pays ont le droit d’exiger de régler leur déficit commercial en nature, si les Allemands ne veulent pas, tant pis pour eux, ils n’auront rien.
L’Allemagne fait la course en tete donc il faut l’entraver pour qu’elle ait plus de difficultés .
Disons que ce n’est pas judicieux et en plus ce genre de propos ne mènent à rien.
Sot et inefficace.
@ PL24 :
« Ainsi peut-on comprendre pourquoi il n’est pas contradictoire de dire, dans la même phrase, que l’Allemagne s’affirme comme exportatrice de biens industriels et qu’elle se désindustrialise. »
Mais la France ne fait-elle pas de même avec ses Peugeot, ses Renault, et autre margoulins du CAC 40 ?
BAC 40
Ce sont vos risibles tentatives de discréditer Sapir qui sont sottes et inefficaces.
Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez libéral et libre-échangiste.
« L’Allemagne fait la course en tête » ?!
Vers la ruine et la soumission, oui. Notamment les nôtres.
Pendant que vous en demandez encore davantage, comme les ahuris de l’IFRAP et de l’Institut Turgot qui, confits dans leurs dogmes imbéciles, rêvent toujours de compétitivité sans frontières avec des pays à coûts de production vingt fois inférieurs.
Tout en applaudissant la tricherie d’une déflation salariale nuisible aux moins riches comme aux pays voisins envers lesquels on s’était pourtant engagé.
Jolie mentalité.
« Les pays qui entretiennent volontairement le déséquilibre en refusant d’importer à hauteur de ses exportation, violent les règles du commerce et commettent une faute qui autorise les autres pays à répudier leur créance. »
Je ne sais pas si cela « autorise » les autres pays à répudier leur créance. En revanche, il me parait clair que la répudiation aura lieu, qu’elle soit ou non moralement justifiée. La répudiation aura lieu parce que ce sont des créances irrécouvrables. Comment voulez vous que la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne remboursent jamais l’accumulation énorme de ce qu’ils doivent à l’Allemagne ? Avec des tonneaux de Guiness ? Avec des iles grecques ? C’est juste pas possible. Et donc, l’exportateur excédentaire devra passer ses créances par pertes et profits. C’est aussi simple que ça.
Ce qu’il y a d’amusant, c’est que le même problème existe entre la Chine et les US.
@ Just
Oui, bien sûr.
@ JoeLe Taxi
« … parce que ce sont des créances irrecouvrables… »
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Exactement comme un bistrot qui ferait crédit à un client pendant des années, en ajoutant les notes aux notes, en ajoutant aussi des intérêts à 8%, et des intérêts composés, et qui se dirait qu’il fait une bonne affaire parce que ça lui rapporte plus que si il avait vendu comptant.
On peut dire, sans être malhonnête, qu’il n’a rien gagné du tout et que si son client lui plante un drapeau, il ne l’aura pas volé.
Le seul complément utile à cet article de Sapir, c’est que le rééquilibrage du commerce extérieur allemand est en train de se faire tout seul, au fur et à mesure que l’anglosphère implose, ce qui va forcément limiter l’excédent commercial (énorme) de l’Allemagne vers les USA et la GB. Dans ces conditions, comme l’Allemagne ne peut pas décemment espérer faire encore croître son excédent à l’égard du reste de l’UE, il est évident que le modèle mis en place en 2002 est moribond, et les Allemands vont devoir choisir entre gonfler leur marché intérieur ou négocier avec la Chine un rééquilibrage. Le principal enseignement de ce constat, c’est que le taux de change à surveiller n’est plus tant euro/dollar que euro/yuan. C’est ce qu’on appelle : un basculement de centre de gravité du capitalisme, vu du point de vue d’un centre associé secondaire, puissance suiveuse.
Je pense que les Allemands vont être obligés de se calmer et de prendre en compte les intérêts français, dans un tel contexte. Ils n’ont pas les moyens de stabiliser une situation si complexe, à l’échelle globale, sans l’appui des autres européens. Ou alors, c’est qu’ils ont envie de se suicider avec leurs protecteurs anglo-saxons, ce qui m’étonnerait quand même.
Pour le coup des « Made by Germany », c’est tout à fait vrai. Par exemple les Porsche Cayenne sont produits en Slovaquie sans les roues et transférés en train vers l’Allemagne. Les roues y sont montées, ce qui c’est suffisant pour le label.
Michel Drac
Samedi 23 octobre 2010 à 18:16
« Je pense que les Allemands vont être obligés de se calmer et de prendre en compte les intérêts français, dans un tel contexte. Ils n’ont pas les moyens de stabiliser une situation si complexe, à l’échelle globale, sans l’appui des autres européens. Ou alors, c’est qu’ils ont envie de se suicider avec leurs protecteurs anglo-saxons, ce qui m’étonnerait quand même. »
Excellent résumé de la situation.
On est tous dans la même galère européenne; on n’avons donc pas le choix.
Ce qu’il y a de bien dans cette crise, c’est que ceux qui ont vécu sur un nuage (EU, Allemagne, Grande-Bretagne, etc) sont en train d’atterrir, plus ou moins brutalement. Fini les rêves, place à la réalité.
Ce qui me chagrine par contre, c’est la tension qui est en train de monter les peuples les uns contre les autres (cf coms allemands sur la Grèce). Pas bon du tout…
C’est bien beau d’accuser les allemands. Même à l’époque du Mark, nous étions incapable de les concurrencer avec notre beau Franc, même avec des dévaluation qui annihilait une partie de la valeur du travail des français
Il faut se rendre à l’évidence. Les allemands sont un peuple discipliné et qui savant comment s’en sortir.
Le tableau dans ce lien le montre:
http://www.marc-candelier.com/
En Allemagne, il n’y a pas eu de spéculation immobilière irresponsable du tout fric tout de suite comme chez nous,encouragée et entretenue par le gouvernement français.La richesse des teutons est allé dans leur industrie pour investir dans les machines outils et non la brique.
Il faut arrêter de se plaindre de la trop bonne performance des autres et se mettre au travail, faire exploser cette bulle immobilière qui paralyse l’économie.
toss
Personne ne conteste le caractère travailleur et discipliné des Allemands.
Personne n’accuse le peuple allemand.
C’est la politique de ses dirigeants qui est en cause.
» En Allemagne, il n’y a pas eu de spéculation immobilière irresponsable » : si, mais ce qui s’est passé, c’est que la bulle immobilière a crevé il y a déjà plusieurs années :
http://www.bulle-immobiliere.org/study/fr/ch04s05.html
@ toss
Se mettre au travail?Ca va pas non?
Et nos 35 heures et nos RTT et nos vacances d’été et nos vacances d’hiver et nos congés mariage,décès,naissance maladie,et nos jours de flemmeet nos Week-end prolongés et nos bonnes et longues grève s…..
Vas-y Helmut va bosser ton patron t’attends .
Je trouve que l’Allemagne exporte trop .
Le temps de travail prétendument plus faible en France qu’en Allemagne, ça aussi c’est faux :
http://www.20minutes.fr/article/565197/Economie-Temps-de-travail-la-France-n-est-pas-une-exception-en-Europe.php
Next.
Si j’ai bien compris c’est l’euro qui est avant tout la cause de se déséquilibre et permet à l’allemagne de renforcer sa position dominante
-en bénéficiant d’une monaie sous évalué en exportant dans les pays de sa zone qui eux supporte une monaie sur-évalué et ne peuvent faire des dévaluations compétitive
-d’avoir un solde positif de son commerce extérieur au détriment des autres et d’augmenter leur déficit commercial et budgetaire sans avoir aucune chance de le rembourser un jour
-de s’affranchir d’une compétition avec la Chine puisque le marché européen leur permet d’assurer un débouché à leur puissance industriel
-d’utiliser les distorsions sociales et salariales des autres pays pour renforcer leur position dominante et de faire pression dans son propre pays sur les salaires par ce faite.
-de renforcer sa position dominante par la TVA social qui fait financer ses couts sociaux par ces importations
Ce n’est donc plus à Paris qu’il faut manifester mais à Berlin ou à Bruxelle pour remettre de l’ordre dans cette dictature Européenne au service de la mondialisation et de l’asservissement des peuples
L’europe n’a aucune stratégie de progrés social elle nous livre à une dévaluation sociale compétitive
Ce n’est pas l’allemagne qui est responsable c’est l’europe qu’on nous impose sans foi ni loi
,redonnons à chaque pays sa liberté .
Il ne faut pas nier l’évidence la solidarité européenne n’existe pas (ou plus )
Michel Drac
« … les Allemands vont devoir choisir entre gonfler leur marché intérieur ou négocier avec la Chine un rééquilibrage. »
Elle pourrait aussi se mettre à importer plus de produits des pays de l’UE et moins du Tiers Monde. Ca solderait la part européenne de ses excédents qui sont très importants.
Il est complètement absurde de vouloir à tout prix exporter vers des pays dont on ne veut rien importer. Cela revient à ne pas vouloir être payé.