Des guerres de l’eau à l’horizon

La seule véritable «guerre de l’eau» est intervenue entre deux cités-États de Mésopotamie… il y a quelque 4 000 ans.. Mais l’ONU presse les gouvernements d’intégrer la politique hydrique à leur agenda prioritaire.

Quand on entend parler du Yé­men, on pense souvent au recrutement de terroristes d’Al-Qaïda, comme l’auteur de l’attentat raté de Noël dans un avion de la Northwest Airlines. Mais la montée de l’intégrisme n’est pas la me­na­ce la plus grave à peser sur le Yémen. Le plus grand danger auquel doit faire face ce pays, c’est le manque d’eau.

La capitale yéménite, Saana, pourrait bientôt être à sec. «L’eau est la préoccupation principale des Yéménites au quotidien, selon Rianne Tenveen, qui travaille sur le terrain pour le Secours islamique. Ici, les gens passent une bonne partie de leur journée à réfléchir à la façon dont ils vont obtenir de l’eau et à se demander s’ils en auront assez.»

Selon les prédictions, les réserves d’eau de Saana – la capitale du pays – devraient être asséchées d’ici 2015. Il s’agit d’une mauvaise nouvelle pour le Yémen, mais aussi pour les pays voisins. «Le Yémen est un pays instable et a une économie en lambeau,» affirme Eugene Chausovsky, géopolitologue à la firme de renseignement Stratfor.

Selon l’ONU, le défi est maintenant de faire en sorte que les gouvernements intègrent la politique de l’eau à leur agenda prioritaire, au même titre que l’économie, l’énergie ou la sécurité. La coopération pour le développement doit y contribuer. Les innovations technologiques (notamment pour l’assainissement) et une coopération internationale accrue seront déterminantes pour prévenir les affrontements que pourrait susciter cette ressource en voie de raréfaction.

Plusieurs points chauds

Les conflits portant sur l’eau pourraient aussi gagner d’autres régions. «Les risques de violence autour de l’eau sont en croissance dans le monde parce qu’il y a une compétition de plus en plus grande pour se procurer cette ressource rare, dans des pays où la population est grandissante,» explique Peter Gleick, président du Pacific Institute, un centre de recherche indépendant.

Il y a deux ans, une sécheresse a forcé l’Espagne à importer de l’eau de la Turquie, qui partage deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, avec la Syrie et l’Irak. Ces derniers accusent la Turquie de s’accaparer une trop grande part de cette eau. Para­doxalement, la Turquie exporte aussi une partie de cette eau en Israël, dans le cadre d’un accord «eau contre armes.» «Il n’y a pas de guerre de l’eau, puisqu’aucune guerre n’est causée par un seul facteur, affirme Mark Zeitoun, directeur du Centre de recherche sur l’eau et la sécurité de l’Université britannique d’East Anglia. Mais la tension monte.»

Tensions en Asie

Un autre point chaud potentiel : l’Asie. «Les fermiers indiens se chicanent déjà au sujet de l’eau, et les tensions montent au Cachemire pour les mêmes raisons,» affirme Peter Gleick. En Asie centrale, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, et le Turkménistan, des pays riches en pétrole, luttent pour avoir accès à des ressources en eau de plus en plus réduites avec leurs pays voisins les pauvres mais riches en eau Kirghizstan et Tadjikistan.

Le Tibet, «château d’eau»

Pour la Chine, en proie à la raréfaction et à la pollution de l’eau, le Tibet, véritable «château d’eau de l’Asie», représente, pour cette raison-là aussi, un intérêt majeur. On comprend également les inquiétudes de l’Inde de voir une partie des sources du Brahmapoutre ou de l’Indus déroutée par Pékin.

Partout où elle se fait rare, l’eau est susceptible d’accentuer les vieilles rivalités historiques. Ainsi, le Vietnam est préoccupé par les projets d’aménagement du haut Mékong, derrière lesquels Hanoï voit se profiler le spectre de l’hydropuissance chinoise. Cela ravive le vieux conflit autour du fleuve Mékong, où des barrages chinois laissent des millions de Vietnamiens et de Cambodgiens sans accès adéquat à l’eau.

Il en est de même pour le fleuve Jourdain, où Israël détient des droits sur 90 % de l’eau, ce qui cause de graves problèmes sévères pour les Palestiniens.

La parole à Eugene Chausovsky

Eugene Chausovsky est un spécialiste de la géopolitique qui travaille pour la firme de renseignement Stratfor.

Quels pays sont les plus susceptibles de sombrer dans des conflits en raison de la pénurie d’eau?

Le Moyen-Orient est la région la plus à risque. Israël, la Jordanie et les Palestiniens se disputent le contrôle du Jourdain; la Turquie se bat avec l’Irak et la Syrie à propos de l’Euphrate et du Tigre; les ressources en eau du Yémen s’épuisent rapidement. On peut aussi parler de l’Asie centrale et du conflit entre Singapour et la Malaisie.

Serons-nous témoins de guerres ouvertes à propos de l’eau?

C’est peu probable. Au Moyen-Orient, Israël et la Turquie sont beaucoup plus puissants militairement que leurs voisins. De son côté, l’Asie centrale est un ancien satellite de l’Union soviétique où Moscou a encore beaucoup d’influence, et c’est dans l’intérêt de la Russie d’empêcher une éventuelle guerre si elle veut garder sa mainmise sur les ressources abondantes dans la région.

Qu’arrivera-t-il si le Yémen manque d’eau?

Il serait extrêmement étonnant de voir ce pays en arriver là. Les États-Unis ainsi que les pays riches de la région, dont l’Arabie saoudite, enverraient de l’eau par bateau et fourniraient des usines de désalinisation.

Marc Fievet

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